Nos voisins les Voronine

22 août 2012 à 16:34

Hier, nous avons parlé du développement de la série russe Voroniny… mais c’est resté assez théorique. Laissez-moi à présent passer à la phase pratique.

Il a été dit dans ces colonnes, en de maintes reprises, combien le remake de sitcom américain était une hérésie dont les coupables méritaient, à défaut de l’interdiction d’approcher un studio de télévision, rien moins que la peine capitale ; j’exagère à peine. Mais chaque série est un cas particulier et, avec une persistance qu’Einstein aurait probablement assimilée à de la folie, je tente régulièrement des pilotes de remakes étrangers de sitcoms américains parce que, eh bien, je suis masochiste, probablement.
Plusieurs de ces saligauds ont été évoqués dans ces colonnes, je ne vous refais pas la liste globale, mais en particulier, pour la Russie, quelques unes ont pu être évoquées, comme évidemment Maia Prekrasnaia Niania (pour Une Nounou d’Enfer), Maia Liubimaia Vedma (Ma Sorcière Bien-Aimée) ou Kak ia Vstretil Vashu Mamu (How I met your mother). On ne vous demandera pas plus de les prononcer que de les regarder, rassurez-vous !

Mais puisqu’hier, nous avons assisté aux tribulations de Philip Rosenthal alors qu’il allait travailler, aux côtés de l’équipe russe de la série, sur l’adaptation de Tout le monde aime Raymond, je me suis dit que c’était l’occasion en or de comparer le travail avant/pendant/après. C’est-à-dire, en connaissant la série d’origine, en voyant le documentaire Exporting Raymond, et maintenant, avec le pilote de Voroniny.
Pour commencer, je crois que chacun ici a vu au moins un épisode de Tout le monde aime Raymond, non ? Non ? Bon bah allez-y, je vous attends.

Donc maintenant, tout le monde a vu Raymond et nous avons tous les bases pour avoir cette discussion.

Comme expliqué dans Exporting Raymond, Philip Rosenthal a suggéré aux auteurs de ne pas commencer par adapter le pilote, mais de plutôt choisir, comme premier épisode pour la série russe, un scénario ultérieur. L’idée est donc de quand même piocher dans les scripts acquis par STS, ce qui signifie que cela reste conforme à l’esprit de la série, mais en rendant le scénario plus accessible au public russe.

La démarche peut surprendre, et en tant que téléphage, j’avoue que l’idée m’a un peu rebutée : un pilote a une raison d’être ! Et si on écrit un pilote correctement, normalement il n’est pas interchangeable avec n’importe quel autre épisode de la série. Le pilote est un exercice de style qui réclame une structure particulière ; l’exposition a son importance. C’est d’ailleurs bien pour ça que j’aime tant les pilotes.
Mais bien-sûr, après réflexion, je me suis dit : après tout, pourquoi pas ? dans le cadre d’une série non-feuilletonnante, c’est moins pénalisant.

Dans Exporting Raymond, Rosenthal suggère d’adapter en guise de pilote pour Voroniny l’épisode « Baggage » ; c’est un épisode de la 7e saison de Tout le monde aime Raymond dans lequel, en rentrant de weekend, le couple laisse une valise dans l’escalier, qui devient l’objet d’un bras de fer pendant des semaines, car aucun des deux ne veut prendre être celui qui rangera la valise.
Cela avait occasionné plusieurs discussions dans le documentaire, car les scénaristes russes ne comprenaient pas les gags ni la dynamique de couple qui était mise en lumière par cette petite situation absurde (l’histoire ne dit pas pourquoi personne n’a pensé à protester que, à des fins de réalisme, la série russe se déroulait dans un appartement… où il n’y a pas d’escalier, donc). Mais on était restés, en fin de documentaire, sur l’impression que c’était tout de même, après bien des explications, l’épisode retenu.
Pas du tout : l’épisode choisi finalement pour ce pilote russe n’est pas « Baggage », car le pilote de Voroniny est finalement l’adaptation de l’épisode « Your place or mine? », le 7e épisode de la 1e saison dans lequel une dispute entre les parents de Raymond pousse la mère de celui-ci à s’installer avec son fils et sa bru, au grand désespoir de cette dernière.

Force est de constater pourtant que, si le coeur de l’épisode est directement adapté, et de façon relativement litérale, ce n’est pas le cas de l’intro ni de l’outro qui ne sont pas présents dans « Your place or mine? ». Ces gags indépendants (qu’on retrouve dans de nombreuses séries comiques, et qui est une figure de style que des séries comme Malcolm ont porté au rang d’art dans l’art) n’étant en effet pas liés à l’histoire de l’épisode, on peut ainsi les mélanger à volonté sans que cela n’ait aucune incidence.
Pour le spectateur russe, en fin de compte, la série Voroniny commence alors que Kostya (l’équivalent de Raymond) est devant la télé en train de manger des chocolats, et il n’en reste plus qu’un. Sa fille, débarque alors, repère le dernier chocolat, et espère le manger ; Kostya lui propose de jouer à cache-cache : si elle trouve la friandise, elle pourra la manger… mais en guise de cachette, pendant qu’elle ne regarde pas, il se dépêche de l’avaler goulûment lui-même tout en la guidant avec des « tu chauffes »/ »tu refroidis » histoire de l’occuper pendant qu’il mâche. Sauf que, retournement de situation, finalement la petite découvre une boîte entière de chocolat, soigneusement cachée. C’est Vera, la femme de Kostya, qui l’avait mise là pour se les garder et que Kostya ne mange pas tout. Une amusante façon de dépeindre habilement la dynamique de la maisonnée ; mais les connaisseurs de Tout le monde aime Raymond auront remarqué que les grands-parents sont totalement absents de cette introduction, alors qu’ils sont au coeur de la série.
L’outro de l’épisode reprendra d’ailleurs ce petit gag en montrant Kostya dans la cuisine de ses parents, avec son père. Et devinez quoi, il ne reste plus qu’un chocolat ! Kostya essaye de le récupérer mais c’est son père qui le lui arrache des mains comme si c’était la chose la plus naturelle au monde. De retour chez lui, Kostya veut se mettre devant la télé, mais la télécommande a disparu : c’est sa fille qui l’a planquée, et pendant qu’il cherche la télécommande, la petite lui assène des « tu chauffes »/ »tu refroidis » narquois…
Nul doute que ces scènes doivent se retrouver dans l’un des 210 épisodes de la série originale (ou au moins dans les quelques dizaines de scripts achetés initialement par la chaîne russe), mais ils ont le mérite de brosser un portrait assez révélateur des dynamiques au sein de la famille, et de la « chaîne alimentaire » de cette petite tribu.

Bon, mais l’épisode lui-même, alors ? En-dehors de ces deux scènes, le déroulement de l’épisode est conforme à l’original américain dans le scénario, au moins dans la structure de l’histoire : les parents de Kostya se disputent, la mère emménage avec Kostya et Vera, commence à traiter Kostya comme s’il était un enfant et à récurer l’appartement de Vera de fond en comble, excédant celle-ci au point de faire son possible pour rabibocher le couple.
Il y a des différences dans le choix des scènes explicitant le déroulement du conflit : certaines scènes ont été écourtées, rendant les réactions de certains personnages plus unidimensionnelles. Ainsi, le soir de la dispute, Vera décide d’aller dîner avec le père de Kostya dans sa maison où elle le sait seul, afin de lui tenir compagnie (et implicitement d’échapper à sa belle-mère, ainsi que dans l’espoir de plaider pour une réconciliation). Dans la version américaine, la scène commence alors que Debra se régale parce que le père de Raymond mange de la junk food et que c’est quand même bien sympa ; même si ensuite le plat principal qu’il a cuisiné lui-même est une horreur. Dans la version russe, on attaque tout de suite le plat dégueulasse et l’expression écoeurée de Vera. Bon, ça apporte moins de complexité aux personnages et à leurs réactions, mais ça relève du détail, dans le fond. Pourquoi pas ? C’est un bon exemple d’appropriation, et du coup, dans le fond ça valait peut-être mieux qu’une adaptation au pied de la lettre.
Qui plus est, en choisissant de commencer par cettte histoire, Voroniny fait aussi un choix dans la façon dont il expose ses personnages : l’épisode, et donc la série, commence sur une dispute, qui montre les parents de Kostya comme des gens très sanguins. C’est notamment l’occasion pour le grand-père de passer pour un colérique, ce qu’il n’est pas exactement « en temps normal » (mais il n’y a pas encore de « en temps normal » pour le spectateur russe). On voit bien, en mettant cette scène en avant d’entrée de jeu, comment la perception des personnages est modifiée.

Mais le plus frappant dans ce pilote de Voroniny, en matière de différences avec l’original, c’est certainement le jeu des acteurs.
Que Philip Rosenthal se rassure : ses prières ont été entendues. Certes, les Russes semblent avoir eu du mal à se départir des rires enregistrés, qui hantent l’épisode (mais de façon moins insupportable que dans Maia Prekrasnaia Niania, qui hante encore mes nuits).
Mais on n’est pas du tout dans les singeries montrées dans Exporting Raymond sur le tournage de la série. Les acteurs russes font preuve d’un grand sens de la mesure, et en fait, à l’exception peut-être des grands-parents qui sont un peu plus expansifs (mais c’est aussi le rôle qui veut ça), ils sont au contraire d’une grande sobriété, tournant l’humour de la série en une festival de répliques pince-sans-rire.
Regarder l’épisode équivalent de Tout le monde aime Raymond renvoie, et c’est finalement une sacrée ironie, une solide impression de surjeu. En comparaison, la plupart des acteurs russes sont d’une grande sobriété, et en particulier l’interprète de Vera, Ekaterina Volkova, bien plus drôle et pourtant bien plus modérée que Patricia Heaton.
Et c’est finalement assez fascinant de voir comment ils incarnent les mêmes personnages, sans aucun doute possible, reconnaissables immédiatement, et répondant aux mêmes caractéristiques, tout en les rendant moins extrêmes, plus naturels.

Au final, il ressort de Voroniny l’impression troublante d’avoir assisté à une version moins théâtrale de Tout le monde aime Raymond. Pour moi qui n’aime pas la série d’origine, c’est un compliment, et pas des moindres, que d’avoir trouvé l’épisode pilote de cette adaptation convaincant, et pas du tout agaçant. L’absence de Ray Romano n’y est pas étrangère, mais n’est pas non plus la seule explication.
En tous cas, preuve est ainsi faite qu’un remake (a plus forte raison de sitcom américain) n’est pas forcément synonyme de merde honteuse ! Et ça, c’est quand même une sacrée bonne nouvelle, non ?

par

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. nastasya dit :

    ah, mon père me parle tout le temps de ce sitcom) il est vraiment accros))) je pense que c’est pas mon truc) pourtant il y a longtemps j’ai suivi le remake du Nounou d’Enfer et vu le début des Papiny dochki) quels souvenirs))) je me souviens aussi de la version russe de Madame est servie, c’était assez drôle) une bonne série familiale)

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