Le dedans, le dehors, et comment franchir les portes

13 juin 2008 à 21:04

Je me suis aperçue que ces derniers temps, j’avais tendance à lire des blogs et à me dire « ah, alors la vie des gens normaux, c’est comme ça ».

Alors, bon, déjà, ces histoires de normalité, je sais que c’est des foutaises, mais je ne peux pas m’en empêcher. J’ai en tête le nom de gens que ça ferait hurler, une expression pareille… « mais les gens, ça n’existe pas, et puis c’est quoi des gens normaux ? ». Ca va, je sais.

Mais il faut me comprendre, aussi. Je suis Jim Profit. J’ai grandi dans une boîte en carton en regardant à la télé ce qui me semblait être le vrai monde. Le dehors.

Je n’avais pas la possibilité de sortir, pas la possibilité de fréquenter des gens, ou alors en cachette comme par exemple profiter des 20mn de promenade du chien pour donner rendez-vous à ma meilleure amie qui m’attendait, cachée (autre alternative : il me fallait argumenter pendant des semaines avec mon père sur « pourquoi ce serait marrant d’aller faire du lèche-vitrine une demi-journée et sous surveillance de ma mère avec telle copine pour mon anniversaire », et même en procédant comme ça c’était pas garanti que je puisse voir du monde en-dehors de l’école), pas la possibilité de m’ouvrir à quoi que ce soit. Fallait voir la tête de mon père quand le téléphone sonnait ; quand il sonnait pour moi, et quand il sonnait tout court. De toutes façons, on explique vite aux gens qu’il vaut mieux ne pas appeler, ne pas inviter… pour éviter les conflits.

Qu’est-ce qui me restait ? La télé. Et seulement en cachette de mon père. Ou, quand il était là, c’était le journal de 20h ou des reportages sur son métier (ah, avoir 13 ans et se farcir un bon gros documentaire sur la dureté du métier de flic ! Si vous ne savez pas comment pourrir l’adolescence de vos rejetons, voici une très bonne technique pour leur faire voir la vie en noir et leur montrer que le dehors, c’est l’horreur !). Les alternatives pour avoir accès au monde extérieur n’étaient pas bien nombreuses, alors j’ai utilisé ce que j’avais. Ce que j’avais, c’était la télé.
J’y boulottais un peu tout et n’importe quoi, du coup, mais j’insiste, il faut me comprendre, j’étais enfermée. Et le pire c’est que je ne m’en rendais pas compte. Je n’ai commencé à réaliser que tard, et à lutter que plus tard encore. En fait, quand j’ai vraiment compris dans quel état de coupure avec le monde extérieur on avait été maintenues (probablement involontairement, en plus), ma soeur et moi, je vivais déjà ailleurs.

Mon Dieu, quand j’y pense, mais comment on vivait ! C’était l’école, les devoirs et le ménage. Il n’y avait rien à part ça. On ne voyait jamais personne, on n’appelait jamais personne (à part les grands-parents tous les dimanches à midi, et ô scandale et complications si c’était reporté d’une demi-heure pour cas de force majeure, et tout le monde devait parler, chacun son tour…), évidemment on ne sortait pas, et si vous essayiez de prendre un livre mon père vous tombait dessus dans la minute, avec un cinglant « t’as plus rien à faire ? tiens bah va désinfecter le porte-serviettes de la salle de bains » (voilà, barreau par barreau, comme ça il était sûr de nous tenir occupée une heure ; il aimait bien nous faire balayer les escaliers, aussi : c’est pratique, on ne peut jamais dire si c’est propre ou sale, un escalier en bois dans la pénombre). Inutile de dire que vu l’ambiance, on laissait tomber le bouquin sans broncher et on filait droit à la salle de bains…
Etonnez-vous que je me relevais secrètement la nuit pour lire… Il n’y avait pas de dehors, il n’y avait pas d’ailleurs. Et on n’était vraiment pas encouragées à savoir comment pouvaient vivre les autres gens (à moins qu’on ne parle de jeunes esclaves de 11 ans dans un pays sous-développé).
Et si mon père avait été un extrémiste religieux, il est fort probable n’en aurait pas été autrement (question qu’on me posera d’ailleurs plus tard, à ma grande surprise puisque jusque là je n’avais jamais même pensé que ça puisse être un comportement « hors normes »). Les prières en plus, éventuellement.

Alors pour moi, progressivement, certaines choses que je voyais à la télé sont devenues des normes. Mais heureusement, ce qui me marquait, ce n’étaient pas les choses les plus horribles ; je n’ai pas commencé à penser que la violence, les cas extrêmes, tout ça, étaient la norme. Non, en fait ce qui me fascinait, c’était comment d’autres pouvaient vivre leur vie quotidienne. Ca semblait extraordinairement captivant de voir la vie des autres. Mais j’étais jeune et encore imperméable aux documentaires, alors c’étaient les séries télé qui constituaient le gros de mon information sur la vie des autres (ça s’est arrangé depuis, même si la fiction garde ma priorité). Bah oui, les films, c’était juste pas possible, vu les horaires de diffusion : à 21h tout le monde était au lit (ou 22h, quand j’ai commencé à dire que je révisais pour le Bac).

Je crois que j’ai commencé à formuler consciemment ces généralités sur la vie des autres devant Friends. Je me disais « alors avoir 30 ans, c’est avoir un travail, des amis, et accumuler les expériences amoureuses ! ». Les personnages avaient plein d’aventures, plus ou moins sérieuses, et moi je me disais que c’était ça une vie d’adulte. Ils avaient des « dates » ! C’est comme ça que ça marchait alors ? C’était évident. Je me disais que si la série rencontrait aussi bien son public, c’est que ça reflétait quelque chose de vrai sur les comportements des gens. Et j’ai commencé à me dire que ma vie d’adulte ressemblerait à ça, plus ou moins.
Ha ha ha.
Mais quand on regarde plusieurs séries qui vous confortent dans cette idée (Sex & the City est venu quelques années après ma découverte de Friends), on pense que c’est un mode de vie général. La fameuse normalité.

Evidemment, tout le monde ne vit pas comme ça. La meilleure preuve ? Je l’avais sous les yeux. Moi. Je ne sortais pas. Quand Sex & the City est apparu sur les écrans français (les petits, à l’époque il n’était pas encore question de film), je ne fréquentais pas. Je n’allais pas dans les restos, les bars, les boîtes. Rien. Je trouvais normal que la Terre entière le fasse, sorte, embrasse, couche, un peu n’importe comment, mais pas moi. C’était normal et je ne l’étais pas. C’était une donnée de base. Mes histoires, elles ne se passaient pas comme ça. Elles n’étaient pas « normales ». Et puis j’avais tellement de mal à me remettre de mes séparations, que je n’aurais jamais eu l’idée d’aller trainer avec d’autres jeunes quelque part dans l’espoir de me trouver un nouveau mec.
Pendant des années, je me disais « je veux une vie normale » en sachant qu’elle n’était pas faite pour moi. Je ne suis pas du genre à me ripoliner le visage et enfiler des tenues affriolantes pour lever un inconnu dans un bar. Ca ne me correspond pas. Mais j’aurais voulu. J’aurais voulu être comme tous ces gens qui sortent, s’amusent… Parfois j’essaye. Mais ça tourne mal (au resto la semaine dernière, ça a juste fini en engueulade puis en larmes, pathétique). Ou plus souvent je m’ennuie. C’est encore le plus fréquent. Comme la fois où on m’a forcée (oui, forcée) à aller en boîte. Ce n’était pas mon monde…

Depuis que j’ai réussi à sortir de chez mes parents, en fait, je me suis enfermée ailleurs, c’est tout. La force de l’habitude, le fait de ne rien connaître d’autre, mes propres loisirs qui ne me poussent pas tellement dehors… ça n’a pas aidé, c’est un ensemble de choses. Je me suis enfermée plus ou moins consciemment.
Mais le chômage a tout bouclé à double tour. Même quand je le voulais, je ne pouvais plus sortir. Quand on ne peut rien payer, quand on a l’air d’une loque parce qu’on est épuisée, affamée et/ou déprimée, quand on ne ressemble à rien parce qu’on a préféré s’acheter un paquet de pâtes plutôt qu’une crème de jour (j’ai découvert l’existence des crèmes de jour ya 6 mois, pathétique !), on ne peut pas envisager tout ça de toute façon.

Ces dernières années, quelque chose d’autres est apparu, aussi : j’ai fait de mon enfermement un choix ; ou bien on peut dire que je me suis adaptée. Ou bien les deux. Je me suis progressivement transformée en geekette. Et j’adore ça. La plupart de mes projets sont sur le net, mais je ne pense pas que je pourrais trouver un autre moyen d’être autant stimulée intellectuellement, et de pouvoir gérer mon emploi du temps avec autant de liberté, si ce n’était pas sur le net. D’un côté j’ai plein de choses à faire, mais d’un autre je fais très exactement ce que je veux quand je veux. Si j’étais, je ne sais pas, dans un club, une association, quelque chose, il y aurait des obligations plus rigides, et ça m’étoufferait. Là c’est ce que je veux, quand je veux, vraiment.
Et si je ne veux pas, il me suffit de faire comme si je n’avais pas encore ouvert mes mails, comme si je n’avais pas lu le message du forum, etc… Quand je veux être tranquille, je le suis. Quand je veux faire plein de choses, j’ai le champs libre.
Et quand on est bien dedans, bah ça fait un peu plaisir quand même.

Et le pire c’est que je ne suis pas vraiment timide, en plus. Je n’ai aucun mal à parler aux gens, sourire, plaisanter, raconter des conneries, soutenir une discussion… et même souvent me livrer. Parfois je me dis que je n’ai aucune intimité tant j’ai de facilité à mettre mon coeur sur la table devant des gens que je connais à peine (comme je le fais d’ailleurs ici même depuis des années) ; pour moi c’est plus facile de dire ce qu’il se passe en moi, que de raconter des évènements de ma vie (qui j’ai vu, ce que j’ai fait, ce que j’ai acheté), et je pense que ça se voit sur ce blog de toutes façons.
Ca m’est super facile de partager avec les autres ! Mais je ne sais juste pas comment rencontrer de nouvelles têtes avec qui partager toujours plus. C’est ça qui me bloque.

En ce moment j’ai envie de sortir, de voir du monde, d’aller au resto, de rigoler et de passer de bonnes soirées. Je ne vais pas toujours embarquer ma frangine là-dedans, quand même. Et même si je le voulais, on a quand même 5 ans d’écart, pas du tout la même expérience de la vie, et plein de choses qui nous sépareront toujours, même si on s’entend bien.
Mais là où le chômage n’a pas fait de tri dans mes pseudo-amis, c’est moi qui l’ai fait. J’ai voulu ne conserver dans mon entourage que des gens fiables. Manque de chance, personne n’était fiable selon mes critères, ils ont tous pris peur ou ont démontré qu’ils ne savaient pas faire face. Sauf une, qui était chiante et crampon. Mais je l’ai éjectée aussi. A l’époque j’allais tellement mal que je ne supportais pas de m’entourer de personnes qui n’auraient pas compris l’état dans lequel j’étais. Et hélas, la plupart des gens avec qui on s’amuse sont justement incapables de rester dans les temps difficiles. J’ai tellement déménagé que j’ai découragé les autres… Bref j’ai fait le nettoyage par le vide, et maintenant que j’ai envie de sortir, de (re)prendre une vie normale, eh bien, il n’y a plus que des « connaissances », des gens avec qui je peux travailler sur mes projets, plaisanter sur des forums, échanger des mails marrants, mais… pas des gens que je pourrais embringuer dans une sortie. Et puis, précisément, ils sont sur le net, avec mes projets. Donc souvent, à des centaines de kilomètres. La barbe !

Aujourd’hui, la télé n’est plus ma seule fenêtre sur le dehors. Il y a aussi internet. Je lis donc plein de blogs, et je me dis « c’est ça la normalité ». A nouveau.
Eh bien admettons, et vous savez quoi ? Eh bien ces gens, ils sortent, ils s’amusent, ils vivent. Je lisais hier le blog d’une nana… pas tout le blog, mais quelques posts, comme ça… elle ne se livre pas beaucoup (au contraire, ça lui est plus facile de parler de futile que de personnel, et c’est marrant, moi c’est complètement l’inverse), mais elle se raconte. Elle parle de ses sorties, ses achats, ses rencontres… Elle voit du monde, elle s’achète des fringues, elle va à des évènements. C’est pas un blog d’une nana spéciale, c’est juste une fille… normale. Elle vit, quoi. Alors évidemment je ne suis pas en train de dire que sa vie est parfaite et idéale (même si ya un « petit » quelque chose qu’elle a qui est bien sympathique, mais comme je l’ai dit, ça me passera), évidemment on ne sait pas tout de ce qu’est sa vie en lisant son blog, même si par petites touches on sent que tout n’est pas toujours rose, mais il n’en reste pas moins que, voilà, c’est un exemple de ce que vivent les gens qui ont à peu près mon âge (parce que l’air de rien, dans 3 ans et demi, moi aussi j’aurai la trentaine).
Et moi pendant 5 ans je n’ai rien fait de tout ça.

Mais maintenant la porte est ouverte.
Et je reçois toujours toutes ces informations, à travers les blogs et la fiction, en plus de tout ce qui s’est gravé dans mon cortex auparavant. C’est dur de réussir à comprendre, sans avoir jamais eu de modèle sous les yeux, sans pouvoir aller constater maintenant, comment vivent la plupart des gens. Peut-être que je me focalise sur une forme d’existence qui n’est en fait qu’une exception. Peut-être que la plupart des gens de mon âge ne vivent pas comme ça, si facilement, à sortir, fréquenter, décrocher des rendez-vous. Comment le saurais-je ?
Je tente de faire la part des choses avec tout ça… pas facile.
Mais les gens dont je vois la vie, ou au moins une partie, parce qu’ils la dévoilent… eh bien ils font plein de choses, ces gens, ils tentent leur chance. Je n’appartiens pas à leur monde, je n’y appartenais pas avant et ces 5 ans m’ont définitivement fait adopter un esprit différent. Je ne serai jamais aussi insouciante qu’eux. Mais comment je peux faire pour quand même essayer de mener une vie normale ? Comment je peux quand même un peu entrer dans la danse ? Comment je peux concilier mon envie de m’ouvrir au monde, et mon envie de ne pas tirer un trait sur l’univers geek qui me tient à cœur ?

Ca fait des mois, des années, que je rêve d’avoir une vie équilibrée. Pas juste stable : équilibrée. Avec un peu de tout dedans. Ca fait des mois que j’imagine ce que sera ma vie lorsque je serai sortie de la mouise dans laquelle je patauge depuis 5 ans. Je préparais mentalement toutes les choses qui me faisaient envie et dont j’avais dû me priver. J’avais pensé à tout ! Tout envisagé ! Tout prévu !
Je sais ce que je vais faire, ce que je ne vais pas faire, comment je vais m’organiser, comment je vais vivre ces changements…

La seule chose à laquelle je n’avais pas pensé, c’était la phase de transition.

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2 commentaires

  1. singulier dit :

    Suis tombé chez toi par hasard. Gros bouleversement. Ton histoire,ta franchise,tes éclats, ton ombre….ouf!!!! Chapeau en tout cas de ce que tu es et de ce que tu transcris.

  2. freescully dit :

    C’est fou j’ai toujours pensé être la seule à regarder la vie des autres comme devant un écran… Je me suis toujours sentie comme une extra-terrestre qui devait faire semblant d’être normale… J’ai eu l’impression de lire mon histoire dans ce post.

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