Shalom alekhem : la télévision israélienne pour les nuls

18 juillet 2010 à 9:02

L’État d’Israël est fondé en 1947, et se dote de chaînes de télévision moins de 20 ans plus tard ; pour une nation aussi jeune, c’est drôlement rapide ! Dans ce pays marqué par les guerres ouvertes et les conflits larvés, la télévision va alors tenter de faire son chemin, sur lequel je vous propose de revenir aujourd’hui.

La télévision israélienne pour les nuls

– Une télévision culturelle sinon rien ?

En 1965, après des années d’hésitation, l’État d’Israël décide de lancer ses premiers projets en matière de télévision. Jusque là, le gouvernement estimait que la télévision allait conduire le pays à un déclin culturel certain (rappelons qu’Israël est alors socialiste…). La radio semblait jusque là suffire à accueillir les nouveaux arrivants sur le sol israélien, à partager une même culture et à rendre l’information religieuse la plus facile d’accès possible ; alors pourquoi prendre le risque de lancer un nouveau média ? Mais finalement, une loi est votée pendant l’été, afin de lancer deux premiers projets. Si dans la plupart des pays, la première chaîne à apparaitre est bien souvent publique, en Israël, cette première chaîne a également la spécificité d’être purement éducative. IETV (pour Israeli Educational Television) émet ses premières ondes en mars 1966, grâce à l’aide financière de la fondation Rotschild ; celle-ci aide le gouvernement à équiper 32 écoles d’un total de 60 postes de télévision, qui seront les seuls à recevoir IETV. La chaîne diffuse donc, à l’intention des écoliers uniquement, des programmes tels que des cours de mathématiques, de biologie et d’anglais. Par la suite, l’essentiel des programmes seront destinés aux enfants… pas très excitant à première vue !

Mais la loi votée en juin 1965 donne aussi le feu vert à une véritable chaîne généraliste publique, HaTelevizia HaYisraelit (c’est-à-dire « la télévision israélienne »), qui ne verra le jour qu’en 1968, et sera dés lors gérée par la Israel Broadcasting Authority (IBA), un organe dépendant du gouvernement. Les émissions de HaTelevizia HaYisraelit et IETV se succèdent sur un même canal, alternativement, et constitueront les programmes de la seule chaîne disponible en Israël pendant… 25 ans !

En 1986, une deuxième chaîne est lancée à titre expérimental, pour des émissions ponctuelles et souvent locales. Il faudra attendre 1993 pour que cette tentative devienne une chaîne à temps complet ; les deux canaux sont donc renommés Channel 1 (qui partage toujours son antenne avec IETV) et Channel 2, que c’est original. Bien que dépendant d’abord d’une autorité publique, Channel 2 est vite confiée à des prestataires privés, et devient donc la première chaîne commerciale du pays ; chacun des 3 prestataires privés a droit à 2 jours de programmes par semaine, le 7e étant consacré à une chaîne d’information dirigée par les trois prestataires à part égale. Une organisation qui semble bien complexe, mais qui permet aux spectateurs d’avoir un peu de diversité à la télévision, ce qui, après un quart de siècle de Channel 1, est tout de même bienvenu.

Mais ce n’est pas encore assez varié pour le public : à mesure que des chaînes des pays frontaliers deviennent disponibles, les spectateurs se détournent de la télévision d’État. Plus encore, la fin des années 80 et les années 90 verront également un curieux système de câble se mettre en place, avec un grand nombre d’émissions pirates diffusées illégalement depuis les maisons de particuliers (essentiellement des diffusions de films à partir de VHS) qui apparaissent dans les grandes villes. L’offre télévisée a depuis longtemps échappé aux autorités, mais cette fois, plus rien n’arrêtera les Israéliens qui veulent plus de choix dans leurs programmes. En quelques années, le câble s’installe dans les foyers, si bien qu’en 1995, les Israéliens sont pour moitié équipés de façon à le recevoir. On y compte alors environ 40 chaînes légales à destination de toutes sortes de publics, ce qui est bien plus que ce que la télévision hertzienne, avec ses deux chaînes publiques, peut offrir (et c’est sans compter les chaînes illégales !). Le satellite connait également popularité grandissante pendant la 2e moitié des années 90, et un nombre croissant de paraboles capte les programmes européens et américains, mais il faudra attendre 1998 pour qu’une offre satellite soit réellement disponible en Israël, avec le bouquet yes. Depuis, le bouquet HOT s’est imposé comme son principal concurrent.

Le satellite est juste un peu populaire en  Israël
Le satellite est juste un peu populaire en Israël…

– La télé contre ses téléspectateurs

En Israël, le passage à la couleur a été une affaire compliquée, et l’objet d’une sorte de bras de fer entre la télévision et ses propres spectateurs. Le canal unique ne passe à la couleur officiellement qu’en 1983 pour l’ensemble de ses programmes, le noir et blanc étant imposé par l’État qui veut ainsi enrayer l’achat de postes de télévision étrangers, accusés de nuire à l’économie. IETV et HaTelevizia HaYisraelit ont pendant longtemps interdiction totale de s’équiper avec un matériel permettant de filmer en couleur. En fait, l’État met même en place un système pour bloquer la couleur ! Ce système, appelé mekhikon, sera imposé aux foyers israéliens pendant une décennie.

De rares émissions et retransmissions d’évènements font l’objet, exceptionnellement, de diffusions en couleur, notamment en 1977 (évènement diplomatique) et en 1979 (Eurovision), et sont autorisées à contourner le blocage de la couleur (avec, c’est ubuesque, un système anti-mekhikon alors distribué gratuitement à la population), mais les spectateurs ont déjà pris goût à cette avancée technologique. D’ailleurs depuis 1974, certaines chaînes de pays frontaliers comme la Jordanie et l’Égypte peuvent être captées sur le territoire israélien, et ces chaînes émettent déjà en couleur. De ce fait, avant même que la télévision israélienne publique ne laisse tomber le noir et blanc, nombreux sont les Israéliens à avoir un poste de télévision couleur… à un tel point que la plupart des récepteurs noir et blanc avaient disparu des salons à la moitié des années 70 !

Mais ce n’est pas la dernière fois que la télévision va se méfier des spectateurs. A mesure que les chaînes d’information se développent sur le câble et le satellite, dans les années 90, faisant ainsi concurrence aux sources d’information gouvernementales, une véritable bataille va se livrer dans ce domaine. Channel 1 diffuse des informations qu’on pourrait qualifier d’État, tandis que Channel 2, parce qu’elle est dirigée par trois sociétés commerciales à parts égales, propose un certain consensus. Dans tous les cas, les news relayent une certaine vision de la patrie, directement liée aux tensions de la région. Mais plus les chaînes privées d’information vont se multiplier, plus le gouvernement tentera désespérément de garder la main-mise sur l’information, multipliant ses programmes. A cause de cette course à l’actualité, les programmes de divertissement vont être peu développés, et les seuls programmes qui vont réellement voir le jour sur la télévision israélienne, en-dehors des journaux télévisés, seront des émissions pour enfants ; le reste sera de l’import étranger.

L’idéologie n’est donc jamais loin des décisions prises pendant les premières décennies d’existence de la télévision israélienne ; ce n’est d’ailleurs pas vraiment anodin que le tout premier programme de HaTelevizia HaYisraelit ait été une parade militaire le jour de l’anniversaire de l’indépendance d’Israël… Voulant toujours se protéger de menaces extérieures, le gouvernement tente d’imposer le noir et blanc pour imposer l’industrie de fabrication de téléviseurs nationale, mais aussi de bloquer toute émission jugée non-conforme. En fait, si les premières émissions de Channel 2 voient le jour en 1986, c’est pour éviter que le canal ne soit occupé par d’autres ! Difficile, donc, de dissocier la compliquée histoire de la nation de son histoire télévisuelle, dans laquelle on sent les peurs dues à la situation géopolitique du pays.

Les locaux de Channel 1 à Jérusalem
Les locaux de Channel 1 à Jérusalem

– Les principales chaînes isaéliennes

Après 25 années d’hégémonie de Channel 1, la télévision israélienne a donc enfin commencé à se diversifier (même si c’était parfois pour de mauvaises raisons, comme on l’a vu ci-dessus), et désormais, l’offre télévisuelle s’est élargie, bien que reposant encore sur un système de partage d’antenne pour les chaînes hertziennes.

Ainsi, si Channel 1 fait toujours l’objet d’un « temps partagé » avec IETV, qui a quelques heures de décrochage par semaine (le reste continuant d’être géré par la IBA), c’est également le cas de Channel 2 qui est aujourd’hui divisée en deux chaînes (elles étaient trois jusqu’en 2005) :
– Keshet : depuis quelques années, la chaîne est passée de 2 jours d’antenne par semaine à 4, lui permettant une meilleure exposition de ses programmes.
– Reshet : certainement l’une des chaînes israéliennes les plus appréciées, la chaîne a actuellement droit à 3 jours de programmes par semaine.
Tous les deux ans, la proportion de jours de diffusion de chaque chaîne est inversée.

Sur les bouquets HOT et yes, on trouve également des chaînes diffusant des séries. Le bouquet yes a d’ailleurs pris l’habitude de changer régulièrement la configuration de ses chaînes dédiées aux séries ; actuellement, on y trouve yes stars drama, yes stars action, yes stars comedy, yes stars next et yes stars base. Bien que thématiques, il n’est pas rare que les chaînes rediffusent l’une les séries de l’autre ; de ce fait, il n’y a pas vraiment de distinction claire dans la programmation. Les deux plus importantes chaînes du bouquet HOT sont Bip et HOT3, la première étant plus portée sur la comédie, et la seconde sur le drama.

– Fiction melting-pot

Après des années passées à partager le temps entre culture et information, la télévision israélienne a mis énormément de temps à développer sa propre fiction. Pendant ses premières décennies, elle se contente en effet la plupart du temps d’acquérir les droits de diffusion de séries américaines et britanniques en masse. La télévision en Israël s’est donc fortement américanisée sur le plan de la fiction. Mais depuis l’arrivée du câble, le public israélien s’est aussi découvert une autre marotte, les telenovelas sud-américaines. Chaque jour, 2 millions de spectateurs israéliens suivent une telenovela, importée principalement du Brésil ou d’Argentine. La télévision israélienne s’est donc longtemps reposée sur l’import, mais de ce fait, les spectateurs sont habitués à un panorama télévisuel cosmopolite.

Et c’est peut-être pour cela que les séries israéliennes semblent si proches des séries étrangères, et notamment anglophones : elles ont démarré sur le tard et en tâchant de prendre leur inspiration dans des pays lointains. D’ailleurs, Krovim Krovim, le tout premier sitcom du pays (1983), avait été créé après que son équipe technique soit invitée à assister au tournage de Three’s company. Certes, la fiction israélienne n’a pas développé de spécificité nationale comme certains autres pays, en revanche elle a suffisamment observé ce qui se faisait ailleurs pour proposer une gamme très diversifiée de genres : comédies (Ramzor), teen shows (HaShir Shelanu), romances (Merchak Negiaa), science-fiction (HaNephilim), séries fantastiques (Hatsuya), drames familiaux (Reviat Ran)…

Et pourtant, en dépit de cette aptitude à emprunter ses idées à l’étranger, la fiction israélienne a développé une grande capacité à ancrer ses histoires dans la culture juive, et à aborder des thèmes en relation directe avec l’actualité. Évidemment, il y a des thèmes directement liés à la situation du pays, comme Hatufim, qui traite du retour de prisonniers de guerre. Mais les sujets de société se retrouvent aussi dans des séries qui a priori n’ont rien de spécifiques. Ainsi, une série comme Srugim, qui s’attarde sur les déboires de plusieurs célibataires, a-t-elle été comparée à un Sex and the City juif ; les personnages y sont en effet tous des juifs orthodoxes, ce qui rend leur vie amoureuse légèrement plus compliquée, dans une société où la famille est au centre de tout, et le mariage considéré comme incontournable. La série montre la pratique religieuse orthodoxe de façon récurrente, et intègre directement les questions religieuses dans les intrigues amoureuses des protagonistes. Autre exemple peut-être plus surprenant encore : HaShir Shelanu, une série pour adolescents sur fond musical, qui a choisi de donner aux saisons 3 et 4 un contexte très particulier, puisque les héros s’enrôlent dans l’armée israélienne. Dans un pays qui vit en permanence dans la crainte qu’une bombe explose quelque part, comment mettre de côté ces aspects de la vie quotidienne des Israéliens ?

Sur le format, les séries israéliennes ont tendance à être également très différentes, puisqu’on peut aussi bien trouver des séries de 25 minutes, ou des séries plus longues allant jusqu’à 50 minutes. La diffusion est également très variable, de la quotidienne à l’hebdomadaire. Les séries israéliennes ont repris le concept de saison, mais il reste encore relativement flou puisqu’il n’a aucun rapport avec le moment où les séries commencent ou finissent. Il s’agit juste de démarquer les différentes phases de diffusion d’une série donnée. Certaines séries peuvent très vite atteindre une centaine d’épisodes ou plus, quand d’autres sont très courtes… bref, on trouve tout et son contraire. En fait, tout cela peut changer d’une série à l’autre indépendamment du genre (toutes les comédies ne font pas 25 minutes, par exemple), ce qui montre bien à quel point la fiction israélienne ne s’est pas vraiment trouvé de format défini, et s’autorise absolument toutes les variations.

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Hatsuya, fortement inspirée du phénomène Twilight

– Des séries qui s’exportent

L’Institut israélien des Exportations estime qu’en 2009, la vente de programmes télé à l’étranger (quelques jeux et programmes de divertissement sont également concernés) a rapporté environ 60 millions de dollars. Par exemple, au MIPTV de Cannes 2009, la série Khatsuya a été vendue à 35 pays d’Europe et d’Afrique (dont la France) simplement pour diffusion, ce qui relevait de l’exploit pour une série n’ayant bénéficié de quasiment aucun buzz dans les pays concernés. En France, la première série israélienne était Face Caméra, diffusée sur France 2. Les séries israéliennes se vendent donc de mieux en mieux, mais ce n’est pas tout !

De plus en plus de séries israéliennes sont adaptées, le plus souvent aux États-Unis. La plus célèbre de ces adaptations est sans nul doute En Analyse, une transposition presque littérale de la série BeTipul.
Plusieurs autres tentatives ont déjà été esquissées ou sont en projet ; c’était notamment le cas avec The Ex List, directement inspirée de la série israélienne HaEx HaMitologi. Plus récemment, Hatufim, Mesudarim et Ramzor, des séries de la chaîne Keshet, ont été achetées par la FOX. Mesudarim, qui était en partie inspirée par Entourage, devrait être adaptée par la société de production de Mark Wahlberg, quant à la version américaine de Ramzor, elle apparaitra à la rentrée automnale de 2010 sous le nom de Mixed Signals sur FOX également. CBS a fait l’acquisition des droits de Reviat Ran pour une série intitulée Quinn-tuplets avec notamment Amber Tamblyn ; quant à la série Merchak Negiaa (A Touch Away), ses droits aux États-Unis auraient été achetés par HBO.

Ces dernières années, Israël semble être devenue l’une des destinations privilégiées des chaînes américaines pour prendre leur inspiration à l’étranger (avec bien-sûr la Grande-Bretagne). Cela aboutit souvent à des collaborations intéressantes, les créateurs originaux de la série concernée étant bien souvent impliqués dans le projet une fois lancé aux États-Unis. Cela s’explique à la fois par le niveau de vie en Israël (l’un des plus développés au Moyen-Orient), qui rend les différences sociales moins marquées, et par sa culture imprégnée de repères américains, en raison d’une longue amitié entre Israël et les États-Unis. Les programmes sont donc facilement adaptables, notamment les comédies qui constituent la majorité de ces adaptations. On va certainement voir cette nouvelle mine d’or être exploitée quelques années avant que l’industrie américaine ne décide de s’inspirer ailleurs…

Article également publié sur SeriesLive.com.

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