Damaged goods

8 janvier 2011 à 23:29

Tout le monde me dit que c’est stupide de me vieillir. Dans quelques jours j’aurai 29 ans, mais si on me demande j’arrondis déjà à 30. Ça ne me dérange pas. Ça fait 15 ans que j’attends ce moment.
Seulement, je suis bien obligée de reconnaître que ce ne sont pas les 30 ans que j’avais imaginés, non plus.

C’est peut-être une bonne chose sur pas mal d’angles : il y a 15 ans, je croyais qu’à 30 ans, en parfaite poule pondeuse que je pensais devoir être, j’en serais à mon deuxième enfant (sur cinq, d’après mes prévisions de l’époque). Que ma carrière, ma vie de femme, ma vie d’épouse, ma vie de mère seraient bien installées. L’idée c’était que cette décennie soit uniquement dédiée à profiter de la vie, et non à la paramétrer. Dans ma tête, j’étais certaine que j’aurais trouvé « quelqu’un », que j’aurais une maison, que j’aurais un travail stable…

C’est en ça qu’approcher des 30 ans devient, avec les mois qui passent, un peu stressant. J’ai dit « un peu » ? Je voulais dire que ça m’obsède.
Je vois approcher la date limite et je ne veux pas gaspiller ma belle décennie, qui commencera en janvier 2012, en ayant encore tant de choses à stabiliser. Je veux déménager, vite, trouver un appartement où passer cette décennie de rêve dans les meilleures conditions possibles. Je veux arrêter de m’en faire pour mon boulot, mais je réalise que choisir la vie en cabinet ministériel n’est pas nécessairement le choix de la stabilité (non mais là, ça va, c’est un poste de 18 mois, je devrais ne plus bouger avant les présidentielles, sauf si mon ministre se met à son tour à fumer le cigare évidemment…). Je veux commencer à profiter de la vie au lieu d’avoir cette sensation tenace de vouloir « compenser » ce qui m’a manqué pendant les années de chômage.

Ce sont 5 années de ma vie que j’ai perdues à jamais, et ça entre en ligne de compte dans mon angoisse de l’échéance des 30 ans. Les 30 ans ressembleraient un peu plus, déjà, à mes 30 ans de rêve, si je n’avais pas crevé la faim, déchiqueté mon cœur et passé mon temps à explorer tout un tas de situations noires, voire glauques. Si je n’avais pas perdu ces 5 années à me martyriser le corps et l’esprit, les 30 ans pourraient être abordés plus sereinement. Ce n’est la faute de personne, et ce n’est pas bon de pleurer sur ces 5 années perdues, mais enfin voilà, j’ai pleinement conscience des conséquences de ces 5 années.
Je ne veux plus avoir d’enfant, parce que depuis j’ai arrêté de penser que c’était obligatoire notamment, mais il s’avère quand même qu’à un an de mes fameux 30 ans, j’ai quand même pas mal de retard sur le planning que j’avais, adolescente. Je n’aurai jamais les 30 ans dont je rêve, parce que ces 5 années m’ont abimée. C’est une évidence, il faut faire une croix dessus.

Les dommages sont énormes et plus je veux avancer dans la vie plus je m’aperçois du boulet que ça représente. C’était finalement assez facile, quand j’allais mal, de ne pas constater l’étendue des dégâts. Quand tu es prête à accepter le premier boulot venu, la vie professionnelle n’a pas le même rôle dans la vie que quand tu commences à penser en termes de « carrière » et d’ « évolution ». Quand tu n’as pas envie de t’impliquer dans des amitiés, tu te préoccupes assez peu de savoir ce que certains amis peuvent valoir dans des situations critiques. Quand tu ne veux personne dans ta vie, tu n’as cure de manger très mal et/ou très peu, et de toute façon je n’avais pas le choix, notamment pendant la période sans la moindre allocation.
Seulement voilà, je ne suis plus aussi désespérée que je l’étais quand j’étais au chômage et que j’acceptais de me contenter de moins, voire de rien. Maintenant je veux plus. Parce que j’ai un peu plus. Mais le problème c’est que ces 5 années m’ont transformée à tous les égards et que désormais, je suis cassée.
Je me vois comme un jouet cassé.

La question qui commence à se poser depuis quelques mois est celle de la solitude. A ma grande surprise. Je ne pensais d’ailleurs pas que ça me préoccuperait avant quelques temps. La solitude ne m’a pas vraiment dérangée pendant longtemps, et puis, j’avais des outils bien à moi pour ne pas m’en soucier, entre les centres d’intérêt chronophages, les engagements pris ici ou là pour collaborer à des projets, et puis bien-sûr, l’Homme-Sans-Visage, imperturbable camarade qui m’a permis de ne pas m’attacher à n’importe qui même dans les petites crises de solitude. Mais depuis quelques mois, et notamment depuis une rencontre en particulier (la première à avoir déclenché quoi que ce soit depuis longtemps, bien longtemps), ce n’est plus la même chanson. Les outils ne fonctionnent plus, ils parviennent tout juste à divertir mon esprit, et encore, jamais durablement. Je commence à vraiment avoir envie à nouveau de quelqu’un dans ma vie, à la fois de quelqu’un en général et, progressivement, de quelqu’un de précis, plus ou moins.

Mais les 5 années sont passées par là tout de même, et les 30 ans se
profilent. Et en toute sincérité, la question que je me pose, c’est :
qui voudrait dans sa vie et dans son lit une trentenaire qui est passée à
côté de 5 ans de sa vie, n’a jamais appris à s’amuser quand elle avait la vingtaine, passe son temps à
angoisser à l’idée de se priver à nouveau, a des passions extrêmement
chronophages qui ont progressivement pris toute la place, avait
largement autre chose à faire que s’enquérir de son sex appeal et ne s’y
est (re)mise que sur le tard, et qui commence à penser subitement sur le long terme, parce que de toute façon elle n’a jamais été encline au court terme.
C’est trop de paradoxes d’un coup.
Se regarder dans un miroir est devenu une torture parce que je fais
quelque chose que je n’avais jamais vraiment fait jusque là, pas à un
tel degré en tous cas : je me compare. S’il n’y avait que les cicatrices
morales de ces 5 ans, ce serait gérable. Mais il y a les autres. Les
vraies cicatrices. Celle sous le nez, mais aussi les autres. Ce qui ne
partira plus. Ce qui ne reviendra plus. L’air de rien j’ai un peu
vieilli en accéléré quand je n’ai pas pu manger à ma faim. Sur le marché
des relations personnelles, pour utiliser un euphémisme à la place du
marché de la baise, je ne vaux pas, comme les billes et les calots,
l’effet de comparaison est désastreux.
Et même si je n’ai jamais été un canon, je me défendais quand même un
peu, à une époque. Le regard de certains, dans la rue, me disent que je
me défends parfois encore un peu, mais je sens bien que ce n’est plus
pareil. Vieillir n’est pas bien grave quand il s’agit de le faire seule,
mais quand il s’agit d’être mise en balance avec des jolies nanas de 20
ans qui, elles, ne se sont pas pris ces 5 années dévastatrices dans les
dents, je ne fais pas le poids, c’est net.
Alors oui, j’ai plein de bons côtés, sans doute, et ma psy a
probablement raison quand elle me dit qu’un couple ne se forme pas sur
la seule base de l’apparence. Oui, certainement, même quand j’avais 18
ans, je n’ai jamais charmé les hommes avec mon corps, ce n’était pas
l’atout que j’utilisais (je ne savais même pas comment d’ailleurs), mes
armes étaient autres et de celles-là, je savais me servir, d’ailleurs.
Il suffirait de ressortir tout ça et de tenter le coup, avec ce que je
sais aujourd’hui, l’assurance que j’ai maintenant que je n’avais pas
alors, les certitudes de maintenant que je n’avais pas alors, et tout ce
qui s’est passé pendant, entre autres, ces 5 années, pendant lesquelles
j’ai gagné sur d’autres plans, finalement. Mais je ne peux pas faire autrement que penser à tout le gâchis que ça représente.

J’ai l’impression de pleurer sur le lait versé, et c’est sans doute un
peu vrai. Mais c’est un deuil
douloureux à faire. J’avais tant de choses à gérer, tant de difficultés à
surmonter, que je ne pouvais pas me battre sur tous les fronts et
désormais le mal est fait. Quoi que je fasse maintenant, oui, le mal est
fait. J’ai perdu la guerre, quelles que soient les batailles que je
remporte maintenant que ça va mieux.

Alors, maintenant, je voudrais remettre le pied à
l’étrier mais je ne me vois pas imposer ça à quelqu’un : « hey, je
voudrais bien revenir dans la danse, mais je suis rouillée, je n’ai plus
été amoureuse depuis 2004 et je n’ai pas eu d’orgasme depuis 2008, je
suis donc potentiellement très mauvaise dans les affaires de cœur et
franchement rouillée au pieu, mais euh, je suis sûre que ça vaut le coup
de faire l’effort parce que, tu vois, je suis vraiment une fille bien ».

Et le temps va continuer de passer et ça va devenir encore plus difficile d’avoir perdu ces 5 années. En somme, ça ne me dérangerait pas de vieillir si je n’avais pas l’impression d’avoir hiberné hors du cours de la vie pendant tout ce temps. Et avoir passé la phase suivante à compenser, voire surcompenser, parce que j’avais l’impression d’avoir tellement étouffé avant… Plus de travail, plus de dépenses, plus de loisirs… j’ai vraiment vécu depuis que je suis revenue dans le monde du travail, comme si j’avais besoin de tout faire en trop grand, comme si j’avais besoin de caser le maximum de tout ça dans ma vie de maintenant. Mais ce n’est pas possible. Ce qui est perdu est perdu à jamais. Entre les 5 années de chômage et les années qui avaient précédé, en dépression, en fait, depuis que je suis partie de chez mes parents et que j’ai commencé à découvrir le monde du « dehors« ,  finalement c’est toute une décennie que je n’ai pas su exploiter. Je n’en avais pas les outils, alors.
Mais vous pensez que la vie m’aurait attendue, elle ? Qu’elle se serait dit : « ok, elle commence vachement tard, elle ne découvre le dehors qu’après tout le monde, on va lui donner un petit délai » ? La vie a continué et me voilà, à l’approche de mes 30 ans, à réaliser que je ne suis simplement pas équipée pour mes 30 ans. La voilà la vérité. Sur une courbe de croissance mentale, je découvre à peine ce que c’est de sortir et m’amuser, j’ai à peine 20 ans. Sur une courbe de croissance physique, à l’aise, je fais 35 ans minimum. Qui veut de ça ? Des volontaires ? C’est bien ce qui me semblait.

Ma psy a raison, encore une fois, quand elle me confirme que tous les couples ne se fondent pas sur une base unique. Que chacun a son histoire, sa trajectoire, et que ça n’empêche pas de trouver quelqu’un.
Mais je ne veux pas qu’on veuille de moi par défaut, faute de mieux, ou malgré tout. Surtout pas malgré tout !

Alors me voilà à faire des plans et des projets pour l’année de mes 29 ans pour que tout soit en ordre, du moins le plus possible, pour mes 30 ans.
Je n’aurai jamais les 30 ans dont je rêve, et je ne serai jamais la trentenaire de mes rêves. Mais même avoir moins ça va me demander tellement plus…

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1 commentaire

  1. Isabelle dit :

    aller de l’avant

    Bonsoir,

    Je tombe, par hasard sur votre blog, et j’ai envie de vous dire: allez de l’avant et ne vous poser pas trop de questions. Personne n’a pu tracer sa vie, il est impossible de prévoir sa vie personnelle à l’avance, il n’y a pas d’idéal. 29 ans c’est très jeune, croyez-moi. Quand vous arrêterez de penser à votre solitude (c’est vrai que c’est parfois dur à vivre), là, vous serez plus cool et serez plus réceptive aux bonnes ondes. Je crois qu’il est assez difficile de trouver « chaussure à son pied » à notre époque, mais il faut savoir patienter et regarder autour de soi. Peut-être qu’un homme charmant n’ose pas vous aborder…

    Je suis une « vieille » de 44 ans, qui pense qu’elle a 25 ans parce que la vie passe trop vite. C’est pour celà qu’il faut essayer de profiter de cette vie!

    Je vous souhaite une belle aventure sentimentale dans les mois qui viennent…vous êtes encore assez jeune pour trouver le père et faire 2 ou 3 enfants avant 40 ans. Ce n’est pas une obligation d’avoir des enfants, mais un bonheur total de mettre au monde un petit bout de chou…Indescriptible.

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