Comme un sushi dans l’eau : la télévision japonaise pour les nuls

18 octobre 2009 à 14:12

Très prolifique en matière de séries, le Japon a une production nationale à faire pâlir d’envie Luc Besson, dotée d’une industrie rodée aux tours et détours des enjeux économiques tout en étant capable de développer une identité propre. Asseyez-vous : chaque année, le Japon produit un peu moins de 200 NOUVELLES fictions ! De quoi donner le tournis à tout amateur de série. Alors pour changer, on va regarder un peu comment fonctionne la télé japonaise, que les nippons appellent terebi.

– Les années tendres de la fiction japonaise
La télévision japonaise commence avec la NHK en 1939, une chaîne créée dans le prolongement de la station de radio publique NHK (dont les premières émissions datent de 1925) selon le modèle de la BBC. Vu la date, vous aurez compris qu’il s’agit là d’une initiative de courte durée, puisque la Seconde Guerre Mondiale freinera largement les tentatives dans ce sens. Il faudra attendre 1950 pour la télévision publique japonaise en mode phénix fasse réellement ses premiers pas, mais le coût d’un poste de télévision pour le Japonais moyen au sortir de la guerre limitera très largement son développement pendant quelques années.
Les premières fictions, à l’instar des États-Unis, sont d’abord diffusées en direct, et sont soit des pièces de théâtre, soit des fictions américaines (puisque c’est là l’occupant du Japon suite à la reddition, pour plus de détails reportez-vous à vos livres d’histoire). L’import prend une grande place dans les programmes mais petit-à-petit, notamment avec l’arrivée dans le panorama de chaînes commerciales concurrentes avec NTV et TBS, des fictions locales sont tournées, essentiellement en direct, et sont principalement des enquêtes policières et des histoires de famille (le second permettant de n’avoir pas trop de décors donc pas trop de déplacements de caméra à opérer). L’importation continue d’être la pièce maîtresse de la programmation fiction pendant le développement de la télévision dans les foyers (les télés s’achetant plus vite que les grilles ne parvenaient à se remplir), mais à la fin des années 60, enfin, grâce à l’apparition des premières bandes video, permettant le montage et donc de proposer des fictions plus travaillées, les fictions vont se multiplier, ce qui tombe bien puisque les foyers nippons s’équipent de plus en plus.
Les années 60 voient le développement de ces deux facettes de la programmation japonaise, avec des séries essentiellement tournées vers la ménagère (les I Dream of Jeannie et Ma Sorcière bien-aimée inspirant fortement des équivalents nippons…). La NHK fera des femmes au foyer (autant dire toutes les femmes de cette génération de Japonais) sa cible privilégiée, notamment en créant le format asadora dont on reparlera plus loin, ou en incorporant des fonctions du genre « description orale » (parce que maman ne peut pas récurer la vaisselle et faire attention aux décors en même temps) et horloge en surimpression (pour ne pas oublier qu’il est l’heure de la sortie des écoles), puis s’adressera à une population plus jeune en surfant sur le succès des JO de de Tokyo, s’orientant alors vers les séries sur le sport, vite imitée en cela par la concurrence. Les résultats d’audience seront tels que l’acquisition de fiction US vivra ses dernières heures de gloire : les grilles japonaises et surtout le prime time seront à présent essentiellement constituées de fictions japonaises, les séries étrangères étant reléguées dans des cases horaires secondaires (plus tard c’est le câble qui s’en régalera). Ah, le célèbre protectionnisme nippon touche résolument tous les domaines…


Mahorin
, une série japonaise des années 60.
– Les différents formats de séries japonais
On parlait tout-à-l’heure des asadora, et je sens que ça ne vous parlait pas tellement, comme terme. Il y en a d’autres qui vont au minimum vous faire lever un sourcil circonspect, alors passons en revue les différents formats de fiction nippons :
asadora (asa : le matin ; dora étant un raccourci de dorama) : lancé par NHK, ce format qui lui est exclusif est un soap à durée limitée, car vous allez le voir à la télévision nippone, presque tout a une durée limitée. Diffusés le matin en semaine, une fois que mari et enfants sont sortis de la maison, ils sont à destination de la ménagère ; sans coupure pub, tout ça dure 15mn montre en main, et se trouve diffusé 6 mois de l’année (ce qui fait environ 150 épisodes). Au-delà de quoi il est remplacé par un nouveau, et rarement prolongé (disons que ça se produisait avant, mais plus aujourd’hui). Le premier asadora a été diffusé en 1961, mais les audiences de ce genre ont largement décliné depuis cet âge d »or.
taiga : là aussi une marque de fabrique de la NHK, le taiga est une série se déroulant dans un contexte historique romancé, et diffusée inévitablement le dimanche soir en prime. La série change chaque année, et celles qui disparaissent ne reviennent plus jamais.
tanpatsu : cette fiction calquée sur le format du téléfilm est en général destinée à être diffusée en une seule fois, ou deux ou trois soirs à la suite dans le meilleur des cas. Le tanpatsu peut-être une histoire à lui tout seul, ou le prolongement d’une fiction ayant déjà existé et ayant remporté un franc succès (on l’appelle alors SP ou special).
renzoku : le format feuilletonnant par excellence, un renzoku dure environ une heure, est diffusé de façon hebdomadaire en prime time un soir de semaine, ou éventuellement seconde partie de soirée. On peut le voir 3 mois par an… et plus jamais ensuite ou en tous cas, le renouvellement est loin d’être systématique (et quand il a lieu, ça peut être un ou deux ans plus tard). L’avantage c’est que toute série trouve systématiquement une conclusion.
Évidemment, le format qui intéresse le plus Japonais et Occidentaux, c’est le renzoku. C’est sa faute à lui si une année de télévision apporte pas loin de 200 nouvelles séries !

– Les quatre saisons de terebi
Eh oui, parce que la conséquence mathématique d’une série hebdomadaire qui dure trois mois, c’est que, bah tous les trois mois, toute la grille change ou presque ! Bon en réalité, certaines fictions sont parfois lancées avec quelques semaines de décalage, mais la règle reste quand même la suivante : une saison japonaise est en fait constituée de 4 saisons. Ainsi trouvera-t-on les séries d’automne, d’hiver, de printemps et d’été (comment ça vous l’aviez deviné ? Je vois que vous avez de beaux restes de l’école maternelle, dites donc).
L’un des effets induits est que le rythme de tournage de ces séries tient de la folie. Tournées avec deux ou trois semaines d’avance, rarement plus, elles permettent des réécritures de dernière minute, et ont aussi une autre conséquence : les spectateurs qui viennent de découvrir une série donnée à la télévision ont le temps d’aller sur les lieux du tournage avant que les techniciens et acteurs ne repartent chez eux.
Cette spécificité de l’industrie télévisuelle nippone donne un grand effet de turn-over dans la fiction. Du coup, les acteurs qui tournent le plus dans le milieu (et certains sont aussi indéboulonnables que les piliers de bar à la brasserie du coin) parviennent à être employés sur deux ou parfois trois séries par an, avec quasiment pas d’interruption. Contrairement aux États-Unis où, quand on a trouvé un rôle à la télé, on peut espérer qu’à la faveur des renouvellements on n’ait pas à se chercher un job trop vite, au Japon on ne peut pas se reposer sur ses lauriers. Et si la série (ça arrive ponctuellement) est quand même renouvelée, il peut se passer plusieurs années avant que la seconde saison ne fasse son apparition, entre autres parce que scénaristes, producteurs et acteurs ont d’autres projets de prévus dans l’intervalle.


Takuya Kimura, surnommé Kimutaku, l’un des acteurs les plus bankable de sa génération.
– Le Dieu audience est décidément omniprésent
On se doute que pour un renouvellement, les audiences jouent un rôle majeur. Pourtant ce n’est en fait pas leur fonction première, les renouvellements étant assez marginaux comme on vient de le dire (faut suivre !).
En fait, ce qui fait la popularité d’un dorama, c’est souvent son casting. Celui-ci est essentiellement composé de deux facteurs : d’une part des acteurs confirmés, et d’autre part, des visages populaires même si pas forcément doués, comme des mannequins ou des chanteurs. Les acteurs confirmés, c’est évidemment pour la qualité, et les visages connus et aimés du public, bah c’est pour drainer de bonnes audiences. Et une fois qu’un dorama reçoit de bonnes audiences (aujourd’hui, les parts de marché des séries à succès peuvent tourner entre 15 et 20% des parts de marché, plus exceptionnellement au-delà), les acteurs impliqués sont considérés comme bankable. Et du coup, on les retrouve à la saison suivante dans un nouveau dorama où on espère qu’avec la bonne combinaison d’acteurs populaires venant de dorama populaires, on va tout déchirer. Les audiences sont donc essentiellement un facteur déterminant dans la carrière des acteurs, quand c’est plutôt l’élément principal de la survie des séries en Occident.

– Les chaînes nippones
Aujourd’hui au nombre de 5, les networks japonais diffusent tous des séries, mais ont fini par se positionner différemment au niveau des cibles, histoire de limiter les dégâts. Le câble, quant à lui, évite soigneusement la question, à de rares exceptions près.
NHK : comme pas mal de chaînes publiques, elle tend vers une certaine idée de la culture… rapport ou coïncidence, ce sont plutôt les plus de 50 ans qui la regardent (toute ressemblance avec une autre chaîne du même type serait purement fortuite). Pendant que ses asadora captivent essentiellement les ménagères au foyer, les dorama historiques de tous poils font plaisir à obaachan (= mémé), oui-oui, la même qui continue à acheter ses chansons sur radiocassette.
NTV : deuxième chaîne historique du Japon, et première à vocation commerciale, NTV a aujourd’hui essentiellement une clientèle féminine et/ou jeune. Ce n’est cependant pas la version nippone de The CW puisque son truc, c’est plutôt la romance sirupeuse que les party girls bitchy.
TBS : là aussi programmation essentiellement à destination des ados et jeunes adultes (qui de toutes façons sont un gros marché au Japon aussi), garçons comme filles indifféremment.
Fuji TV : a quasiment inventé la formule actuelle qui consiste à mélanger personnalités populaires et acteurs chevronnés. Cible les plus jeunes générations et, avec TBS, a en général le plus de popularité (ce qui est normal puisque c’est l’effet recherché). On peut décemment soupçonner Fuji TV d’acheter ses séries uniquement sur la base du casting.
TV Asahi : un peu à la traine, cette chaine a plutôt décidé de manger des parts de marché à la NHK en sortant un grand nombre de fictions historiques, plutôt que de s’attaquer aux très commerciaux TBS et Fuji TV. On la voit aussi se frotter à des genres de la première heure comme l’enquête ou le dorama sportif.
TV Tokyo : bien qu’ayant une prédilection pour l’animation, la chaîne câblée TV Tokyo développe occasionnellement des séries où en général le scénario ne pèse pas lourd. Plus surprenant, sa gamme s’étend de la série pour enfants à la série coquine.
Assez peu de chaînes du câble, en fait, tentent l’aventure du dorama. Il faut dire que rares sont les fictions qui réunissent les conditions de réalisation financièrement accessibles pour des petits budgets (par exemple, le sitcom et ses multiples caméras qui font économiser des sous, ça n’existe pas) ; la plupart des dorama, pour ne pas dire tous, sont tournés en extérieur, au moins en partie, ce qui signifie des déplacements pour les équipes, du matériel en nombre… Sans compter que les casts sont souvent très larges, avec de surcroît des cachets d’acteurs bankable à payer systématiquement vu la concurrence et la formule habituelle du genre. Quelques exceptions cependant : TV Tokyo, donc, qui s’appuie sur un grand groupe et tire ses revenus de l’animation (c’est sa chance) et Fuji TV Next, chaîne du câble acoquinée à… Fuji TV (non-non, sans rire), qui se lancera en novembre 2009 dans sa première fiction maison, là encore grâce à ses appuis. La câble japonais est résolument différent du câble américain !


Un coupure publicitaire à la japonaise dans un épisode de 14 Sai no Haha.
– Un yen est un yen
Car oui, parlons un peu de sous. C’est ce qui fait tourner le monde, et l’archipel ne fait pas exception. Pour faire une série, il n’y a pas de mystère, quel que soit le pays il faut de l’argent. La fiction japonaise tire une grande partie de ses revenus dans ce qu’elle appelle les sponsors, c’est-à-dire des marques qui ont droit à un petit panneau pendant la série et pendant lequel une voie suave (souvent féminine) suggère au spectateur de faire preuve de bienveillance vis-à-vis des dits sponsors, qui ont investi en amont dans la production. Cette technique est une alternative au product placement : il n’est pas du tout garanti que les marques aient des produits qui apparaissent à l’écran, au contraire. Mais la solution permet de minimiser les coupures publicitaires, de les atténuer puisqu’on crée moins d’interruptions dans l’épisode (peut-être une situation à envisager pour les chaînes publiques françaises ?).
Toujours dans la rubrique marketing, des initiatives sont ponctuellement lancées afin de capter le spectateur au-delà de l’écran. La plus connue tient à la forme même du dorama moderne, puisque ses acteurs sont déjà connus, et sont souvent eux-mêmes mannequins, chanteurs ou célébrité par ailleurs. En portant des vêtements, en sortant un album, ou en présentant une émission, ils assurent, en fait, déjà le service après-vente. Et puis, il y a le générique, toujours interprété par un artiste japonais qui s’empresse de sortir un single avec la chanson du générique, et qui est invité sur des plateaux télé pour l’interpréter (certaines émissions musicales s’étant fait une spécialité d’inviter systématiquement les interprètes des séries à l’antenne sur leur chaîne). Le système est bien rôdé, mais on trouve de temps à autres des tentatives plus originales comme… la vente de gâteaux, pourquoi pas ? C’est le cas de la série MR. BRAIN qui a par exemple lancé un biscuit en forme de cervelle (logique vu le thème de la série). Comme ça, le spectateur pense à la série même quand il va à la supérette !

– Comme on dit dans l’univers des dorama : tout a une fin
Voilà, considérez-vous instruit en matière de fiction japonaise ! Pour prolonger l’expérience nippone, n’hésitez pas à faire une petite visite dans le tag Japon, où vous trouverez un nombre sans cesse croissant de reviews portant sur des renzoku. Maintenant que vous savez ce que c’est, vous êtes prêts à passer à l’étape suivante…

Article également publié sur SeriesLive.com.

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