Grandeur et éloquence

2 janvier 2015 à 12:00

Je pourrais vous écrire de longs pavés sur A la Maison Blanche, mon histoire avec la série, ses hauts et ses bas. C’est en fait précisément ce que je vais faire avant de vous parler de la première saison de la série, puisque je me suis lancée dans un marathon le mois dernier. Mais si jamais mes histoires téléphagiques ne vous intéressent pas, la review à proprement parler commence juste après l’image.

En 2001, j’étais devant mon écran pour regarder le premier épisode diffusé par France2, ne sachant trop à quoi m’attendre parce qu’à l’époque, je n’avais pas internet, tout ce que j’avais c’était un Télé Z où je cherchais avidement tous les pilotes qui étaient diffusés chaque semaine. Je stabilotais tout ce que je comptais voir pendant la semaine à venir, et souvent, de noir et blanc, mon Télé Z devenait tout bleu. J’étais au tout début de ma téléphagie, à un moment où j’étais obsédée par l’idée de découvrir autant de pilotes que possibles (hm ? quoi ? mais si, c’est différent maintenant), et je possédais même plusieurs magnétoscopes pour m’aider dans cette tâche (ainsi que des proches pour m’enregistrer Jimmy, Série Club et consorts chez eux). C’était le début d’une grande entreprise, le moment où je voulais juste découvrir, me faire une idée, me construire une culture. Avec les moyens du bord.

Chaque série était commencée alors avec exactement la même dose d’anticipation ; ne pas être à même de suivre l’actualité (ou alors dans une presse magazine qui de toute évidence ne pouvait pas traiter l’information à flux tendu comme aujourd’hui) me permettait de ne jamais attendre une série plus que l’autre. De toute façon, je commençais à peine à cerner mes goûts, mes préférences, mes envies, en matière de télévision, et une série sur des services de secours new-yorkais ou une série politique avaient le même attrait, sans discrimination. C’est le genre d’expérience téléphagique que je ne pourrais pas reproduire aujourd’hui.
Je mentionne New York 911 parce que, dans les grilles de France2, les deux séries ont été liées, et ont rythmé mes troisièmes (quatrièmes ?) parties de soirée le vendredi pendant des mois. Elles ne pouvaient pas être plus différentes (la chute de tension après New York 911 était palpable) et pourtant je m’en régalais tout autant. Le coup d’adrénaline ressenti devant le pilote de New York 911 reste l’un de mes meilleurs moments de télévision, qui m’a laissé littéralement le souffle coupé.

Mais avec A la Maison Blanche, les choses ont été rapidement un cran au-dessus, pour les raisons dont je vais vous parler aujourd’hui dans ma review, parce que l’excellence reste la même au bout de 15 années. C’est la série qui m’a fait découvrir la notion de cliffhanger (en fin de saison 1, justement). C’est, avec Sex & the City, l’une des premières séries dont j’aie acheté les coffrets VHS, n’hésitant pas à me refaire des saisons alors même que mon planning de découvertes téléphagiques était comme je l’ai dit très, très chargé. C’est aussi la série qui est en grande partie responsable du fait que j’ai travaillé plusieurs années en cabinet ministériel. C’est, enfin, au privé, une série qui me sert également de test : au début de chacune de mes relations sérieuses, je commence toujours par un visionnage d’A la Maison Blanche pour tester les réactions ; à partir de là on avise.

Hélas, c’est aussi comme ça que j’ai fini l’une de mes relations. En plein milieu d’une rupture, nous avions mis nos différences de côté le temps d’un marathon A la Maison Blanche, en attendant que je puisse déménager. C’était il y a 10 ans et c’était mon dernier marathon sur la série. Pendant longtemps, la reprendre depuis le début aussi bien que la continuer a été très difficile.
Par la suite je n’ai jamais plus regardé toute une saison de la série d’une traite, et ai eu du mal à regarder les inédits ; tout au plus ai-je revu quelques épisodes en bonne compagnie, ou mes épisodes préférés en solo (Riposte proportionnelle, que j’avais revu le 11 septembre 2001, sous le choc ; Isaac and Ishmael, diffusé quelques mois plus tard par France2 ; Two Cathedrals, après le décès de Kathryn Joosten ; The Long Goodbye, vu pendant la brève période de temps où je vivais avec ma grand’mère, etc.). C’est d’ailleurs l’une des rares séries dont je regarde volontiers des épisodes hors-chronologie. C’est aussi l’une des rares dont je peux citer de tête les titres de mes épisodes préférés, au lieu de regarder discrètement sur Wikipedia ou IMDb…

Mon dernier marathon d’A la Maison Blanche, en dépit de ma tendresse, mon admiration pour la série, remonte à maintenant dix ans. Presque jour pour jour, d’après mes calculs. Alors ces retrouvailles, c’était forcément quelque chose.

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Et comme au premier jour, A la Maison Blanche est perfection.
Perfection d’abord, surtout, de par son écriture, fine, exigeante, drôle. Peu de séries parviennent à la fois à donner au spectateur l’impression d’être intelligent, et à le pousser à l’être plus qu’il ne l’est. Évidemment on ne peut pas prendre toutes ses informations et anecdotes pour argent comptant (on le verra plus tard avec le Qumar, par exemple), car la série se déroule dans un univers parallèle, et du coup A la Maison Blanche n’est pas à prendre comme une cure de culture générale au sens strict. Mais ses personnages, eux, sont toujours dans l’intelligence et la recherche de compréhension du monde, et c’est précieux. Et rare, dans une série, même aujourd’hui alors qu’on chante tant les louanges d’une certaine télévision d’élite.
D’ailleurs A la Maison Blanche, dans son exigence, ne veut laisser personne derrière, et se montre aussi pédagogique que possible, à plus forte raison pendant sa première saison, en expliquant soigneusement les rouages politiques, les différentes instances, les dynamiques économiques ou sociales, et par la suite, les dynamiques géopolitiques, qui sous-tendent ses intrigues. Quasiment une série de service public, ce qui aux USA est pourtant un oxymore, à plus forte raison sur un network privé comme NBC.

J’avais d’ailleurs oublié (ou tout simplement pas remarqué : je n’étais pas sensibilisée aux mêmes choses il y a 10 ou 15 ans) à quel point la série aborde assez frontalement des questions de société autour du sexisme, de l’homophobie et du racisme. Ce dernier sujet, en particulier, reviendra dans plusieurs épisodes de la saison, avec des discussions, des débats, des chiffres, ou simplement des bons mots rappelant que ce que nous semblons, tristement, redécouvrir indéfiniment dans la société américaine, n’a rien de nouveau.

Malgré cela, la série n’intellectualise pas en permanence. Son humour, évidemment, vif et jamais humiliant, sert ce but, mais aussi l’immense humanité de ses personnages. A la façon d’une série légale, il s’en trouve toujours un pour avoir des questions, des doutes, des critiques, de la retenue sur le sujet de la semaine, que ce soit sur un plan purement politicien ou, plus largement, à un niveau moral.
Ils pourraient s’inquiéter uniquement de la réaction du grand public à leurs décisions, à l’accueil qui en sera fait dans un groupe politique ou un autre, à plus forte raison parce qu’A la Maison Blanche montre les conseillers en communication comme des conseillers tout court. Mais au final, le plus important pour eux reste quand même d’essayer de prendre des décisions en leur âme et conscience, de faire au mieux. L’exigence d’intelligence ne se limite pas à du factuel ou à du culturel ; les personnages exigent d’eux-mêmes, en permanence, d’être les meilleurs dirigeants possibles.
Et tout le conflit d’A la Maison Blanche repose, naturellement, sur cette contradiction. Entre prendre des décisions et prendre les bonnes décisions, on s’aperçoit régulièrement qu’il existe un fossé difficile à combler, et souvent invisible.

Mais A la Maison Blanche est l’une des rares séries politiques à se montrer optimiste sur la politique et les politiciens, et à l’heure où les House of Cards dominent la discussion politique à la télévision (et ailleurs), ça fait aussi énormément de bien de rencontrer des personnages qui croient, ou en tous cas qui veulent croire, en ce qu’ils font. L’épisode-pivot de la première saison (Let Bartlet be Bartlet) nous prend même par surprise, alors que nous tenions pour acquis que nos protagonistes avaient les meilleures intentions du monde, en les poussant plus loin encore dans leur idéalisme, leur volonté de bien faire et de repousser les limites de leur système. Pas de cynisme dans A la Maison Blanche. Pas de realpolitik. De la défaite, bien-sûr, souvent en fait, mais jamais de renonciation.
La ruche de l’aile ouest est l’un des derniers bastions sur la politique qui ne parle pas que des politiciens, de leurs manœuvres, de leur communication. Bien-sûr que ces ingrédients sont abondamment mentionnés, mais ils ne président pas aux décisions prises, ils ne tuent jamais totalement l’espoir de faire mieux, ils ne viennent jamais à bout de l’humanité des personnes les plus importantes du gouvernement, et peut-être du monde.

Bien-sûr qu’A la Maison Blanche, surtout dans la première moitié de la saison qui se tâte par moments, est parfois plus grandiloquente qu’il ne le faudrait. Bartlet et son équipe sont d’une intelligence aiguë et aiment se le prouver régulièrement, et cela ressemble, ponctuellement, à de l’esbroufe pour les spectateurs. Les grands monologues ou les petites répliques sont en quasi-permanence habitées par cette intelligence de la série, et parfois ça fait quand même un peu show-off.

Mais qu’importe. Car dans son exigence auprès d’elle-même, et des personnages, A la Maison Blanche exige aussi le meilleur de ses spectateurs. Et une série qui rend meilleur, eh bien désolée mais ça ne court pas les rues.

ReviewdeSaisonChaqueVendrediMinimum-650

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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