Le sel de la vie

11 novembre 2010 à 15:53

Quand ma sœur rei et moi habitions encore chez nos parents et que d’aventure nous regardions quelque chose ensemble, rei n’était jamais celle qui pleurait devant une histoire triste. Ma mère et moi partageons ce trait commun de ne jamais reculer : s’il y a une larme à verser, pas de barrière, on y va. Avec ma sœur, rien ne va jamais aussi loin. Même alors qu’elle était toute petite (elle a 5 ans de moins que moi), rei ne pleurait pas devant la télé ; par contre, quand elle nous voyait, ma mère et moi, verser notre obole, elle nous regardait, du haut de ses 8 ou 10 ou 12 ans, comme si nous étions des cas totalement désespérés, en hochant la tête, et parfois, quand la vue de ces joues humides lui était insupportable, elle se moquait de nous.
Résultat, aujourd’hui ma sœur n’est pas téléphage, et je l’ai surprise ya pas 10 jours à tenir une conversation d’un quart d’heure sur une émission de télé réalité de TFHein, avec force de rires gras.
Je suis convaincue qu’il y a une relation de cause à effet. Si rei avait laissé entrer les émotions d’une fiction, elle serait mieux blindée contre les conneries. Ça ne l’empêcherait pas d’en regarder, mais elle ferait de la place aux deux, au lieu de se contenter des belles-mères débiles et des fils à marier désespérément (pour ensuite avoir le culot de me dire « oh toi, avec tes séries hein… », preuve que j’ai vraiment très mal fait mon travail d’éducation téléphagique).

C’est vrai que je pleure devant certaines séries. Je le fais de bonne grâce : si c’est bien fait, je n’ai pas de raison de ne pas m’abandonner. D’une certaine façon, l’épisode a bien mérité que je pleure un peu. C’est ce qu’il a cherché à accomplir, il a réussi, alors pourquoi résister ?

Depuis bientôt 15 ans que je suis une téléphage (dont une décennie avec le plus grand acharnement), je répète à l’envi que je regarde des séries pour deux raisons : d’une part, pour voyager dans d’autres mondes que le mien, et d’autre part, pour ressentir plein de choses. Je ne serai jamais une New-Yorkaise typique, et je n’aurai jamais non plus 7 enfants à la maison. Mais ça ne doit pas m’empêcher d’imaginer et d’essayer d’avoir l’impression de savoir « ce que ça fait ». Je n’aurai jamais assez de ma propre existence pour mener des vies aussi différentes, alors les séries, c’est ma seule façon d’essayer d’être ailleurs et quelqu’un d’autre, et avoir le plus de points de vue possibles sur le monde. Un instant je suis une infirmière droguée, une heure plus tard je suis un salaryman nippon, l’instant d’après je voyage dans le temps. Qui peut m’offrir ces petites fenêtres sur l’ailleurs et sur les autres sinon les séries ? Mais pour cela je dois accepter de recueillir tous les sentiments qui accompagnent les histoires. Sinon ça sert à rien.

Il y a quelques semaines, rei est partie pour une quinzaine de jours au Japon. Quand elle est revenue, elle a voulu me raconter plein de choses, des détails qu’elle avait remarqués sur les habitudes nippones… Je souriais et opinais, mais j’étais un peu triste de constater que je savais déjà ces choses pour les avoir vues dans des dorama. Je ne dis pas que je suis incollable sur la planète entière, ses rites, ses particularité culturelles, etc… Mais force est de constater que ça m’ouvre tellement d’horizons qui sans cela resteraient obscurs. Et tout le monde n’a pas les moyens de se payer 15 jours minimum dans chaque pays du monde pour essayer d’effleurer la réalité des gens et des terres d’ailleurs.

Je vis toujours ma téléphagie comme je la vivais quand j’étais enfermée chez mes parents. Je vis toujours ma téléphagie comme une fenêtre sur l’ailleurs. Même maintenant que je suis dehors, je ne peux pas m’empêcher de me dire que je louperais une partie de la réalité du monde sans mes chères fictions. C’est sans doute étrange, je suppose. Mais il n’y a qu’une seule moi au milieu de 6 milliards d’être humains et j’ai l’impression que les séries me donnent une chance de changer de peau, de faire temporairement l’expérience, certes superficielle, mais inaccessible autrement, de comprendre le ressenti d’un autre. Ce personnage est certes fictif, mais il reflète quelque chose qui n’existe pas en moi, et qui pourtant trouve une résonance. Comment pourrais-je être quelqu’un d’autre pendant quelques minutes sinon de cette façon ? Je suis contente d’être moi, mais ce n’est pas assez pour comprendre le monde… Et c’est pour ça que, si je ne pleure pas devant une histoire déchirante, je le sentiment d’avoir loupé quelque chose.

Souvent, j’ai l’impression que ceux qui ne regardent des séries que par pur divertissement, sans se laisser gagner par l’émotion, passent à côté de ce qui fait l’intérêt de la téléphagie. Bien-sûr ce n’est pas strictement émotionnel, il y a une part d’intellectuel (dont l’importance varie d’une série à une autre), une part de « allez, raconte-moi une histoire », une part de participation à des rites sociaux, mais…
Mais si on ne rit pas quand c’est drôle, et qu’on ne pleure pas quand c’est triste, à quoi bon, vraiment ?

Mes larmes de téléphagie, je les chéris. Je n’aime pas les sécher tout de suite. Qu’elles durent encore un peu, le temps que la peine artificielle s’estompe et que je me rappelle que ce n’est pas mon histoire. L’épisode a bien mérité mes larmes, et j’ai voyagé si loin en si peu de temps…

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5 commentaires

  1. Céline dit :

    Mon épisode préféré ever !!!

  2. Nakayomi dit :

    C’est marrant, mais je n’opposais pas du tout le côté « regarder une série par divertissement » avec « manque d’implication émotionnelle »… Pour moi, ça s’oppose plutôt à l’intellectualisation à outrance et/où le côté affreusement pompeux et sérieux, que plus c’est hermétique mieux c’est… C’est peut-être les expériences de chacun qui parlent, mais mon approche divertissante des séries, c’est bien de ressentir des émotions, aussi diverses soient-elles. Du coup, quand une série passe justement à côté de cette émotion qu’elle n’arrive pas à faire ressentir alors qu’on sent qu’elle a cherché le truc, elle a raté quelque chose…

    Ce qui n’est pas le cas du tout de Doctor Who, j’ai sûrement déjà eu l’occasion de le dire !

  3. Eclair dit :

    Moi je recherche l’émotion, mais je ne l’exprime peut-être pas aussi directement. J’intériorise un peu mon émotion (c’est le reproche que me fait ma fiancée, et puis j’aime bien la taquiner gentiment parce que chez elle ça coule rapidement). Je suis plus introverti (mais je me soigne.
    Cela dit, j’ai versé quand même quelques tonneaux de larmes devant diverses séries. Pas forcément devant un évènement triste, d’ailleurs (j’ai tendance à vouloir rester stoique). Mais des évènements heureux peuvent m’émouvoir aux larmes beaucoup plus facilement.

  4. Alf dit :

    Je trouve ton texte touchant et en le lisant, je me sens proche de toi ou plutôt de ton expérience.

    Je me laisse aller aussi devant mon écran, vis par procuration plusieurs existences passionnantes, seul au milieu d’un train bondé.

  5. Lorna dit :

    C’est aussi pour ça que j’aime tant les séries. Si on le veut, en une même journée, on peut être des personnes différentes, dans d’autres pays et à d’autres époques. Moi qui adore voyager, ça me permet de faire de beau séjour. Quant à l’émotion, j’adore la laisser me gagner quand je regarde un épisode. Que ça soit la joie ou la tristesse, d’ailleurs. J’aime que mes larmes ou mon sourire reste un peu plus longtemps que l’épisode. Parce que même si c’est de la fiction, l’émotion est bien réelle, elle.

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