Ceci n’est pas un exercice

3 mai 2014 à 11:37

A quel point une fiction peut-elle être réaliste ? La série sud-coréenne Segyeui Kkeut, projetée lors de Séries Mania sous le titre The End of the World, pose indirectement la question. Elle interroge le spectateur, à plus forte raison occidental, sur ce qu’il veut voir, et dans quelle mesure il est habitué à attendre un réalisme « amélioré » pour son confort. Là où tant de séries sur des maladies hautement contagieuses (et les derniers exemples en date dont je vous ai parlé, Cordon et Helix, le prouvent bien) tentent de nous inquiéter, Segyeui Kkeut est étrangement calme, et c’est forcément déstabilisant.

Et pourtant, Segyeui Kkeut semble plus réaliste que la plupart, si ce n’est toutes les séries de son genre. En décrivant, dans de longues scènes souvent silencieuses, minutieusement, comment les scientifiques du CDC sud-coréen essayent de comprendre le virus auquel ils ont affaire, la série est sûrement ce qu’il existe de plus proche du réel travail des scientifiques. D’ordinaire, nous sommes habitués à voir ces séquences mises en scène dans un montage efficace, avec de la musique bien rythmée et des filtres colorés dans tous les sens ; voilà où le bât blesse.  D’ailleurs, Hye Ryun Park, le scénariste de la série, en a conscience et le souligne malicieusement au détour de dialogues : « à la télé, on coupe les scènes pour que ce soit plus attrayant », glissera un personnage (meta !). Et c’est vrai, Segyeui Kkeut n’est pas forcément une série attrayante. Songez qu’elle ne l’a même pas été pour le public coréen qui, désarçonné, a finit par pousser la chaîne câblée à abréger la série, passant de 20 à 12 épisodes (mais avec une réelle conclusion quand même, parce qu’on est en Corée). Ici personne n’aura d’épiphanie, et encore moins de coup de chance.
C’est un pari osé, c’est clair. Nous décrire par le menu ce que représente le travail des scientifiques travaillant sur un virus nouveau, pendant que la série se désintéresse en grande partie de la contagion au sein de la population. Ici, les experts ne s’intéressent pas à trouver un coupable ; ils sont uniquement intéressés par le virus et non par ceux qu’il touche. On dirait même que lorsqu’ils veulent retrouver le patient zéro, c’est plus pour la maladie que pour éviter de nouvelles victimes. Et c’est cette quête purement intellectuelle, servie par des personnages relativement invisibles, des gens qui font simplement leur boulot, comme vous, comme moi, que suit Segyeui Kkeut avec précision.

La série n’a même pas vraiment envie de nous montrer qui sont les malades, de dramatiser leur mort, de jouer sur la corde sensible. Il importe finalement assez peu que des victimes meurent. Il importe à peine plus qu’une personne exposée au virus mais ne développant aucun symptôme soit à même de contaminer la population ; Segyeui Kkeut se refuse à nous inciter à nous mettre à sa place, même lorsqu’il s’enfuit, désespéré et ne comprenant pas vraiment ce qui lui arrive, adoptant un comportement erratique qui met en danger tous ceux qu’il croise. L’empathie n’a pas sa place ici, et nous apprenons à regarder les choses factuellement, froidement. Combien de séries l’oseraient ? Il est tellement plus facile de jouer sur l’émotionnel…
Malgré cela, Segyeui Kkeut s’apprête à poser une question intéressante sur le vecteur de la maladie : « c’est un porteur sain qui se considère victime, mais nous le traitons comme un criminel », commentera-t-on dans l’épisode 2, abordant au passage la façon dont la maladie donne des pulsions de contagion… Je comprends ça, ça me fait pareil pour la téléphagie.

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Derrière ce travail méticuleux et posé, il y a un objectif : renverser tous les clichés sur les épidémies de fiction, et coller à un certain idéal de réalisme, même si dans le fond, il n’est pas forcément très facile à mettre en images, et encore moins facile à être réceptionné. Ça ne marchera pas pour tout le monde, c’est certain. Dans la salle, à Séries Mania, quelques paupières qui se fermaient, et pas mal de réactions négatives à la sortie. Segyeui Kkeut est une fiction profondément lente… et pourtant, c’est sûrement plus proche de ce qui se passe dans un laboratoire au moment d’une quelconque épidémie.
Et vous savez quoi ? Ça ne marche peut-être pas en série pour tout le monde, mais dans la réalité, ça me convient parfaitement !

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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