Grace under fire

14 juillet 2013 à 17:28

Il est très fréquent, pour ne pas dire systématique, qu’une saison télévisuelle nippone donnée semble avoir « un thème » : deux ou trois chaînes vont soudainement avoir des idées étrangement similaires, et commander des séries dont le pitch est curieusement très voisin. Espionnage industriel ? Effet de mode ? Difficile à dire ; et sans baigner dans l’actualité du pays, il n’est pas aisé de déterminer si des faits divers ou des débats de société y sont pour quelque chose.

Comme on a pu le voir il y a peu, cet été, les parents célibataires semblent être LE sujet dont les séries devaient s’emparer, certes à égalité avec le monde médical. Mais sur ce phénomène, on peut un peu plus facilement trouver des explications.

Il y a quelques mois, en effet, l’équivalent japonais de la Sécurité sociale a commencé à soulever l’idée que les mères célibataires touchaient des allocations trop élevées ; dans un Japon touché par la crise (comme tout le monde, certes), les institutions cherchent en effet à tout prix où des coupes budgétaires pourraient être faites. Alors à qui s’en prendre en priorité ? Eh bien, les mères célibataires semblent être une cible parfaite, puisqu’elles ont tout faux : elles ne sont pas mariées !
Dans un pays où il est de coutume de se dépêcher de convoler dés qu’une femme découvre qu’elle est tombée enceinte hors-mariage, où les enfants n’étant pas inscrits dans le livret familial de leur père subissent des discriminations toute leur vie (accès à l’éducation puis à l’emploi, modalités d’héritage différentes…), et où l’avortement est utilisé comme une méthode contraceptive plus que la pilule (il faut dire que cette dernière n’a été légalisée qu’en 1999, et n’était utilisée, 10 ans plus tard, que par 3% des femmes), avoir des enfants hors-mariage apparait comme une décision irresponsable, pas un choix de vie… et surtout pas quelque chose que l’Etat devrait financer pour tout ou partie. Pour quelques magnifiques échantillons de points de vue japonais sur la question, je vous encourage à lire cet article de JapanCRUSH.
S’attaquer à réduire les allocations d’une population jugée négativement par la société ? C’est presque trop facile !
D’ailleurs, l’idée n’est pas nouvelle : depuis 2008, les allocations accordées aux mères célibataires qui travaillent ont déjà diminué de moitié. Mais ce n’est visiblement pas encore assez.

Ce ne sont sûrement pas ces économies qui sauveraient le Japon de la récession, faut-il cependant noter. En effet, on estime qu’un peu plus de 1,23 million de foyers japonais sont monoparentaux, mais que seulement 115 000 de ces foyers bénéficient d’aides de l’Etat. A vrai dire, 83% des mères célibataires nippones travaillent (en dépit de leur difficile accès à l’emploi, car elles font également face à des discriminations dans ce domaine, et sont de toute façon cantonnées aux jobs à temps partiel), contre 54% des femmes mariées. Pire encore, mais ce n’est visiblement pas le problème de la Sécurité sociale, le taux de pauvreté des foyers monoparentaux, au Japon, est le plus élevé de tout l’OCDE depuis près d’une décennie.
Oh et, le Japon étant un pays très conservateur dans sa conception des rôles genrés, je vous laisse deviner pourquoi je parle indifféremment ici de foyers monoparentaux et de mères célibataires, les pères célibataires étant encore plus minoritaires, limite une anomalie statistique.

En tous cas, et même si en définitive, peu de foyers nippons sont concernés directement par ces problématiques, ce n’est peut-être pas ce qui a inspiré toutes les séries mettant en scène des parents célibataires, cet été, mais une chose semble plutôt claire : cette question d’actualité est au centre de Woman, la nouvelle série de NTV.

Woman est la réponse de la bergère au berger ; plus encore : c’est un hymne à la force et au courage des mères.
(mais « Mother » était déjà pris… par le même scénariste, Yuuji Sakamoto)

Loin de tomber dans l’écueil du misérabilisme forcené au nom de la pédagogie, Woman est l’une des séries au ton le plus réaliste de ces dernières années au Japon. Et je dis ça alors que je considère le Japon comme un pays beaucoup plus réaliste dans une majorité de ses fictions, surtout si on le compare à la Corée du Sud !

Après avoir raconté la jolie rencontre d’un homme et d’une femme, leur tendre union, et la façon dont ils ont eu deux ravissants enfants, la première partie du pilote de Woman va être intégralement dédiée à nous faire vivre le quotidien aux côtés de son héroïne, Koharu, alors qu’elle mène comme elle peut une vie épuisante. Elle s’occupe en effet de ces deux enfants en bas âge, tout en cumulant au moins deux emplois ; le père, Shin, est décédé… Mais ce n’est, à la limite, pas vraiment la question ici. Woman a d’une certaine façon choisi la facilité en nous parlant d’une veuve, évitant une partie du débat, mais c’est pour mieux écarter tout jugement de la part du spectateur, et l’inviter à entrer sans préconception dans le quotidien de Koharu.

Et ce quotidien quel est-il ? Partir d’un tout petit appartement au bord des voies ferrées avec deux enfants sous le bras, plus les sacs et la poussette, pour les emmener dans un train bondé jusqu’à la garderie. Filer à son premier emploi dans une station service, puis enchaîner sur le second dans une blanchisserie, repartir dans l’autre sens. Faire les courses, le dîner, coucher les enfants, s’occuper des tâches ménagères, faire les comptes… et on recommence le lendemain. Tout ça tout en étant une bonne mère (on ne peut vraiment pas prendre Koharu à défaut là-dessus, elle passe énormément de temps à s’occuper des enfants et leur parler), évidemment.
Ah ça, le pilote de Woman ne donne pas dans le glamour, je vous l’accorde. Et encore, ce n’est pas fini : il faut faire face à la garderie dont les charges augmentent, à un retard qui fait que Koharu se fait virer de la station service, du propriétaire qui refuse qu’elle paye en deux fois… Le surmenage, les factures qui s’accumulent, les repas qu’on prépare plus pour les enfants que pour soi, tout s’empile, et donne une vision cauchemardesque de l’Enfer sur terre. Et quand elle trouve un nouvel emploi dans un restaurant, qui l’oblige ponctuellement à travailler le soir, Koharu est également obligée de laisser les enfants seuls, la nuit, dans l’appartement, avec l’angoisse et la culpabilité que ça implique : ils n’ont que 3 et 6 ans !

Mais l’humiliation ne serait pas totale sans un dernier point que veut aborder Woman ; Koharu se présente au bureau de l’aide sociale, où elle vient demander un peu d’argent, même sous forme de prêt s’il le faut. On lui demande d’abord d’expliciter les circonstances de la mort de son mari (comme si cela avait le moindre rapport !), on lui explique que l’argent ne saurait être dépensé dans des jeux de hasard, avant de lui suggérer de se tourner vers sa famille en premier lieu. Koharu n’a plus de père, et n’a pas parlé à sa mère depuis près de 20 ans ; on lui répond que la procédure exige qu’un courrier soit envoyé à sa mère d’abord, et que si celle-ci accepte d’aider financièrement, l’Etat n’aidera pas Koharu. En attendant, celle-ci est donc contrainte de vendre les quelques biens qui lui restent de Shin… avant d’apprendre qu’elle ne recevra rien, sa mère ayant répondu au courrier de l’aide sociale. Elle a répondu… mais il n’y a pas d’argent, entendons-nous bien.
Après avoir fait la manche auprès d’un employé du bureau, Koharu finit par s’évanouir dans la rue, victime d’anémie, d’épuisement, et de tout ce que vous pouvez imaginer.

C’est alors que commence la deuxième partie de Woman ; sans aller jusqu’à dire que la première n’était que pure exposition, il est clair que l’épisode, en opérant ce tournant, s’éloigne de l’aspect purement factuel de la situation de Koharu. Il s’agit d’apprendre à mieux la comprendre, à mieux ressentir, à ses côtés, ce qu’elle vit.
Car, visiblement furieuse de se voir refuser un prêt par l’aide sociale juste parce que sa mère a répondu à leur courrier, la jeune femme va décider de se rendre là où elle n’est pas allée depuis de nombreuses années… Et là encore, le choix opéré par Woman n’est pas de nous donner des éléments de contexte pour qu’on juge sa décision : la raison pour laquelle elle a cessé de parler à sa mère deux décennies plus tôt est laissée en suspens. Du coup, nous ne sommes pas en droit de décider si sa colère est justifiée ou non : tout ce qui compte, c’est qu’elle fait l’effort aujourd’hui d’y retourner, pour lui demander de retirer son courrier.

Toujours dans la nuance, Woman présente la mère de Koharu sous un jour loin de toute caricature : celle-ci n’est pas une mère indigne. Elle s’est remariée (à un homme que connaît Koharu, donc cela fait un bout de temps) et a une fille (qu’elle appelle « sa fille »… et non l’une de ses filles), et mène donc une vie de famille classique, tout en travaillant à côté.
Koharu, venue avec ses deux enfants, est d’ailleurs plutôt bien reçue, invitée à déjeuner même (c’est elle qui refuse de toucher la nourriture), et entendue par son beau-père puis sa mère sans la moindre difficulté. La scène entre les deux femmes, bien que longuette (environ un quart d’heure !), est poignante, et montre que le poids des ans ne facilite pas la conversation, mais qu’aucune partie n’est foncièrement mal intentionnée.

Cette visite sera aussi l’occasion, deux ans plus tard, de comprendre certaines choses sur les circonstances de la mort de Shin. Une semi-révélation qui n’est pas traitée comme un basculement, mais plus comme une façon de renforcer les dynamiques déjà existantes. Il ne ressortira rien de cette rencontre qui puisse changer la donne ; ce n’est pas le propos de Woman.

Woman accomplit un travail formidable pour nous faire entrer dans les réalités quotidiennes, et difficiles, de Koharu et ses deux enfants, sans pour autant chercher à nous tirer des larmes. C’est sûr que les amateurs de séries « à enjeux » en seront pour leurs frais : prévue pour 6 épisodes, Woman ne semble pas décidée à raconter « une histoire », avec une structure narrative classique, mais plutôt à raconter l’histoire de quelqu’un, son quotidien ordinaire, quelques mois de sa vie à passer à ses côtés.
Personnellement je suis très friande de ce genre de choses, j’aime avoir cette possibilité de faire plusieurs kilomètres dans les chaussures de quelqu’un d’autre, c’est l’une des raisons essentielles pour lesquelles je regarde des séries, à vrai dire, et à plus forte raison étrangères (même si on sera tous d’accord sur l’universalité des problématiques rencontrées par Koharu ici).
Le résultat est d’autant plus précieux que Woman repose sur la performance de Hikari Mitsushima dans le rôle-titre, et que celle-ci est absolument incroyable de sincérité et d’humilité. C’est grâce à sa présence toute particulière, son sens de la retenue, sa délicatesse, que le personnage de Koharu parvient à ne pas susciter la pitié comme dans un dorama-dramatique-qui-fait-pleurer, mais à plutôt inviter le spectateur à partager ses joies et ses peines, à s’imaginer à sa place et prendre la mesure de ce qu’elle vit ; pareille prestation est indissociable de la réussite d’une fiction-chronique comme celle-ci.

Il faudra voir ce qu’accomplira Oh, My Dad!! sur un sujet similaire, mais avec un père notoirement irresponsable (sans parler de STARMAN qui va probablement partir dans une autre toute autre direction) ; pour le moment, Woman exécute en tous cas un sans-faute sur le thème abordé. Avec un peu de chance, la série fera un peu changer les mentalités ?

Mais même si ce n’est pas le cas (à l’impossible nul n’est tenu, et les audiences ne sont pour le moment pas mirobolantes), on aura gagné 6 heures de bonne télévision, et c’est déjà pas si mal. En tous cas, c’était une parfaite façon de lancer la saison en ce qui me concerne ! Prochain arrêt : DOUBLE TONE… espérons que cette saison qui semblait si alléchante poursuive sur sa lancée !

ERRATUM : il semblerait qu’il y ait plus de 6 épisodes, contrairement à ce que j’avais initialement lu. C’est pas moi qui m’en plaindrai.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

3 commentaires

  1. Nac dit :

    6 épisodes?Je n’avais pas fait attention à ce détail!Je vais savourer les épisodes encore plus que je ne le fais déjà alors!

    Hikari Mitsushima est excellente dans son rôle.Son personnage n’a pas une vie des plus facile, on la voit craquer mais on voit aussi qu’elle aime ses enfants et que chaque instant avec eux est un bonheur pour elle. Du coup, c’est v rai que le drama ne parait pas larmoyant ou dramatique. Il parait surtout réaliste.

    Je suis sous le charme et j’ai hâte d’en découvrir plus sur la vie de cette mère à laquelle on épargne rien.

  2. Elvire dit :

    Comme tu le sais, j’ai découvert la série pendant le festival Séries Mania et juste avant la projection, je me souviens t’avoir dit que j’allais voir seulement le premier épisode et ta réponse: « Non crois moi tu resteras ». Malheureusement, je ne pouvais pas rester à cause d’impératifs mais c’est le coeur lourd que je suis partie de la salle ! Et pourtant, j’ai beau être femme, je ne veux pas être mère et tout ce qui y touche m’ennuie la plupart du temps mais là, comme l’a dit Livia, il faut être un coeur de pierre pour ne pas tomber dans l’empathie avec ce personnage.

    Je suis tombée sous le charme de cette série qui, comme tu le dis, ne raconte pas une histoire mais l’histoire de quelqu’un de banal mais la sensibilité et l’attachement que dégage la jeune femme est sans égal. Il n’y a pas de grands enjeux mais on a envie de continuer à suivre ce petit bout de femme et ses deux enfants. D’ailleurs, mention spéciale à la petite actrice qui joue Nozomi ! A la fin du pilot, elle m’a retiré des larmes. C’est une future très grande !

    Après je me posais une question. Je connais peu la culture télévisuelle asiatique et nipponne. Je n’ai vu que des séries coréennes pour le moment et avec les K-drama, j’avais ressenti une nette différence dans la manière d’aborder les séries et la réalisation, notamment avec la musique et le fait que cela peut faire vite faux (selon mon oeil d’européenne). Ici, je n’ai pas senti de grand « gap » (à part avec la langue bien sur) mais j’ai vite pris mes marques. Est-ce le cas dans la culture télévisuelle nipponne en générale ou juste pour Women ?

    • ladyteruki dit :

      Ma réponse à ta question est forcément biaisée, parce que je préfère (et de loin) la fiction japonaise à la fiction sud-coréenne. Tu poseras la même question à des gens comme Livia, Eclair ou Mila, et il y a de fortes chances pour que tu récoltes des réponses différentes. Mais je me lance.
      Je crois que la plus grande force de la fiction japonaise par rapport à sa voisine sud-coréenne, c’est la diversité de tons. Là où beaucoup de séries sud-coréennes sont, à plus forte raison sur les chaînes basiques (KBS, MBC et SBS), dans une gamme de tons assez proches, eh bien les séries japonaises ont de plus grandes variations de tons, non seulement entre chaînes (les séries de la chaîne publique NHK et de la câblée WOWOW s’adressent plus souvent aux adultes, par exemple), mais entre créneaux horaires. Et du coup il y a vraiment des trucs différents, certains plus accessibles pour les Occidentaux que d’autres. Beaucoup de gens commencent des séries adolescentes, généralement parce qu’ils sont dans la cible et/ou qu’ils y viennent par un autre moyen (la série est l’adaptation d’un manga, par exemple), et ces séries-là sont sûrement plus proches de ce que tu as vu dans les romcoms sud-coréennes, par exemple. Le fossé est beaucoup moins large, et même inexistant à mes yeux dans beaucoup de cas, pour des séries plus sérieuses venant de chaînes moins regardées comme NHK ou WOWOW. Après, tout ça, c’est une histoire de recherche, au Japon comme en Corée du Sud. Il y a de séries sud-coréennes dans lesquelles tu ressentiras sûrement moins la différence que tu décris, il faut chercher ce qui te correspond même si ça implique des erreurs, des déceptions, et un peu de temps passé à comprendre ce qui fonctionne ou pas pour toi, et seulement toi. En l’occurrence, j’évite la plupart des comédies (l’humour c’est très culturel, et souvent filmé de façon cheap dans tous les pays d’ailleurs), toutes les romcoms par goût personnel, la plupart des séries policières… mais pour toit ça peut très bien être l’inverse ! Entre deux séries policières il peut d’ailleurs y avoir de grosses différences, genre entre BOSS et Atami no Sousakan. C’est en fait comme dans tous les pays, il y a des choses mieux produites que d’autres, et qui nous correspondent mieux. Pour moi le plus gros avantage de la fiction nippone est l’amplitude plus large qui donne plus de choix.
      Je ne vais pas te recommander de lire toutes mes reviews sur les séries japonaises, parce que j’ai pitié, mais je pense que c’est au cas par cas qu’il faut procéder avec la fiction nippone, alors qu’en matière de séries sud-coréennes, il me semble plus facile de faire des packages.

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