Revoyure

8 août 2014 à 6:06

Tous les téléphages ont une histoire avec à peu près chacune des « grandes » séries, des « classiques », des « incontournables ». Parfois c’est une rencontre qui ne s’est pas produite, a manqué de se produire, ou se produira sûrement à l’avenir ; il n’est pas strictement nécessaire d’avoir vu une série pour avoir une histoire avec elle, étrangement.
Et puis parfois, c’est une vieille affaire. J’avais tout juste 18 ans quand mon copain de l’époque s’est empressé de me prêter les VHS du Prisonnier, qui appartenaient à son père ; en dépit du fait qu’à l’époque je devais avoir lu en tout et pour tout deux livres sur les séries et peut-être trois numéros de Génériques, je savais déjà qu’il allait falloir s’y mettre. Le peer pressure commence très tôt, en téléphagie.

Une décennie et demie plus tard, et suite à une requête de l’ami pol gornek, me voilà de nouveau devant le premier épisode. Entre temps ? Zéro visionnage ! Bonjour le grand écart.

LePrisonnier-1967-650

Le plus bizarre c’est qu’à l’époque, je réagissais mal à la plupart des reviews que j’avais lues/entendues, pour si peu nombreuses qu’elles aient été alors. J’ai regardé le premier pilote en croyant dur comme fer qu’il était incroyablement réducteur de penser que N°6 était un espion. Ou ex-espion. Sérieusement, cette façon de décrire l’intrigue m’énervait beaucoup à l’époque ! Le côté cryptique du Prisonnier me semblait encourager au contraire une lecture aussi extravagante que possible ; se limiter à cette histoire tellement évidente d’espionnage et contre-espionnage m’apparaissait comme très étroit.
Quinze ans plus tard j’ai envie de retourner dans le passé, me donner une tape condescendante sur l’épaule et me faire taire. Bien-sûr que le Prisonnier est essentiellement une série d’espionnage, et quand bien même elle ne se limite pas à cela, il faut quand même en tenir une sacrée couche pour ignorer tous les indices (comme euh, trois fois rien, hein, mais la scène d’intro ou les dialogues) et persister à penser que, mais non, avant d’arriver au Village, N°6 pourrait avoir été n’importe qui, n’importe quoi, pour n’importe quelle organisation.

Le problème c’est que, vous aurez peut-être eu l’occasion de le remarquer, les séries d’espionnage sont assez peu mon truc.
En l’occurrence, si Le Prisonnier n’avait pas ce côté cryptique, précisément… eh bien je m’intéresserais sans doute très peu à son objet. Notre espion sait des choses, et on veut lui extorquer ces connaissances ; seule la méthode change, mais dans le fond, et pour autant qu’elle soit géniale et ouvre la porte à plein de métaphores sur la liberté et le libre-arbitre (pas toujours si métaphoriques d’ailleurs), Le Prisonnier reste une série classique, en particulier son pilote qui, en pratique, s’avère même ennuyeux par moments.

Tout ce qui tourne autour des perspectives d’évasion, notamment, est factice au possible (ce qui en dit long dans le cadre d’un village aux couleurs chatoyantes où les prisonniers prennent des airs ravis de Bisounours). Non seulement parce que la série s’appelle, ahem, Le Prisonnier, mais aussi parce qu’il est assez évident que si une évasion devait réussir dés le début de la série, celle-ci perdrait la majeure partie de sa force symbolique.
Or au cours de ce pilote, notre N°6 va essayer tellement de fois de quitter le Village que ça en devient difficilement supportable, surtout quand on voit comment il s’y prend. Vu qu’il est clair, très rapidement, que sa vie entière est surveillée de très près depuis toujours ou presque, comment la perspective de s’enfuir sur une longue bande de plage (à marée basse !) peut-elle sembler être une bonne idée, par exemple ? Même en imaginant que le Village n’est pas sous haute surveillance (ce qui à la base demande un certain niveau d’aveuglement), ça n’a pas de sens. Alors oui, ça alimente le côté indépendant du N°6 qui quoi qu’il arrive, ne se soumet pas… mais c’est aussi, en moins d’une heure, redondant et limite ridicule.

Le Prisonnier a la chance d’avoir un N°6 éminemment charismatique, ce qui permet de gommer les défauts pour se focaliser sur les forces du personnage, en dépit du peu qu’on sait de lui. En la matière, difficile de reprocher grand’chose à McGoohan, et comme la caméra est méchamment amoureuse de lui et qu’il joue à fond sur sa présence à l’écran (ainsi que son regard), on se laisse facilement happer. Le plus fou c’est que, si on ne sait rien du Village et le découvre en même temps que le protagoniste… on en sait encore moins sur le N°6 lui-même. La plupart du temps, ce serait un frein, or là, ça fonctionne incroyablement bien.
Est-ce parce que secrètement on espère que N°6 va trahir un secret ou deux pour percer son mystère ? Très possible. La contradiction fonctionne parfaitement dans le cas du Prisonnier : on voudrait qu’il ne lâche rien par principe, mais en tant que spectateur, on ne veut rien tant que lever le voile sur ce qui nous est tenu caché.
C’était chose courante dans beaucoup de séries de l’époque que d’avoir un personnage central au background simpliste, ou au moins minimaliste ; l’idée était de nous inviter à nous intéresser à son tempérament, ses réactions, et évidemment, par voie de conséquence, ses aventures. Pourtant, la dynamique est différente ici de par le concept-même de la série. Insinuer que tout n’est que secrets et/ou mensonges donne une épaisseur immédiate à un personnage dont pourtant nous ne savons rien ! Ah, si, la date et l’heure de naissance. En-dehors de ça, rien. Mais l’absence de background se vit dans Le Prisonnier comme un élément à part entière de la narration, pas juste comme le vestige d’une époque où les antécédents d’un personnage étaient rarement aussi centraux dans une fiction, voire impératifs, qu’ils ne le sont souvent aujourd’hui. En cela, forcément, Le Prisonnier mérite totalement son statut majeur dans l’histoire des séries.

Allez, un petit mot plus léger sur la fin : ce qui n’a pas changé depuis mon premier visionnage, c’est que je suis toujours amoureuse de Portmeirion comme au premier jour. Le nouvel opus des Sims sort dans moins d’un mois, ça va me donner des idées, c’est atroce. L’endroit est fascinant en lui-même, et fait sûrement partie des rares fois où l’on peut légitimement dire que « le lieu est un personnage à part entière » de la fiction. A cela s’ajoutent les couleurs utilisées de façon systématique pour habiller les personnages et leurs accessoires (regardez bien, même l’hélicoptère a des touches de couleur jusque sur ses pales !). Et si Portmeirion est résolument multicolore, l’effort de la série porte surtout sur les couleurs primaires. Pour ceux qui l’auraient oublié, Le Prisonnier compte parmi les premières séries britanniques tournées pour la télévision en couleurs, à une époque où cela faisait figure de nouveauté. Je regrette toujours un peu cette époque des premières expérimentations avec la couleur, qui ont quasiment disparu aujourd’hui (j’ai eu l’occasion de m’en émouvoir dans un article précédent) et qui témoignent d’une véritable envie de ravir le public, le surprendre et l’épater avec un sens du détail aujourd’hui principalement délégué aux filtres et équipes de post-prod.

Avec le recul, aujourd’hui, apporté par tout ce que j’ai consommé en matière de séries en près de 15 ans, ce site m’en est témoin sur une bonne moitié, Le Prisonnier conserve toute entière sa magie Technicolor, et c’est non seulement rare, mais sans prix. Même en ayant pas mal roulé sa bosse téléphagiquement, le spectacle reste total ! Alors, quelles que soient mes réserves sur cet épisode (dues en grande partie à mes goûts personnels, il faut le dire), revoir ce pilote est loin d’avoir été une corvée, même si je confesse que je n’étais pas du tout d’humeur vu qu’en ce moment je suis dans une période comédies. J’ai presqu’envie de dire que c’est un compliment supplémentaire pour ce pilote, en ce qui me concerne !

Du coup n’hésitez, dans le prochain Ask a Telephage, à me passer commande d’une autre review de pilote (…si, du moins, vous estimez que j’ai rempli dûment mon office ici), je suis partante pour toutes les expérimentations !

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

3 commentaires

  1. pol gornek dit :

    Je n’ai pas été gêné par cet aspect répétitif du pilote. J’y vois autant une illustration du principe de la série, qu’une lecture de N°6 : son obstination compulsive, son intelligence. Un homme qui ne lâche rien, à ce point c’est quasi animal. Et ces multiples tentatives, mort-nées soyons honnête, semblent aussi tester ses geôliers. Ce qui deviendra amusant au fil des épisodes, c’est de voir toutes ses tentatives échouer, sans pour autant être des défaites. A la fin de la plupart des épisodes, N°6 est toujours un résident du Village mais il sème le doute, suffisamment pour commencer à corrompre cette machine bien huilée.

    • ladyteruki dit :

      Oui, je me suis [très] mal exprimée mais c’est ce que j’essayais péniblement de dire avec mon « ça alimente le côté indépendant du N°6 qui quoi qu’il arrive, ne se soumet pas ». Tu le dis cent fois mieux, alors… disons que je l’ai formulé comme toi ! 😛
      D’après ce que je lis, c’était apparemment l’une des idées directrices de la série : montrer comment N°6 devient partie intégrante du Village et entreprend de le démanteler de l’intérieur …à moitié à son insu, alors même qu’il ne souhaite rien tant que se tirer de là. Histoire de ne pas simplement montrer un homme qui résiste face aux injonctions en dépit de tout, mais aussi une société perméable malgré elle aux individualités. Je confesse que sans ces lectures, je ne m’en serais pas souvenue, ou n’aurais peut-être même pas remarqué, rapport au fait qu’à l’époque où j’ai vu l’intégrale de la série, j’étais sûûûrement en train d’inventer des thèses invraisemblables.

  2. pol gornek dit :

    Je pense que tu viens de me donner une idée pour le prochain Ask a telephage. On se revoit là-bas.

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