Let the memory live again

23 janvier 2010 à 23:17

L’an dernier, pour mon anniversaire, je vous avais offert le pilote de Ricky ou la Belle Vie, série qui était née la même année que moi. Cette année, dans le même ordre d’idée, j’avais espéré parler de Cagney & Lacey. Mais voilà : impossible de mettre la main sur le pilote. Pas une cagoule qui traine, rien. Le désert.

Bah je vais pas me laisser arrêter pour si peu. Je vais le faire de mémoire.
Sauf qu’en dépit de l’immense tendresse que j’éprouve pour cette série, je ne me souviens plus de grand’chose. Aussi, quoi de mieux, alors que je m’apprête à prendre un an de plus, que de vous proposer un post sur la mémoire du téléphage ?

Pour regarder plus de films ces dernières semaines, je n’ai que plus encore la conviction que la mémoire joue un rôle essentiel dans la téléphagie.
Quand un film est relativement intelligent (partons sur ce postulat de base, voulez-vous ?), il construit son intrigue sur la base de petits éléments qui prennent du sens au fur et à mesurte, de sorte que, lorsqu’arrive la conclusion du film, la façon dont se finit l’histoire ait du sens. C’est vrai aussi bien d’une histoire d’amuuuur (« en fait il l’a toujours aimée ! ») que d’un thriller (« ah mais c’est pour ça qu’il arrivait aussi vite sur les lieux du crime ! »). Mais en faisant cela, le film ne joue que sur la mémoire immédiate. Dans deux heures, vous n’aurez plus besoin de vous rappeler si le tueur au masque était apparu alors que le meilleur copain était sorti de la pièce.
Et même dans le cas d’un film à suites, la plupart du temps, la réutilisations de gimmicks, ou le rappel de quelques éléments de l’intrigue par des allusions voire un flashback, suffisent amplement à rafraîchir la mémoire pour obtenir le minimum syndical. D’ailleurs, pour ce que j’en ai observé, la plupart des films comptant plusieurs volets tiennent en fait plus de la franchise que de la suite, et peuvent être vus de façon indépendante sans que cela ne bloque la compréhension. Box office oblige, j’ai envie de dire.

Avec la série, c’est évidemment différent, donc. Le principe étant qu’on va revenir entre 10 et 25 fois par an, disons, sur les écrans. La mémoire du spectateur a alors un rôle essentiel à jouer. L’exemple le plus évident étant celui du personnage mineur qu’on a totalement oublié et qui réapparait subitement pour révéler un point capital de l’intrigue. D’où le soin infini porté à la construction d’un axe ou d’un personnage dans toute série un peu sérieuse sur ses intentions.
En fait, j’ai même envie de dire que, dans le fond, écrire une série télévisée, c’est apprendre à appuyer sur les interrupteurs de la mémoire du téléphage.

Tout le jeu consiste à savoir distiller des éléments et à les réutiliser ensuite. Même pas forcément sur plusieurs épisodes, d’ailleurs. Les comédies, qui se dispensent plutôt bien d’arcs couvrant plusieurs semaines, exploitent ce procédé à l’intérieur d’un même épisode, par exemple ; cela leur permet de trouver de bonnes chutes pour un gag, ou de jouer sur le comique de répétition. Or, le comique de répétition, comment fonctionne-t-il ? Il fait de l’effet au spectateur parce que celui-ci a mémorisé le fait que telle réplique, ou tel geste, a déjà eu lieu. Un geste souvent anodin la première fois qu’il est exécuté (à plus forte raison si la série n’est pas tournée en public ni ponctuée de rires enregistrés), mais qui a été écrit et montré de telle façon qu’un marqueur invisible l’a pointé du doigt pour qu’à l’occurrence suivante, le spectateur s’en souvienne et réagisse.

C’est tout un art de jouer avec la mémoire des gens à la télévision. Parce qu’on n’est jamais sûr de ce que le spectateur a vu : il peut être en train de manger, de discuter, d’envoyer un texto, de lire ses mails, de passer un coup de balai…
La subtilité d’écriture d’une série repose en définitive sur deux choses dans un tel contexte : la capacité à inciter le spectateur à ne pas faire autre chose, et la façon de poser les marqueurs sans avoir l’air d’insister lourdement. Avec ces deux qualités, un scénariste peut emmener un spectateur n’importe où.

Pour autant, le téléspectateur ne peut pas tout mémoriser. Il a beau avoir relevé plus ou moins consciemment tous les marqueurs sur le moment, il passe aussi tout le reste de la semaine à penser à autre chose. Et même, à regarder d’autres séries, avec leurs propres marqueurs. Même le téléphage le plus absorbé ne peut se souvenir de tout. Et celui qui le prétend est soit un menteur, soit un asocial qui passe son temps à apprendre ses épisodes comme on apprenait des poèmes de Prévert à l’école primaire.
Il y a donc, nécessairement, une part d’oubli dans le visionnage d’une série.

D’ailleurs, faites l’expérience. Prenez l’une de vos séries préférées, et faites-vous l’intégrale d’une saison. Quelle que soit la série choisie, vous allez à un moment ou à un autre, au milieu des exclamations de ravissement (« ah, attends, j’adore cette scène… là, après ça »), finir par vous exclamer : « tiens, je ne me rappelais plus de ça ». Une scène, une réplique, un gag… J’ai beau avoir vu Une Nounou d’Enfer une bonne douzaine de fois en intégralité (et je remercie M6 sans qui tout cela n’aurait jamais été possible), pourtant, il y a invariablement une réplique qui me surprend alors même que je récitais l’épisode par cœur.
Ainsi, même si la mémoire est un ingrédient fondamental de la téléphagie, l’oubli en fait partie aussi. Et c’est une excellente nouvelle pour l’industrie du DVD.

Nous ne sommes qu’humains, après tout. Et nous ne pouvons pas nous souvenir de tout ce que nous voyons.

On en a d’ailleurs régulièrement l’illusion ! Si vous êtes un peu comme moi, la moitié du temps, vous êtes infichus de dire ce que vous avez mangé mardi soir dernier, mais vous pouvez réciter l’intégralité des dialogues d’une scène issue d’une série donnée !
(votre entourage, souvent ignorant en matière de téléphagie, prétend alors, à tort, que vous avez la mémoire des choses inutiles. Mais peut-on qualifier un dialogue d’A la Maison Blanche d’inutile ?! Décemment non)

C’est la raison pour laquelle j’ai tellement de mal à faire ce post, qui pourtant me tenait à cœur, sur Cagney & Lacey. De mémoire, en tous cas. Les bribes de ce que j’en ai retenu, autour d’une vingtaine d’années après en avoir vu des épisodes, sont insuffisantes. Je n’étais pas la téléphage que je suis aujourd’hui, pour commencer, mais j’étais aussi moins sensible aux marqueurs parce que je ne donnais pas forcément la même attention à ce que je regardais. Qui plus est, je n’ai pas eu la chance de me rafraîchir la mémoire et, au cours de ces années de téléphagie intensive où j’aurais été complètement à même d’enregistrer un maximum de données, de voir ne serait-ce qu’un seul épisode de la série.
Pourtant, ces mêmes bribes semblent encore suffisantes pour avoir, chevillée au cœur, cette tendresse envers la série.
C’était certainement le marqueur le plus efficace, en fin de compte.

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3 commentaires

  1. Nakayomi dit :

    « il peut être en train de manger, de discuter, d’envoyer un texto, de lire ses mails, de passer un coup de balai… »

    Ce genre de phrase m’effraie toujours… ^_^; (Non, j’y peux rien, soit je regarde une série, soit je la regarde pas… Mais j’suis un homme et je peux faire qu’une chose à la fois ! )

    Mis à part ça, c’est pas moi, le roi de la mémoire à (très) court terme qui vais redire quelque chose à cette histoire. Ca le fait moins maintenant, mais pendant un moment, je pouvais me refaire deux ou trois fois une série avant d’être vraiment marqué et de me souvenir (par exemple, quand j’ai revu pour la deuxième fois Veronica Mars, j’avais totalement oublié l’identité du tueur en saison 1. C’est pourtant un truc marquant, mais… Les deux ou trois premières rediffusions que je me suis fait de Buffy, j’arrivais encore à être surpris par certains épisodes qui m’avaient pourtant marquer par ce qu’il s’y passait).

    Sans doute pour ça que j’ai du mal avec certaines séries d’ailleurs (Lost peut-être… Pas assez de mémoire pour suivre leurs trucs tout biscornus et comme j’suis pas plus intéressé que ça, j’fais pas d’effort… Cercle vicieux… )

    Quant à la difficulté d’évoquer de vieilles séries dont on a rien revu depuis un moment, je ne peux que compatir (c’est pour ça que mes « souvenirs, souvenirs » se sont montrés très rares en fait).

  2. ladyteruki dit :

    « Ce genre de phrase m’effraie toujours… »

    Et moi ça me fait horreur. J’avais fait un post sur le sujet, d’ailleurs http://ladytelephagy.canalblog.com/archives/2009/06/16/14106987.html tant la chose m’horripile. Mais il faut être honnête, c’est quand même le cas de beaucoup de monde, notamment chez les télespectateurs non-téléphages.

  3. Nakayomi dit :

    Comme quoi, pas de mémoire… Mais j’suis constant au moins…
    Et effectivement, c’est souvent un bruit de fond pour beaucoup. Et pour certains trucs, autre que les séries (donc tout ce qui n’est plus essentiel quoi), c’est moins grave… Mais ça reste un crime autrement !

    Sinon, je rebondis sur Cagney & Lacey, mais je me demande si j’ai déjà vu un épisode… Je ne suis pas sûr. J’ai bien dû tomber dessus une fois ou deux en zappant par le plus grand des hasards, mais me demander ce qu’il y a l’intérieur, qui joue qui et tout… Hum…

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