Je suis personne

26 mai 2008 à 20:59

Quand j’étais plus jeune, vous ne m’entendiez pas dire que je voulais être une actrice ou une chanteuse célèbre. Autour de moi tout le monde voulait être l’un ou l’autre (quand autour de moi on arrivait à penser à l’avenir, mais c’est fou, de l’avenir, plus on en a, moins on y pense). Le plus mégalo que j’ai eu, comme projet de carrière, c’était scénariste pour la télé. Ca m’est passé, cela dit, lorsque j’ai compris que bouffer à sa faim c’était déjà pas forcément facile, inutile de chercher à décrocher la lune tant qu’on n’a pas les pieds bien ancrés dans le plancher des vaches.
Mais en tous cas, même là, je n’avais pas spécialement des rêves de gloire. Je me voyais juste écrire, écrire, écrire… peut-être éventuellement mettre en scène. A peine. Non, écrire, vraiment.

J’ai pris des cours de théâtre pendant plusieurs années. Mais je ne voulais pas absolument jouer.
Au mieux, j’aurais aimé faire rire, écrire un one woman show ou un truc du genre (écrire, encore) et faire rire les gens. Mais mon prof de théâtre m’a rompue comme un bambou lorsqu’il m’a asséné un violent « tu es faite pour la tragédie, tu as un visage pour la tragédie, un prénom pour la tragédie ». J’avais 16 ans et chaque soir je continuais de me faire humilier par mon père ; la tragédie, ça allait bien, non ?
J’ai joué une dernière fois dans une de ces pièces pourries et pseudo-expérimentales, où les comédiens se comportent comme s’ils déclamaient de la grande poésie tout en racontant les pires banalités du monde, dans une de ces pièces pourries qui ne touchent que ceux qui y jouent et pas ceux qui les regardent, dans une de ces pièces pourries dirigées par un comédien de seconde zone se prenant pour un auteur d’avant-garde, avec des extraits de ci qui trouvaient résonnance dans telle parodie de ça… et j’ai laissé tomber. J’ai quand même attendu d’être totalement dégoûtée pour faire économiser les cours de théâtre à mes parents, ‘pas déconner.
J’ai pas mal dessiné à un moment. Rétrospectivement, c’était de la merde (aujourd’hui aussi, mais j’assume : je ne le fais plus qu’en connaissance de cause). Mais ça me permettait aussi d’essayer de canaliser certaines choses. Je pense maintenant que sans ces années à dessiner partout, tout le temps, et surtout n’importe comment, je n’aurais jamais compris à quel point j’aime les mots, un par un ou en bouquets, à quel point j’aime jouer avec, à quel point j’aime les apprivoiser, à quel point j’aime les faire parader sur d’innombrables feuilles, d’innombrables cahiers, d’innombrables blogs maintenant…
Mon truc ça a aussi beaucoup été (et ça l’est toujours pour le moment) les images. Une gourmandise d’images. En voir, bon, pourquoi pas, mais surtout en regarder plein. J’ai besoin d’images. D’images avec du son, autant que possible. Mais surtout les images. Qu’y a-t-il de plus précieux que cette différence d’un demi-millimètre dans le regard de quelqu’un entre la surprise, la rage et le désespoir, les nuances qu’on peut lire dans l’oeil d’un type qu’on interviewe ou qui joue la comédie ? Franchement, c’est super précieux, ça ! Balancez les images, j’ai l’oeil en demande ! Mais jamais de la vie je ne me suis dit que je pourrais être sur ces images. Je n’ai jamais rêvé passer à la télé et d’avoir mes 15 petites minutes contractuelles de gloire. La fois où ça m’est arrivé, j’ai pas vu l’intérêt (enfin, bon, normalement il me reste 10mn sur mon quota Andy Warhol, qui sait ?). Mes parents étaient là « on va te voir à la télé, viens vite » et je ne voyais pas à quoi ça servait. En plus, 5 minutes, c’est rien quand on vit entourée de mots. En 5 minutes on n’a le temps de rien dire.

Nan en fait, j’ai sans doute eu des périodes où j’espérais un peu de reconnaissance, mais pas la gloire « je suis number one », juste être reconnue pour ce que j’aurais fait.

Mais voilà justement où le bât blesse. Qu’est-ce que je fais ?

J’ai toujours pensé que mon truc, c’était écrire. Ca fait depuis l’école primaire que quand j’ai du temps pour moi, je finis par ne faire que ça. Quel que soit le moyen, quel que soit le sujet, quel que soit le support, je finis toujours par écrire. Et écrire c’est bien mais cycliquement c’est pas suffisant. Je me relis et je sais que j’écris mieux que la moyenne, c’est pas trop difficile quand on voit l’usage que font d’aucuns du français, mais est-ce que j’écris bien ? Je ne sais pas. Il y a un moyen de savoir ?
Est-ce que ça se mesure à, je sais pas moi, la quantité de gens qui me lisent ? La quantité de ceux qui me font des louanges ? La quantité de ceux qui me conspuent ? Je n’en sais fichtre rien. Est-ce que ça se mesure, seulement ? Est-ce que quelqu’un qui écrit n’est pas condamné à toujours demander s’il saigne de l’encre ou si ses stylos tracent de la merde ? Des fois, je me relis, et je me dis que mes mots oscillent entre le néant et le génie. Plus de néant que de génie, largement plus, mais j’ai des jours, quand même, parfois, où je me surprends. Si je me surprends moi, ça doit être pas mal pour les autres, non ?
Mais en fait, qu’est-ce que j’écris ? Aujourd’hui, 90% de ce que j’écris va sur mon site. Quelle belle merde ce site. Un site éternellement inachevé parce que je n’ai pas su m’entourer de personnes fiables. Oui, je pense à toi plus particulièrement. Un site qui ne fait que caresser dans le sens du poil les plus cons des leechers de Jmusic de cette planète. Ils n’en ont même rien à foutre, de ce que j’écris. Ils constituent l’immense majorité de mon lectorat, et ils ne me lisent pas. Ils viennent pour des videos, et juste les videos. Ca ne sert à rien de finir tout ça, ils s’en branlent tous, de ce que je peux bien écrire. La moitié de ceux qui sont prétendument francophones ne savent même pas lire, et encore moins écrire. Les rares qui pourraient éventuellement poser les yeux sur mes mots n’en ont probablement rien à foutre justement parce que ce site propose des videos et que ça retire toute légitimité à ce que je pourrais écrire. Site de merde, qui est à la fois ce en quoi j’ai mis le plus de passion ces 4 dernières années, et ce qui m’a le plus vidée de ma sève.
Ah, et puis ya les blogs aussi. Faut que j’arrête avec ces conneries. Là aussi, c’est vraiment une odieuse merde tout ça. Me gargariser de mots juste pour parler d’une série télé, ou pire, de moi, nan mais franchement. C’est pas vraiment ça écrire. C’est juste une façon de vouloir exister. Mais je n’existe pas. Comment j’existerais avec tous ces petits morceaux de moi disséminés en plein de petits textes insignifiants ?

Et pourtant, ce qui est déstabilisant, c’est que ce site, c’est mon plus grand accomplissement. C’est le plus grand que mes mots aient créé. Je ne dis pas que je ne peux pas faire plus (j’ai juste trop souvent l’impression que je n’y arriverai jamais, là se trouve la nuance), je sais que je peux porter le projet plus loin, et je vous jure que d’une certaine manière j’y suis presque… Mais quand je le regarde, je me dis que c’est quand même déjà pas mal, non ? Je veux dire : combien l’ont fait ? Combien ont assuré sur 3 ans et demi cette mission que je me suis donnée de partager ma passion, partager ma vision, partager ma… un autre mot en -ion ? Je veux dire, c’est un sacré défi et chaque semaine je continue de le relever. Dans des mails… c’est vrai, ça, d’ailleurs, tiens, mon orgueil m’aveugle, je reçois des mails flatteurs… et dans ces mails disais-je, on me dit que le site est super, que c’est énorme ce que je fais… Il y a tous ces commentaires qui remercient pour le service rendu, pour la découverte et la passion. La passion de la découverte. La découverte de la passion.
Mais ce type de louanges, je n’arrive simplement pas à les envisager comme valables. C’est si minuscule finalement, ce que je fais.
C’est colossal et minuscule, ce site…

Ce qui est troublant c’est que ces dernières années, je voulais simplement survivre, j’avais oublié toutes ces histoires de reconnaissance qui déjà, il y a longtemps, me posaient question sur la façon dont je pourrais me lire dans mon écriture. Et dont les autres me liraient dedans, également.
Quand j’ai même créé ce site, j’étais justement à une époque où je n’existais plus, où je venais de passer des mois à me rétrécir à vue d’oeil, je me contentais de surnager et je me suis raccrochée à ce site à ce moment-là. Je n’existais pas mais j’avais quelque chose pour m’animer quand même un peu…

Mais là, depuis quelques semaines, je veux exister.
Et je sais bien pourquoi ça me le fait. C’est ta faute à toi. A toi, là, oui ! Je te regarde et je me dis : mon Dieu, mais alors on peut exister ? On peut être soi-même sans concession ? On peut vivre sa passion, sa folie, sa connerie et tout le reste, on peut être soi-même au travers de ce qu’on fait le mieux ? On peut arriver quelque part ? On peut faire son chemin sans sacrifier ce que l’on est ? On peut se lire dans les yeux des autres ? On peut se trouver un public et recevoir quelques applaudissements de gens qu’on n’a pas eu besoin de payer ni d’aimer pour qu’ils nous flattent ? On peut être reconnu ? Pas ultimement célèbre, mais reconnu pour ce qu’on fait ? On peut ?
Je te regarde depuis quelques semaines et les révélations s’enchaînent. Par exemple celle qui me fait comprendre que je n’ai pas envie d’être comme toi, mais que j’ai envie d’exister comme toi.
C’est cruel de voir des gens comme toi exister quand on est personne, comme moi.

La majeure partie du temps, ce que tu fais est super con, et souvent franchement nul aussi. Mais tu le fais bien. Et surtout, tu existes à travers cela. Je ne sais pas si je suis/serais capable de vivre à travers ma plume, moi aussi. D’être moi-même sans concession. D’écrire des choses super connes et franchement nulles, moi aussi, mais les faire sans retenue, et avec quelques retours positifs. Et un peu plus que ça si j’ai de la chance et/ou du talent. Mais si j’avais de l’un et/ou de l’autre, ça se serait déjà produit, non ?
Comme celui qui bien souvent t’accompagne, je voudrais réaliser, un jour, qu’il y a des gens qui aiment ce que je fais. Même si ce que j’écris ne fait pas l’unanimité, simplement qu’il y ait des gens derrière moi. Qui me lisent. Qui s’abreuvent de ce que je fais comme étant l’une des sources de leur divertissement, de leur plaisir, de leur passion, de leur sensibilité… de quelque chose. D’eux.
Est-ce que je fais déjà ça ? Je ne pense pas. J’aimerais bien mais vraisemblablement, non, je n’y suis pas du tout.

Ce que je ne comprends pas c’est que tout en vivant cette remise en question, je m’aperçois aussi que je suis tellement plus épanouie et à l’aise avec moi-même qu’il y a quelques temps encore ! J’ai perdu une grosse partie de mes inhibitions, ces trucs qui me pourrissaient la vie et me rendaient plus sage que je ne voulais l’être ; quand mon cerveau criait les mots, ma bouche refusait de les prononcer, de peur que… La peur, encore.
Aujourd’hui on peut dire qu’en plus de les écrire, je ne mâche plus mes mots. Aujourd’hui il arrive que je livre les mots tels quels et que je laisse les gens se débrouiller avec. Aujourd’hui je ne fais plus qu’écrire, j’ai appris à dire aussi. A asséner. A plaisanter. Je me regarde il y a, quoi, cinq ans ? Je n’étais pas coincée, non, j’assumais déjà ce que j’étais et ce dont je voulais être faite, et il m’arrivait même à l’occasion de trouver un public facile pour ce que je faisais, j’attirais l’attention, mais ce n’était rien comparé à celle que je me sens être devenue à présent. Aujourd’hui j’ai l’impression de m’approcher encore un peu plus de moi-même de par l’aisance que j’ai gagnée. Je ne sais d’ailleurs pas bien, au juste, d’où elle est venue, cette aisance, alors que j’ai l’impression de sortir d’une série d’échecs cuisants.
Mais peut-être qu’un jour je serai tout-à-fait moi-même, sans limite et sans retenue…

Je te regarde, notamment ton regard assuré et franc, celui qui semble capable de soutenir n’importe quel autre, et je me demande ce que tu verrais si on se rencontrait ? Me traiterais-tu en égale, comme l’une de celle qui a accompli son petit bout de quelque chose ? Aurais-je l’air d’être complète ? Aurais-je l’air de n’avoir pas fini mon chemin ? Te dirais-tu que je suis insignifiante ? Quelqu’un qui a ton assurance et qui commence à récolter les fruits, que penserait-il de mon parcours ?

Pourquoi j’ai tellement besoin de me lire dans les yeux des autres ? Il faudrait que je commence à m’écrire pour moi, peut-être… c’est ce que je pensais faire, mais au vu de ce post, il faut croire que non. Ce n’est peut-être que comme ça que j’arrêterai d’être personne.

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2 commentaires

  1. Jef (20six) dit :

    je commence à peine à vous lire ; mon premier ressenti : pas de néant ici, de la clarté plutôt ; parmi tous les fans de J-rock, vous êtes un(e) des rares a montrer une finesse de plume

  2. Cédric dit :

    Dans un précédent commentaire j’avais parlé de « frénésie », mais là je ne la remarque plus (ça devait juste concerner le billet en question). Là je retrouve ton écriture, ton intelligence, ta vivacité.

    Évidemment que tu es quelqu’un. ( il ne faut pas que j’oublie que tu as écrit ça en 2008, et que tu as sûrement aujourd’hui davantage conscience d’être quelqu’un ).

    Je vais ajouter un truc : en plus d’être quelqu’un, tu es quelqu’un de bien.

    « Mais peut-être qu’un jour je serai tout-à-fait moi-même, sans limite et sans retenue… »

    Oui, d’ailleurs tu l’es déjà, tu es totalement et parfaitement toi-même ici et maintenant !

    ( Avoue, tu m’as jeté un sort hein? pour que je sois ainsi passionné par toi et ce que tu as écrit dans ce blog !! )

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