Suicide en eaux troubles

12 mai 2014 à 18:06

Les séries scandinaves ont connu la célébrité internationale grâce aux polars, thrillers et autres séries policières ; pendant ces dernières années, en-dehors d’une exception danoise et d’une autre suédoise (la première en politique, la seconde par la science-fiction), le monde avait l’air bien décidé à ignorer que les pays nordiques avaient d’autres genres dans lesquels briller, se focalisant sur les meurtres, les enquêtes, et les enquêtes sur les meurtres. Il semblerait désormais que, appel d’air aidant, les séries dramatiques scandinaves soient prêtes à nous envahir.
En tous cas, entre Arvingerne et Tjockare än Vatten, il y en a bien au moins une qui va y parvenir ! Les deux séries partent en effet d’un point de départ similaire.

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Tjockare än Vatten, lancée en janvier dernier sur SVT, se traduit par « plus fort que l’eau » ; on parle bien évidemment ici du sang, et donc des liens du sang.
La série commence par une interminable séquence de suicide ; une femme d’un certain âge se tire une balle après avoir pris le soin d’amener sa barque au beau milieu d’une étendue d’eau. L’eau et le sang sont donc, dés la scène d’ouverture, mêlées figurativement et littéralement. Mais l’introduction de Tjockare än Vatten, si elle a l’avantage de l’efficacité, n’en est pas moins fastidieuse. En-dehors d’une certaine contemplation (certes morbide), il n’y a pas vraiment d’émotion ni d’intérêt dans cet enchaînement de plans silencieux, troublés uniquement par le coup de feu de la fin. Là où le pilote d’Arvingerne nous invitait immédiatement à une certaine empathie, Tjockare än Vatten cherche à poser une ambiance et à mettre en place une interrogation lancinante…

…Et se coupe aussitôt l’herbe sous le pied, avec un agaçant retour en arrière de quelques heures.
A ce stade, l’épisode n’a pas envie de nous parler de la dame âgée qui vient de se faire exploser la cervelle dans une barque, mais plutôt nous inviter à faire connaissance avec des personnages a priori totalement détachés de cette personne : Lars (surnommé Lasse), qui dirige un resto et élève seul sa fille adolescente Kim, et qui doit visiblement de l’argent à quelqu’un à qui il ne faudrait pas devoir de l’argent ; puis Jonna, belle comédienne qui connaît le succès dans une pièce de théâtre que dirige son compagnon. Enfin, l’épisode nous emmène dans les îles Åland pour faire la connaissance de d’Oskar, qui tient un bed & breakfast sur le point de rouvrir pour une nouvelle saison, avec l’aide de sa mère, mais aussi de son épouse Liv et sa fille Cecilia. La succession de personnages et d’indices plus ou moins subtils nous permet de comprendre que tous les trois sont frères et sœur, et que leur mère les a rassemblés (deux d’entre eux ont été convoqués par carte postale interposée) dans le domaine familial. Et que cette matriarche, Anna-Lisa, est la femme que nous avons regardée plus tôt tandis qu’elle se préparait à quitter ce monde.
Vous comprenez sans doute mieux pourquoi je dresse des parallèles avec Arvingerne : une femme âgée, un domaine duquel hériter, une fratrie éclatée qui va devoir composer avec le décès…

Pourtant Tjockare än Vatten adopte un angle un peu agaçant, celui de chercher à nous laisser interrogatifs en permanence, au lieu de nous inviter à respirer aux côtés des personnages. On n’a aucune idée de ce qui peut conduire Anna-Lisa au suicide ; aucune idée non plus de ce qu’elle veut en réunissant ses trois enfants, l’épisode prenant un malin plaisir à faire trainer les choses. Il est clair que les frangins ne sont pas proches (Oskar a épousé Liv alors qu’elle a jadis fréquenté Lasse), que les enfants eux-mêmes ne sont pas proches de leur mère (la convocation par carte postale, c’est assez raide ; on comprend aussi que Kim ne connaît pas ou peu sa grand’mère). L’exposition de ces éléments est inégale selon les personnages, et manque clairement d’émotion (si Lasse et Jonna sont si proches dés leurs retrouvailles, pourquoi ne se sont-ils pas plus fréquentés avant ce retour dans les Åland ?). Même quand plus tard, de lourds appels du pieds sont faits lors d’une conversation pour expliquer que le père de la fratrie était un alcoolique violent, on n’arrive pas à ressentir grand’chose.

Le point culminant de la frustration est atteint lorsqu’Anna-Lisa, à l’occasion du premier dîner de réunion de la fratrie, annonce qu’elle a une annonce à faire. Vous m’avez bien lue. Elle annonce son annonce… mais ne dit pas de quoi il s’agit. Pire, elle explique qu’elle verra chacun de ses trois enfants à part pour leur expliquer ce qu’elle veut. Croyez-vous que tout le monde pose sa fourchette à dessert dans l’instant et s’organise pour faire la queue devant la chambre de la grand’mère ? Nenni, le dîner continue et Anna-Lisa va finalement voir ses enfants au fil des heures dans la journée suivante, lesquels n’ont pas l’air de s’inquiéter outre mesure. Je sais pas, une personne âge de la famille dit qu’elle a une annonce, et pas un péquin pour se poser des questions ? C’est incompréhensible. Tjockare än Vatten veut à tout prix nous pousser artificiellement à en voir plus en agitant un mystère…
Alors, à ses trois enfants, Anna-Lisa tient un discours énigmatique, en s’accrochant avec eux sur des choses du passé plus ou moins importantes, et surtout en leur délivrant une instruction sibylline : à Oskar, elle lui dit « tu dois pardonner » ; à Lasse, « tu dois prendre soin d’eux », et à Jonna « tu n’es pas moi ». Voilà merci c’est tout tu peux retourner à tes occupations. Clairement, ces scènes démontrent que les scénaristes veulent nous raconter la backstory de chaque membre de la fratrie avec sa mère, comme l’explicite l’accrochage systématique qui se produit pendant ces entretiens, mais la maladresse des injonctions reçues par les enfants d’Anna-Lisa, et le fait que tous les trois ne percutent pas que ça ressemble quand même vachement à une phrase d’adieu, rendent le procédé très lourd, surtout que le spectateur sait, lui, pertinemment que la grand’mère se suicide, mais que les autres personnages ne sont pas supposés le savoir.

Construite comme un mystère, mais s’acharnant à essayer de faire reposer ce mystère sur un angle dramatique et les interactions entre les personnages, Tjockare än Vatten n’a pas la finesse d’Arvingerne, qui sur un sujet pourtant très proche, celui de l’héritage humain (qui passe par un héritage matériel, dans les deux cas un domaine où les enfants ont grandi), met en place quelque chose de plus profond. Ici on est clairement dans une série maîtrisée sur un plan esthétique, avec quelques bons acteurs, mais des personnages incohérents dont les réactions sont juste supposées nous en dire suffisamment pour rester plus longtemps, mais pas pour qu’on s’attache à eux. Les indices semés dans ce pilote (et il y en a quelques uns) sur la façon dont ce suicide est prémédité de longue date, montrent qu’il y a un déséquilibre entre l’atmosphère interrogative autour de la mort d’Anna-Lisa, et les conséquences de celle-ci sur sa progéniture.
Il aurait peut-être mieux valu choisir tout l’un ou tout l’autre ; à défaut de réussir à trouver l’équilibre qu’Apparences avait réussi à trouver dans son mélange mystère/drama.

Suite à sa projection à Series Mania, Arvingerne a suscité des réactions, je vous le disais l’autre jour, qui la comparaient à un soap. Il me semble que si une série devait être ainsi qualifiée, ce devrait plus être Tjockare än Vatten qui manque d’émotion et s’articule autour de ressorts plus cosmétiques. En tous cas, pour ma part, j’ai fait mon choix.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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