Les menteurs

31 mai 2010 à 17:24

Quand j’étais petite, j’étais très curieuse sur les choses du sexe. Je harcelais ma mère de questions, et les réponses ne suffisaient jamais. Ses réponses manquaient de détails. Je ne visualisais pas assez bien. Ça restait trop obscur. J’aurais certainement aimé une sorte de compte-rendu seconde par seconde, mais les propos de ma mère restaient vagues, généraux, elliptiques. Arrivée à l’âge de 11 ans, je n’avais qu’une seule hâte, avoir mes règles, être une femme. Je n’avais pas la moindre idée de ce que ça pourrait bien m’apporter de plus mais ça m’obsédait, je voulais que ça se produise. Je me jetais sur les livres de biologie, et en toute sincérité ils ne m’aidaient pas plus, mais voilà, je voulais percer le mystère, déchiffrer le code, découvrir le secret.

J’avais la conviction que les adultes mentaient. Un mensonge par omission. Mais un mensonge tout de même.

Je ne cherchais pas à faire mes propres expériences. Je ne cherchais même pas non plus à m’en faire une représentation visuelle (j’ai mis un temps fou avant de voir mon premier porno et on ne peut pas dire que je sois coutumière de la chose même maintenant). Au contraire, j’ai toujours pris plus que mon temps de ce point de vue.
Ce que je voulais, c’était le savoir théorique des émotions qu’on ressentait à ce moment-là. Sans avoir à le vivre. La technique ? Ce n’était pas la question, la technique ; j’avais compris le concept général de base. Je ne voulais pas spécialement qu’on me touche non plus. Je voulais juste savoir…

Et ça se bornait exactement à ça.
C’était l’impression que les adultes faisaient semblant de rien. Ils usaient d’euphémismes, ils essayaient d’éviter de trop expliquer quoi que ce soit, et pendant qu’ils me laissaient dans l’ignorance, ils continuaient de s’envoyer en l’air. C’était ça qui était horripilant.

Régulièrement, je regardais mes parents, mes profs, ou les inconnus dans
la rue ; ils vaquaient à leurs occupations, ils mangeaient une tartine, ou bien ils écrivaient au tableau, ou ils s’apprêtaient à monter dans le bus, et je me disais : ils font
semblant de rien. Alors qu’ils savent, pourtant, ils savent ! Ils savent quelque chose qu’ils ne veulent pas que je sache. Et le soir, tous ces gens sont dans leur lit, moites et tout, et là ils sont calmes et ils font semblant de rien.
Et je me demandais : « mais pourquoi ? Pourquoi ils font comme si je ne savais pas qu’ils ont une vie sexuelle ? »…

Parfois ça m’arrive encore. Moins souvent, mais d’une certaine façon, c’est aussi plus violent. Je regarde des gens qui font partie de mon quotidien et je me demande quelles sont leurs préférences personnelles. Plus quelqu’un a l’air sage et posé, plus je me dis qu’il doit être pervers et faire des choses particulièrement « dégueulasses », avoir des fétiches étranges ou des pratiques surprenantes.

Je ne suis pas très sûre, au juste, de ce que tout ça dit de moi, ni éventuellement de mon rapport au sexe. Jusque là, je n’avais pas trop essayé de réfléchir à cette pensée relativement obsédante qui est la mienne depuis près de 20 ans.
Et puis, un jour, comme ça m’arrive très souvent depuis que je suis partie de chez mes parents, je sens quelque chose se rompre dans ma tête et je me dis : « tiens mais au fait pourquoi je n’ai encore jamais remis cette chose précise en question ? ». Depuis bientôt dix ans, il y en a eu beaucoup, des moments où j’ai eu le courage de remettre en question des évidences. Mais je n’en ai toujours pas fait le tour.
Aujourd’hui je regarde les adultes, dont pourtant je fais partie, à peu près comme je les regardais il y a 20 ans (sauf que maintenant je maîtrise plus que le savoir théorique, quand même), en me disant qu’ils ont une vie secrète et qu’ils ne sont pas assez honnêtes là-dessus. J’ai beau comprendre le concept de vie privée, apparemment je ne le possède pas aussi bien qu’eux. J’attends une certaine transparence des gens sur ce sujet. J’ai l’impression d’une vaste hypocrisie. Pourtant ma curiosité a été satisfaite il y a un bon bout de temps maintenant. Je suppose que c’est un peu immature de ma part…

Mais je persiste à dévisager les gens en me demandant pourquoi ils parlent à leurs enfants comme si la veille, ils n’avaient pas taillé une pipe à leur mari ou pris leur petite amie par derrière… ou autre.

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2 commentaires

  1. Scarlatiine dit :

    Je ne sais pas si on peut vraiment les (nous ?) appeler des « menteurs ». Je suppose que c’est une sorte de pudeur, peut-être de tabou. On n’est pas tous des Samantha Jones en puissance, quoi !

    Sinon, que proposes-tu ? Qu’on porte un T-shirt proclamant fièrement : « J’ai taillé une pipe la nuit dernière » ? ^^

  2. Nephthys dit :

    Je crois qu’on se dit tous la même chose, la curiosité nous pousse à nous demander ce que les gens peuvent bien migoter dans leurs chaumières le soir !

    J’ai fait la connaissance de quelqu’un cette année, une personne que j’apprécie mais que je n’arrive pas du tout à cerner…

    Et lui on pourrait très bien l’appeler « menteur » ! Non pas que je voulais m’immiscer dans sa vie perso ou autre mais la curiosité envers lui a été exacerbé par le fait qu’il ne voulait pas en parler…

    Monsieur cachait le fait qu’il était avec quelqu’un, ce que je ne comprends toujours pas d’ailleurs !

    Il n’arrivait pas à me parler de sa vie perso sans se sentir gêné, il m’a dit être pudique (alors que d’un autre côté il s’est mis à faire du lap dance à un repas entre collègues, cherchez l’erreur)…

    Son rapport au sexe et aux relations humaines est tellement particulière que même encore maintenant je me demande d’où vient cette pudeur mal placée !

    Bref, je ne comprends rien au comportement humain !

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