Lækker fjernsyn : la télévision danoise pour les nuls

10 octobre 2010 à 19:30

Du Danemark et de sa télévision, que savons-nous ? Très peu. Mais la bonne nouvelle, c’est que ça peut changer.


A
h ! Le Danemark ! Ses… euh, et ses… Eh bien, on dirait bien que l’univers cathodique de ce petit pays au nord de l’Allemagne n’est pas très connu sous nos latitudes. Pourtant, c’est certainement l’un de nos voisins du Nord qui a le plus mal géré sa télévision publique. Ce n’est peut-être pas très classe d’être connu pour ça, mais comme on dit : la mauvaise publicité, c’est déjà de la publicité !

La télévision danoise pour les nuls

– Ouh la copieuse !

Depuis 1925, l’État danois a mis en place une structure totalement dédiée aux médias du nom de Statsradiofonien. Aussi, quand en 1951, alors que depuis des années, la population a accès à des chaînes allemandes et britanniques, le gouvernement se décide à mettre en place un système de diffusion télévisée, c’est à cet organe qu’elle délègue la responsabilité de prendre les choses en main. Statsradiofonien commence donc, la même année, par diffuser un émission d’une heure, trois fois par semaine, pour voir. D’ailleurs, il est inutile d’en faire beaucoup plus à ce moment-là : la population capable de s’acheter un téléviseur se monte à quelques centaines de foyers de la capitale, tout au plus. Mais la machine est lancée, et le lancement de ces menues heures de diffusions hebdomadaires va engendrer un cercle vertueux. Devant l’intérêt croissant du public pour ce média, en 1954, Statsradiofonen passe à la vitesse supérieure : les diffusions deviennent quotidiennes, alors même que l’infrastructure s’étend de façon à toucher plus de monde. A la fin de la décennie, le pays tout entier a potentiellement accès à la télévision d’État. Une étape importante qui s’accompagne d’un changement symbolique : Statsradiofonen devient Danmarks radio (ou DR pour les intimes). C’est ce nouveau nom qui va devenir le symbole de la télévision publique pour tous, tandis que les grilles prennent progressivement forme : par exemple, pas inquiets, les Danois découvrent leur premier journal télévisé en 1965 seulement ! La couleur fera quant à elle son apparition deux ans plus tard.

Pourtant, cette liesse n’aura qu’un temps, et c’est finalement le public qui va provoquer sa propre perte. En 1983, alors que tout va splendidement bien et que le monopole d’État permet à DR de collecter la redevance sans problème, le gouvernement autorise le lancement d’une chaîne, oh, toute petite, trois fois rien : TV Syd, une tentative de station locale qui commence rapidement à faire de la concurrence à DR à l’échelon local. Avec la fin officielle du monopole d’État en 1986, voilà qui ouvre la voie à TV2, qui obtient une licence de chaîne semi-publique afin de créer une alternative à DR, et contrer l’influence croissante des chaînes étrangères, accessibles de plus en plus facilement à l’instar de TV3, une chaîne suédoise diffusée depuis la Grande-Bretagne et accessible dans l’ensemble des pays scandinaves. Le concurrent TV2 a un énorme atout : c’est une société détenue par l’État, et elle a donc le fonctionnement d’une entreprise privée bénéficiant des revenus de la publicité, mais en même temps, elle collecte également partie de la redevance. Et c’est un avantage immense, car le gouvernement danois applique une régulation très stricte concernant la publicité à la télévision : par exemple, il n’existe pas de coupure pub, les réclames ne peuvent être diffusées qu’entre deux émissions. Le double financement de TV2 lui permet donc de dépasser les possibilités financières de DR. Dorénavant, la chaîne publique passera son temps lui courir derrière : son monopole n’est achevé en 1983, les beaux jours sont terminés et elle va sans cesse perdre de son influence. Qui plus est, TV Syd et les autres chaînes locales rejoignent progressivement TV2 : elles n’ont peut-être pas le droit, légalement, de former un network, mais rien ne les empêche de choisir de se fusionner à TV2 et n’offrir qu’un simple décrochage local.

Radiohuset, berceau de la télévision danoise
Radiohuset, berceau de la télévision danoise

– Déficits en série

Coup de grâce pour DR ! La chaîne publique cherche donc par tous les moyens à exister dans un tel contexte. Sa réponse est de racler les fonds de tiroir et lancer la chaîne satellite gratuite DR2 en 1996. Une initiative visiblement précipitée et mal pensée : d’une part, le mois d’août pendant lequel elle fait ses débuts est loin d’être une période idéale pour lancer une chaîne, mais surtout, DR2 n’est pas accessible dans tout le pays au moment de sa première émission. Visiblement lancée avant d’être prête, DR2 donne vite l’occasion à la concurrence de se moquer de cette initiative. Et pendant que laborieusement, DR2 se met en route et prend en charge une programmation un peu moins généraliste que sa grande sœur, DR devient DR1. La cible de cette nouvelle chaîne, trop spécifique (on y trouve essentiellement des émissions culturelles, des documentaires, des soirées d’information thématiques et des émissions satiriques) va pendant quelques années ralentir son développement déjà peu fulgurant. DR2 était pourtant censée devenir le fleuron de la télévision publique ! Au bout de plusieurs années, elle va tout de même finir par réussir à s’imposer, en dépit de tous ces handicaps… Vous croyez les ennuis de la télévision publique danoise finis ? Hélas pour elle, les années 2000 vont encore apporter leur lot de préoccupations.

On l’a vu, DR a la mauvaise manie d’avoir les yeux plus gros que le ventre, et de lancer (dans la précipitation) des projets qui finissent par lui porter préjudice. C’est très exactement ce qui va se produire avec son déménagement. Quittant son vieux bâtiment Radiohuset (« maison de la radio »), DR s’installe en janvier 2009 dans de nouveaux studios et bureaux, le DR Byen. La bonne idée que voilà : il y a de la place pour 2200 personnes, une salle de concert avec une capacité de 1800 spectateurs, du matériel sophistiqué… tout, sauf le budget pour le faire, en fait. Avec les retards de chantier et autres petites plaisanteries financières, voilà à nouveau DR dans la panade, cette fois parce que les caisses sont vides. Ne reste plus qu’à licencier du personnel (rien moins que 300 employés) et fermer certaines branches (ce sont les budgets du sport, de l’éducation et la radio qui vont d’abord en pâtir – bien joué pour un organisme public !). Pourtant même avec tout ça, ça reste la panique, et voilà DR qui, à la grande colère du contribuable, vient quémander quelques subventions au Parlement qui ne peut se permettre de jeter de l’argent dans ce trou financier béant (à plus forte raison parce que même TV2, pourtant semi-publique, ne touche plus un rond sur la redevance depuis 2004, et que pareil privilège serait contraire à la bonne marche de la concurrence). Le compromis : la salle de concert sera revendue à une société privée.

Pendant tout ce temps-là, inutile de préciser que DR n’a pas vraiment mis l’accent sur sa production d’émissions et fictions originales. Il faut pourtant bien avancer… En 2009, quelque chose d’autre s’est produit : l’arrêt définitif des diffusions en hertzien, après trois années de travail auprès des spectateurs comme des professionnels concernés pour adopter le numérique. A cette avancée technologique, rapidement adoptée en comparaison avec la plupart des autres pays de la planète, s’ajoute aussi la perspective de continuer à progresser dans le domaine de la télévision mobile.

A première vue, DR Byen était une bonne idée...
A première vue, DR Byen était une bonne idée…

– Chaînes

On a beaucoup parlé de DR mais, vous l’aurez compris, la télévision danoise offre tout de même un peu plus de choix que ça. Et c’est tant mieux, parce que si les Danois devaient compter sur leur télévision publique… Aujourd’hui, DR1 parvient tout de même à atteindre la seconde place du podium dans le cœur des spectateurs.

– DR1 : héritière de la première chaîne historique du pays, elle parvient en dépit des divers scandales de gestion et des finances resserrées, à attirer environ 24% des parts de marché actuellement. C’est moins qu’avant, mais c’est quand même pas si mal !
– TV2 : on l’a vu, son statut un peu bâtard lui donne un véritable avantage depuis sa naissance en 1986. C’est aujourd’hui la chaîne la plus regardée du pays, et certainement sa meilleure vitrine parmi les chaînes gratuites. Par contre, sa programmation de fictions se limite très souvent à des importations…

Loin, loin derrière, on trouve de nombreuses autres chaînes, DR2 bien-sûr, mais qui n’intéresse pas grand monde comparée à ces deux géants, mais aussi des chaînes TV3 Denmark, variante de la chaîne suédoise du même nom, d’autres chaînes de plus en plus spécialisées, et un grand nombre de déclinaisons locales de chaînes étrangères comme MTV par exemple. Les filiales de TV2, et notamment TV Zulu, proposent aussi un grand nombre de séries.

– Les découvertes de DR

Dans les années 50, la fiction télévisée, c’est encore quelque chose de flou pour les Danois. Alors, DR se raccroche à ce que l’on connaît déjà, et lance dans un premier temps des soirées consacrées à l’interprétation d’une pièce du répertoire classique national et international. C’est donc sur le principe de la fiction à courte durée que se bâtit le modèle, et quand, dans les années 60, le besoin commence à se faire ressentir de chercher du matériel original, il ne s’agit pas d’en faire une série, mais bien de s’en tenir à des productions exceptionnelles. DR se tourne alors vers des auteurs contemporains et commence à réaliser qu’il y a du potentiel pour aller plus loin. Les premières mini-séries font leur apparition en 1965, à un stade un peu expérimental car jusqu’alors, ce type de narration était inconnu à la télévision danoise.

C’est alors que la série feuilletonnante commence à se faire une place dans les grilles de la chaîne, notamment avec la comédie Huset på Christianshavn, que débarque Matador, créée par l’un des auteurs, Erik Balling. Cette série historique, retraçant près de 20 ans de l’Histoire danoise, provoque un raz-de-marée immense, de par ses personnages profondément réalistes et attachants, ses intrigues inspirées par le soap (avec des conflits d’ordre social et/ou financier, par exemple), mais aussi sa description fidèle de l’Occupation, elle devient immédiatement la favorite des spectateurs. En fin de compte, la série sera diffusée de 1978 à 1982, et restera gravée dans les mémoires bien au-delà ; les travaux de restauration effectués afin de sortir la série en DVD ont par exemple duré des mois, tant il s’agit d’un trésor national. Alors forcément, pas facile de passer derrière. Pendant peut-être que les Danois étaient tombés amoureux de la fiction historique en général, nombreux seront pourtant les producteurs à essayer de renouveler le succès de Matador. Mais rien à faire. Aujourd’hui, dés qu’une série historique commence à obtenir un peu de succès, elle est qualifiée de « nouveau Matador » : les séries de ce genre ne peuvent désormais vivre que dans l’ombre de la série la plus chère au cœur des Danois.

Matador-DA-300
Où en serait aujourd’hui la télévision danoise sans Matador ?

Avec l’arrivée de TV2, des chaînes locales, et des chaînes privées, il apparait rapidement que la commercialisation des chaînes va les pousser à chercher de nouvelles perspectives pour les séries. Le milieu des années 90 est par exemple l’occasion pour Lars Von Trier de créer la série The Kingdom ; en 1994, la mini-série de 4 épisodes laisse tant de questions en suspens que 3 ans plus tard, elle connaît une suite de 4 autres épisodes. On en revient un peu toujours au mini-séries (renouvelées si la situation s’y prête), car désormais c’est aussi une question de financement : lancer un projet, ça coûte de l’argent.

Mais dans les années 2000, la télévision danoise semble réussir aussi un nouveau pari : celui de plaire à l’étranger. Outre le succès national, désormais c’est aussi la reconnaissance des pays voisins, et même des autres si possible, qui est à la fois l’aboutissement de l’histoire télévisuelle, et l’objectif des productions. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard, mais bien parce que de plus en plus de fictions, principalement le thrillers et les séries policières, sont effectivement primées dans des festivals internationaux. Ainsi, Rejseholdet est-elle récompensée aux International Emmy Awards en 2002, par exemple. Ce sera également le cas de Ørnen trois années plus tard. Et ce, sans compter les prix européens divers et variés.

Pourtant, le problème, c’est que le peu qu’on connaît de la télévision danoise est souvent limité à ce genre de polars, alors que les chaînes offrent bien plus que cela aux spectateurs danois. On trouve donc aussi bien des séries historiques (qui ne parviennent jamais à exister tout-à-fait par elles-mêmes aux yeux du public), comme Krøniken, que des comédies comme la bien-nommée Klovn (largement inspiré par Curb your Enthusiasm), ou la série musicale telle Store Drømme, ainsi que des séries dramatiques, pour lesquelles des subventions commencent à être mises en place, comme par exemple Lulu og Leon. D’ailleurs, cette dernière serait actuellement en cours de négociations afin d’être adaptée aux États-Unis pour la FOX… Finalement, vous voyez bien : à force d’efforts, elle va bien finir par se faire connaître, la fiction danoise !

Article également publié sur SeriesLive.com.

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