Codes

12 novembre 2013 à 12:58

FocussurlesSeriesIsraeliennes-650

Lorsqu’on regarde des séries venues de toute la planète, certains réflexes se créent. On apprend à reconnaître et à s’adapter à de nouveaux codes, de nouvelles façons de faire ; les premiers instants sont ponctués d’annotations mentales, de l’ordre de « ah tiens, ici on ne fait pas de générique » ou « on ne fait pas de pilote avant de commander une série » par exemple. Très vite, ces codes sont assimilés au visionnage, si bien qu’après une brève période d’adaptation, on ne les perçoit plus ; pour la même raison qu’on a totalement intégré les codes de la fiction américaine pour l’avoir regardée si longtemps.
A ce phénomène s’ajoute aussi, plus vaste, de la découverte d’une autre culture. Mais c’est également le même principe, avec des annotations mentales de l’ordre de « ah tiens, ici on s’incline pour saluer » ou « on n’adresse pas la parole en premier à quelqu’un qui porte le deuil », et finalement, assez vite, on assimile ces codes également. Sans aller jusqu’à les intégrer à notre quotidien, car la conscience qu’il s’agit d’une culture différente ne disparait pas complètement, on élargit notre compréhension du monde, et on ne considère plus les actes et les coutumes comme des faits « étrangers », mais juste différents. Le monde, juste un peu, nous semble plus ouvert. Plus complexe, mais débordant de possibilités. On ne se sent plus limité par notre propre culture parce qu’on pressent que dans le fond, en effleurant les variations culturelles d’autres pays grâce à la fiction, on s’offre une forme de choix. Et si ce choix peut être un peu déstabilisant dans un premier temps, il est surtout une immense richesse.

Dans une certaine mesure, c’est le même phénomène que va vivre Yaakov, le héros de la série dont je vais vous parler. Aujourd’hui, dernière review dans le cadre du « Focus sur les séries israéliennes » de ce weekend, celle de la mini-série Urim ve Tumim.

C’est que, voyez-vous, Urim ve Tumim se déroule dans une yeshiva, une école religieuse destinée à former les rabbins de demain ; on peut donc imaginer Urim ve Tumim comme une cousine israélienne de la série Ainsi Soient-Ils, à la différence que la question du renoncement n’est pas tant présente ici que celle, plutôt, d’une certaine forme de rigueur, voire de docilité. Les étudiants de la yeshiva concernée, appelée Har Zur, vivent ici en internat ; ce sont des adolescents auxquels on apprend à suivre une discipline claire, encadrés par des éducateurs qui ont à cœur de leur faire suivre une routine régulière. L’emploi du temps des étudiants de la yeshiva est délimité par les trois prières quotidiennes, l’étude de la Torah et du Talmud, et diverses autres obligations religieuses, auxquelles tout le monde se plie sans trop de problèmes.
Je ne dis pas « sans problème du tout », car on découvre dés la première scène du pilote que même quelqu’un comme Yaakov, pourtant plutôt réservé et soigneux, prend des libertés avec le règlement. Il a en effet fait du stop afin de revenir du cinéma où il a assisté à une séance, faisant le mur en pleine nuit.

Son retour à l’internat ne va hélas pas se faire sans accroc, car en chemin, en passant près d’un réservoir auquel pourtant l’accès est interdit, il découvre un corps inanimé trempant dans l’eau. Pris de panique, il rentre à la yeshiva à toutes jambes ; n’étant pas supposé être là pour diverses raisons, il passe toute la matinée sans dire un mot sur ce qu’il a vu, craignant des sanctions disciplinaires.
Et pourtant la matinée de Yaakov, nous allons le découvrir alors que nous pénétrons le quotidien de la yeshiva, se déroule de façon plutôt clémente. En fait, les membres de l’équipe éducative de  Har Zur ne sont pas injustes, et même très bienveillants ; tout au long de la matinée, diverses personnes (le surveillant de l’internat, un rabbin…) vont s’enquérir de sa nervosité, ou lui faire remarquer gentillement que ses chaussures sont boueuses et qu’il doit les nettoyer avant la prière du matin. Même quand des remontrances lui sont adressées (paniqué à l’idée de la boue sur ses chaussures, il a finalement enfilé des chaussures blanches couvertes de cirage puisqu’un étudiant de yeshiva doit toujours porter des chaussures noires), c’est calmement, avec la plus grande des bienveillances, et même un peu d’humour. Urim ve Tumim est d’ailleurs ponctuée de plaisanteries que j’ai envie de qualifier de « bel humour », sans cynisme ni sarcasme, simplement des plaisanteries cordiales, qui témoignent de la disposition d’esprit ouverte et amicale de l’établissement, et de l’esprit positif qui règne à la yeshiva.

A travers le calvaire de l’adolescent en cette matinée que lui seul sait être différente du quotidien (ses camarades parlant de contrôles, et poursuivent leur contrebande), c’est aussi toute la routine de Har Zur qui nous est introduite, et dans laquelle rien ne laisse augurer qu’un étudiant puisse être profondément malheureux dans cette école. De quoi a peur Yaakov, alors ? Malgré toute la gentillesse qui l’entoure, malgré la bonne entente avec ses éducateurs, professeurs et camarades, il est angoissé à l’idée d’être viré de l’établissement (ce qui serait d’autant plus honteux qu’il est fils de rabbin). Il s’en ouvrira finalement après le déjeuner à l’un de ses amis, Binny, donc on apprendra par la suite qu’il est son aîné. Confident serein et avisé, Binny accueille la confession de Yaakov sur le cadavre du réservoir avec beaucoup d’écoute et de patience, une fois de plus. Tous deux partent à la recherche du corps, le trouvent attaché par une corde à un tronc d’arbre, et comprennent que la personne s’est suicidée.
Et aussi que cette personne n’est nul autre que Yaniv, le camarade de chambre de Yaakov que personne n’a vu depuis ce matin.

Le pilote prend alors une tournure légèrement différente, symbolisée par un point de vue différent.
Urim ve Tumim, tout en continuant de s’intéresser au trouble de ce pauvre Yaakov qui réagit très mal à ce décès (et on le comprend), va désormais braquer les projecteurs sur le Rabbi Haim, qui dirige l’école sous l’autorité du doyen de Har Zur.

Haim, nous le comprenons très vite, est un homme empli de compassion, et ce trait de caractère nous est rapidement présenté comme central dans sa personnalité. Il est dans son bureau, écoutant avec attention et patience Oz, le nouvel élève potentiel qui lui a été amené en cours d’année et qui pose visiblement bien des problèmes à son père, quand il apprend la nouvelle de la découverte du corps de Yaniv au téléphone. Ce n’est pas tant la surprise qu’on lit alors sur son visage, mais la plus profonde douleur, qui ne va plus le quitter avant la fin de l’épisode.

Tout en gérant la découverte du corps avec les autorités, Haim doit également avertir le père de Yaniv de ce décès, or ce père s’avère être l’un de ses proches. Le visage pétri d’humilité, il annoncera donc la terrible nouvelle à son ami, et le conseillera dans son deuil. La tâche lui est compliquée d’abord par sa culpabilité, car il se sent directement responsable de l’échec éducatif que constitue le suicide d’un élève, mais par le fait que Yaniv était un adolescent réservé ; cela nous sera confirmé aussi bien par son père, que par Yaakov qui, en trois mois passés à partager la même chambre avec le défunt, ne sait strictement rien sur celui-ci. Ce sentiment est partagé par chacun à Har Zur, pour qui l’adolescent est un mystère, ce qui ne fait qu’accentuer les discussions autour de son décès.
A charge aussi pour Rabbi Haim d’avertir les élèves de ce qui se passe, en tant que directeur de la yeshiva ; il décide de le faire de la façon qui, déjà, nous apparait comme fidèle à lui-même, c’est-à-dire avec beaucoup de tact et de compassion. Cependant, il est torturé à l’idée de cacher, comme le doyen le lui a recommandé, la question du suicide, que son supérieur lui assure être trop difficile à entendre pour les élèves (« comment savons-nous ce qu’ils sont capables de gérer ? », demandera Haim). Finalement, puisque le corps a été retrouvé dans l’eau, la version officielle donnée aux étudiants de Har Zur est qu’il est mort noyé, par accident. Les adolescents ne sont cependant pas dupes et prennent l’information avec un regard critique, les racontars allant très vite bon train à la cafétéria le soir-même. Enfin, la dernière mesure entreprise par Rabbi Haim est de suggérer que le lendemain, les élèves remplacent l’étude de la Torah par la lecture de psaumes sur le deuil. Cette recommandation ne sera cependant pas suivie par le corps enseignant dans sa totalité, et Rabbi Elisha, l’un des professeurs, poursuivra son cours comme à l’ordinaire, excluant même les étudiants souhaitant lire des psaumes. Les deux hommes ont également un échange, alors que Haim prépare l’hommage qu’il prononcera aux funérailles, dans lequel Elisha lui conseille de « mentir honnêtement » sur le défunt.

Cette nouvelle partie de l’épisode nous plonge donc directement à la fois dans la psychologie de l’autre personnage central d’Urim ve Tumim, mais aussi dans l’envers des décors, en quelque sorte, de la yeshiva. Un pallier a été franchi dans la complexité de l’univers de Har Zur : là où, aux côtés de Yaakov, nous avons découvert la simplicité des codes imposés aux élèves, la rigueur de leur emploi du temps et de leurs obligations religieuses comme scolaires, nous apprenons désormais avec Rabbi Haim quels sont les codes plus implicites de la yeshiva. Ce sont les codes qui font que le doyen recommande avec insistance de ne pas évoquer le suicide d’un élève, afin de préserver la famille du défunt (oh et, accessoirement, la réputation de l’école). Ce sont les codes qui font qu’un professeur va commencer à tenir tête à Haim, pourtant directeur de l’établissement. Ces codes sont implicites, mais ils sont au moins aussi importants, sinon plus, que ceux qui sont explicites dans la yeshiva. Ils conditionnent la place de chacun.

C’est sûrement ce qui, dans le fond, alimentait la peur de Yaakov d’être viré, la conscience, même floue, que les choses sont plus compliquées, plus denses qu’il n’y paraît. Le sentiment confus que certaines choses échappent à notre perception mais n’en sont pas moins des facteurs importants dans notre condition et notre avenir. Rabbi Haim, lui, est imperméable à ces codes ; sa rigueur morale lui impose de les ignorer, mais ce faisant, il se met en danger dans la hiérarchie de l’école.
C’est ce que nous indiquera clairement un échange, pendant les funérailles, entre le doyen et Rabbi Elisha, le premier confiant au second que s’il avait été directeur, il aurait sûrement mieux géré ses émotions, n’aurait pas été submergé par la culpabilité. Et Elisha de glisser subtilement : « eh bien, vous ne m’avez jamais demandé si je voulais le poste… ».

Un second épisode d’Urim ve Tumim nous a été projeté hier, et je vais tâcher de résister à la tentation de vous en écrire un pavé. Sachez simplement que le personnage d’Oz, la nouvelle recrue rebelle, prend une place croissante dans l’intrigue, nous offrant un troisième point de vue sur la yeshiva et son fonctionnement ; en prenant le lit de Yaniv dans la chambre, aux côtés de Yaakov, il va être plongé par la force des choses (ainsi que par Rabbi Haim qui veut quelque peu le tester) dans le deuil qui frappe l’école. Nous accompagnerons ainsi ces trois personnages centraux à la veillée mortuaire (« shiva« ) de la famille du défunt. De nouveaux codes culturels à annoter, sans aucun doute. Pour les personnages principaux, il va s’agir d’assumer leur position vis-à-vis de Yaniv, d’essayer de le comprendre tout en admettant qu’ils ne l’ont pas connu.
Mais cela nous offre aussi la possibilité d’entrer dans la complexité de ces trois personnages, en particulier alors que le rebelle n’est pas mauvais dans le fond mais que le l’honnêteté tient une grande place dans son code moral (il a simplement tendance à confondre honnêteté et brusquerie), que l’élève docile se lâche un peu, et que le directeur n’est pas si droit dans ses bottes que cela. Et si ces personnages, qui chacun se considèrent comme tenant une position morale droite, sont imparfaits, que faut-il en conclure sur les autres ?
La question du trafic et de la contrebande va, lentement, très subtilement d’ailleurs, par touches peu appuyées, trois fois rien, se développer en toile de fond. Le trailer de fin de ce deuxième épisode ne laisse pas beaucoup de doutes quant à l’orientation du récit sur ce sujet.

Dans Urim ve Tumim (une phrase issue de la Torah qui signifie « lumière et vérité »), les personnages principaux vont devoir remuer les codes de la yeshiva, les dits et les non-dits, ce qui est su et ce qui se devine, afin de comprendre comment l’adolescent a perdu la vie, et surtout, pourquoi.
A l’image de son générique qui nous plonge le réservoir, on y remue la vase ; mais sous la surface, l’eau est également plus claire, et permet de discerner plus facilement les choses. En 12 épisodes, Urim ve Tumim promet de brasser la vase et de permettre à chacun de trouver une opportunité de voir plus clairement sous l’eau croupie de la surface. Et d’après les codes aperçus plus clairement, chacun pourra ainsi réévaluer sa place dans la yeshiva.

Je reste fascinée par la façon dont les séries israéliennes, comme aucune autre industrie télévisuelle au monde à ma connaissance, est capable d’interroger son monde religieux. C’était déjà une réflexion que je me faisais devant Srugim, mais je pensais que c’était spécifique à la série. Or, depuis, des séries comme Kathmandu ou Yehefim sont venues s’ajouter à la liste. Et désormais je découvre qu’Urim ve Tumim, lancée en mai 2011, a ce même talent.
On n’y remet pas en question la foi, mais sa pratique avec ses contradictions et les hypocrisies toutes humaines qui viennent interférer. Il ne s’agit pas de tout mettre par terre, mais plutôt de réfléchir à la façon dont chacun peut trouver sa place à la fois dans la foi et dans la société, les deux n’étant pas incompatibles par définition. Peu de fictions télévisées s’interrogent ainsi sans pour autant se sentir obligées de tenir un discours laïcisant. Ce phénomène prend sûrement sa source dans le spécificité de l’État d’Israël, construit autour d’une religion, et dans la culture juive. Pour autant, cette capacité à interroger sans remettre en question, à explorer le doute des institutions ou des rites sans pour autant remettre en cause la foi, me passionne à titre personnel.

Tout cela, Urim ve Tumim le fait avec un grand talent pour l’allusion et le demi-mot, sans jamais prendre son spectateur par la main pour lui expliquer ce qui se dit ni même ce qui se suggère au fil de l’épisode. Les différentes couches de la micro-société de la yeshiva, avec leurs différents codes, nous sont présentées sans simplification, mais par degrés : d’abord aux côtés de l’obéissant Yaakov qui les subit, puis avec le compatissant Rabbi Haim qui espère les modifier pour le meilleur, enfin à travers les yeux d’Oz qui ne souhaite que d’en abolir l’absurdité qu’il perçoit. On se prend à rêver devant Urim ve Tumim que toutes les séries aient ce talent pour nous faire entrer dans des univers en apparence impénétrables et nous offrir l’anatomie d’un milieu dans toute sa complexité.

Avant la projection, on nous a dit : « si vous aimez Urim ve Tumim, faites-le savoir autour de vous. Répétez-le à tous ceux qui veulent l’entendre, et réclamez de voir la suite ». Dont acte.

C’est tout pour le « Focus sur les séries israéliennes« , mais si vous avez désormais faim de reviews de pilotes israéliens, suivez les tags ! J’ai également parlé par le passé d’Ananda (projetée hier soir en clôture de l’évènement), par exemple ou d’Oforia, la favorite de la classe de ces derniers mois.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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