Comme chiens et chats

22 janvier 2013 à 23:38

Pendant que le pilote de Saki pourrit sur un coin de disque dur (j’ai un mal fou à aller au bout de ce truc, c’est particulièrement insupportable), j’ai trouvé le moyen de regarder le pilote d’une série asiatique un peu différente de l’ordinaire.
Japon ? Non. Corée du Sud ? Non. Hong Kong, les amis. C’est une première. Je vous invite à partager cette première fois avec moi.

Je dois cependant préciser que, exceptionnellement, je ne vais pas employer son titre original, parce que je ne trouve la série que sous son titre 老表,你好嘢! (que j’ai, hm, comment dire, un peu de mal à prononcer là tout de suite), ou alors dans une version anglophone intitulée Inbound Troubles, qui en réalité n’a pas l’air d’une traduction fidèle parce que je vois le terme « ni hao » (bonjour) dans le titre original, on ne me la fait pas. Vous connaissez sûrement mon aversion profonde envers les titres anglophones sortis d’on ne sait où, une véritable épidémie qui touche plusieurs pays asiatiques (curieusement, le Japon est généralement dispensé de ces atrocités, ce qui prouve bien que ces traductions intempestives de titres sous couvert de la barrière de la langue n’ont aucun sens), et qui me pousse à systématiquement employer le titre original quoi qu’il arrive, quel que soit le pays dont il est question.
Dans ce cas précis pourtant, faute de mieux, je parlerai donc d’Inbound Troubles, mais si quelqu’un peut m’aiguiller sur la prononciation du titre original, je lui en serai infiniment reconnaissante et uploaderai comme tribut de ma reconnaissance  le pilote d’Intersexions (ah zut, c’est déjà fait). Bref.

Alors, Inbound Troubles, de quoi s’agit-il ? Eh bien c’est une comédie en 45mn dans laquelle deux cousins qui ne se sont jamais rencontrés vont devenir copains comme cochons.
Mouais. Je vois bien à vos têtes circonspectes que vous commencez à vous demander comment j’en suis arrivée à regarder Inbound Troubles pour mon dépucelage en matière de séries hongkongaises. C’est là que ça commence à devenir intéressant… mais je vous préviens, pour en arriver à cette explication, il va vous falloir vous armer de patience pendant quelques paragraphes.

Lancée lundi dernier, Inbound Troubles a la particularité de mettre en avant l’opposition entre les habitants de Hong Kong et ceux du « mainland », c’est-à-dire la Chine métropolitaine. Or, les deux populations, pourtant supposées appartenir à la même patrie depuis la rétrocession de Hong Kong à la Chine par le Royaume-Uni, se regardent en chiens de faïence depuis un bon bout de temps. La série, tirant partie de cette opposition historique et attisant de nombreuses rancunes réciproques, n’a pas exactement choisi un thème propre à oeuvrer pour la paix des ménages. En fait, osons le dire, Inbound Troubles met les pieds dans le plat quand il s’agit du fossé culturel qui sépare les uns des autres.

L’épisode s’ouvre ainsi sur un bus touristique remplis de mainlanders venus passer quelques jours de vacances à Hong Kong. Ce sont des clients fortunés, et ils sont là pour dépenser de l’argent, à plus forte raison parce que le capitalisme, pour eux, c’est follement exotique. Le guide touristique, Ka Yee, entend bien n’en pas louper une miette, et se fait une joie de leur présenter les hauts lieux de la consommation hongkaise, leur détaillant par le menu tout ce qu’ils vont pouvoir acheter, du plus vital au plus inutile, en fait, surtout l’inutile. Ka Yee est un homme particulièrement habile dans son domaine, le roi de la brosse à reluire, le maître incontesté de la langue râpeuse dans le bas du dos, et par-dessus le marché, il connait son sujet sur le bout des doigts et fait même mieux que les vendeurs des magasins visités. Son objectif : récupérer un maximum de pourboires et s’en mettre plein les fouilles, et plus généralement, soutirer le plus possible d’argent à ces idiots de mainlanders.
Ouvrir le pilote là-dessus, il fallait oser, d’une certaine façon. Tout le monde en prend pour son grade : Ka Yee est obséquieux au possible, mais n’hésite pas à pipeauter ses riches voyageurs (bien aidé par l’agent du bureau de change qui, expliquant que 100 yuans équivalent à 120 dollars HK, et que donc, oui, tout est 20% moins cher à Hong Kong ! Bon alors je suis pas fortiche en maths mais ça me semble un peu bancal… N’empêche que ça marche : « oh mais alors, votre salaire est seulement à 80% à Hong Kong ? », lui demande une cliente. « Oui », répond Ka Yee d’un air piteux, « et c’est pour ça qu’on a besoin que vous stimuliez notre économie ! ». Tous les mainlanders d’opiner d’un air à la fois supérieur et apitoyé, l’une d’elle ponctuant même « faisant une faveur à nos compatriotes, achetons plus ! ». Bien joué, Ka Yee. Et même, bien joué, Hong Kong. Ca sent l’effort collectif.
On a donc d’un côté les abrutis, et de l’autre les menteurs effrontés. Beau tableau en vérité.
Ca ne va pas s’arranger.

Outre les tribulations de Ka Yee (qui est fiancé à une épouvantable jeune femme qui lui fait la misère uniquement parce qu’elle veut qu’il lui achète un sac de grand couturier parce que, je cite, « je suis une femme, après tout ! », retenez-moi je vais devenir violente…), Inbound Troubles suit les aventures d’un jeune mainlander, Sun, qui, au nez et à la barbe de son richissime père, fait l’école buissonnière afin de venir passer une journée à Hong Kong. Il est d’une naïveté confondante, qui n’a d’égale que son ignorance quant à la vie à Hong Kong ; il fait une belle prise de 3 ou 4 PV en moins de 5 minutes d’épisode, dont un pour avoir fait tomber une boulette de viande dans la rue… et au comportement des flics successifs qui lui collent un PV, on sent bien qu’il est un peu un pigeon facile et que la plupart de ces PV lui ont été adressés parce qu’il est justement un touriste. Mais pour lui, tout est magnifique est intéressant : c’est sa première fois en ville tout seul. Que vient faire Sun dans ce piège à touristes ? Il veut se présenter à une audition de chant… Il serait perdu sans son smartphone, il ouvre de grands yeux devant tout, et chaque fois qu’on lui fait une remarque sur la vie à Hong Kong (ou qu’on lui adresse un PV), il s’excuserait presque, propose toujours de faire marche arrière, et répond avec une catchphrase : « harmonie, harmonie… vivre et apprendre » qui traduit à la fois son attitude très zen… et la raison pour laquelle il est si facile à berner.

Comme Inbound Troubles est une comédie, je vous passe les tribulations qui font passer à l’un et à l’autre une bien mauvaise journée. Ce n’est pas toujours drôle, d’ailleurs, au sens où je découvre n’avoir pas un humour très hongkongais visiblement…
A ces deux protagonistes, encore faut-il ajouter un personnage féminin, oui quand même, celui d’une jeune femme au caractère bien trempé, qui travaille dans un service d’aide aux immigrés (comprendre : immigrés du mainland qui s’installent à Hong Kong), et qui aide les pauvres mainlanders souvent abusés par des Hongkongais sans scrupules, qu’elle guide également dans leur installation et/ou leur recherche d’emploi. Bref, elle est Hongkongaise, mais plus proche des mainlanders, ce qui lui offre une vue imprenable sur la situation qui oppose régulièrement les deux communautés.

Car vous l’aurez compris, l’opposition entre mainlanders et natifs de Hong Kong est en filigrane de tout l’épisode. C’est comme ça que j’ai, en fin de compte, entendu parler d’Inbound Troubles plus que des autres séries diffusées à Hong Kong en ce moment : parce que la chaîne TVB, qui la diffuse, a reçu au sujet de la série de nombreuses plaintes. Et en Asie, les plaintes des spectateurs, on prend ça très sérieusement, même quand il n’y en a qu’une poignée.
C’est d’ailleurs le cas ici. Le premier épisode a, d’après ce que je lis, récolté une dizaine de plaintes… alors que la série a d’emblée totalisé d’excellents scores (là bas on parle uniquement en points d’audience, je découvre avec vous), à savoir 31 points en moyenne sur le premier épisode (avec un pic à 33). Là comme ça, ça ne nous parle pas, mais la série précédente dans la même case horaire, pourtant un honnête succès, avait plafonné à 27 points. Alors vous comprenez bien que 10 plaintes, statistiquement, ce n’est rien. Mais ça signifie beaucoup quand même.
Le plus intéressant est en réalité dans l’objet de ces plaintes. Car on y trouve des spectateurs qui se sont plaints que la série brossait un portrait péjoratif des mainlanders… et autant de spectateurs qui se sont plaints que c’étaient les Hongkongais qui en prenaient pour leur grade. En fait, pour la première fois, les mainlanders et les natifs de Hong Kong semblent d’accord sur une chose : Inbound Troubles fâche.

Cela va encore empirer vers la fin du pilote, quand Ka Yee et Sun, à leurs corps défendants, vont se retrouver pris dans une manifestation devant un magasin de luxe. Ka Yee fait la queue pour le sac à main de sa fiancée, Sun a bêtement suivi un groupe de jeunes gens qui veulent chanter et qui l’ont entraîné avec eux, et en fait le groupe en question chante des slogans protestataires devant la boutique ! C’est alors que les mainlanders qui faisaient la queue s’énervent (eh oui, quel Hongkongais aurait l’idée d’acheter un sac à main hors de prix ?) contre les Hongkongais qui manifestent, et que chaque groupe s’invective en s’envoyant à la figure les pires préjugés sur l’autre groupe ; tout cela finit avec Ka Yee et Sun qui sont mis face à face pour s’invectiver à leur tour, Ka Yee faisant semblant d’être un mainlander, et Sun un Hongkongais dans le feu de l’action. Vous suivez ? Bah vous ptet pas, mais les spectateurs d’Inbound Troubles n’en ont pas perdu une miette. La polémique fait depuis rage au sujet de la série… mais ses audiences continuent d’être au beau fixe, à toute chose malheur est bon !

Alors si, qualitativement, Inbound Troubles n’est pas franchement une grande série (j’irai même jusqu’à dire que jamais je n’ai eu autant de mal avec le jeu de TOUS les acteurs d’une série comme ici !), sur le fond, la série met vraiment dans le mille. On y parle d’immigration, un peu ; d’économie, beaucoup ; de différences en apparences inconciliables, en filigrane. Qu’une comédie aussi ratée sur le plan de… la comédie, soit capable de mettre parfaitement en relief ce genre de problématique sociétale, ça laisse songeur, en fait. Si comme moi vous aviez la conviction qu’un propos intelligent s’accessoirise généralement avec une forme intelligente, vous allez voir vos certitudes bousculées par ce premier épisode.

Bon, cependant, pas de regret. Je suis bien plus attirée par une série qui parle d’un sujet intéressant, que par une comédie réussie (et ça tombe bien, Inbound Troubles a tous les symptômes de la première catégorie, et aucun de la seconde). Et, soit dit en passant, c’est quand même toute la richesse des voyages téléphagiques. Cela dit, en France, on peut tenter la même chose avec des métropolitains et des Corses, à la limite…

Et pour ceux qui sont intéressés par le pilote avec sous-titres anglais : tirez la bobinette, et le lien cherra.

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