Dans l’autre camp

8 février 2015 à 12:15

En ce dimanche, je vous propose une review de pilote pas comme les autres. Car au lieu de vous parler d’un pilote… je vais vous parler de 3 pilotes ! Bienvenue donc dans la review de Ta Gordin, la série israélienne originale, ainsi que de Spy et d’Allegiance, ses adaptations respectivement sud-coréenne et américaine.
Mais plus que des reviews, je vous propose aujourd’hui avant tout de décortiquer l’exercice de style qu’est le pilote ; de découvrir comment chaque série a choisi de présenter une même histoire ; de voir quelles différences ont été introduites, et comment. Bref, d’utiliser ces trois pilotes non seulement par curiosité téléphagique, mais aussi pour essayer d’évaluer comment une même base peut servir différents publics de très diverses façons. Quels éléments les adaptations ont-elles retenu ? Quels ajouts ont éventuellement été faits ? Comment le sujet est-il introduit d’un pays à l’autre ? C’est avant tout la mission de cet article pas comme les autres. On y va ?

Attention ! Pour des raisons triplement évidentes, cet article contient des spoilers. Duh.

TaGordin-300
Ta Gordin
Diffusion depuis le 4 janvier 2012

(2 saisons à son actif)
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Spy
Diffusion depuis le 9 janvier 2015

(1e saison en cours)
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Allegiance
Diffusion depuis le 5 février 2015

(1e saison en cours)
Tout commence dans Ta Gordin avec le passage d’un test au détecteur de mensonges. Celui qui le passe, Eyal Gordin, est un militaire qui, en dépit d’une légère hésitation à un moment, réussit le challenge apparemment haut la main. L’entretien est pour lui avant tout professionnel, et a pour vocation de vérifier s’il est apte à prendre professionnellement de nouvelles responsabilités, nous allons bientôt le comprendre. Il faut dire qu’Eyal a accompli son service militaire avec brio, puisqu’il a accompli un acte de bravoure au Liban, qui lui vaut même d’être interviewé par un journal. Revivre ces souvenirs ne lui est cependant pas facile, et le jeune homme décide après le boulot d’aller se détendre chez sa petite amie… avec laquelle il a un peu de mal, semble-t-il, à se décoincer vraiment.
En parallèle, le corps d’une actrice d’origine russe est découvert, sans vie, sur la plage. Deux enquêteurs spécialisés dans les questions relatives aux ressortissants russes sont sur l’affaire, qui passeront l’essentiel de l’épisode à traquer celui qu’ils appellent le « Rezident », un homme dont dans le pilote on dit peu de choses, ce qui s’explique par le fait que les enquêteurs, bien que sur sa piste, en savent assez peu eux-mêmes.
La famille Gordin est quant à elle largement refroidie lorsque reparaît dans leurs vies un fantôme du passé. Parallèlement à leur angoisse palpable, nous découvrons que le couple est en fait un duo d’espions qui s’est rangé. Or, sur leur pallier, ils viennent de trouver leur chef de cellule qui est venu leur demander… comment dire ? Une faveur ? La dernière fois qu’il a sonné à leur porte, les services secrets russes avaient exigé de recruter leur fille aînée Natalya. Cette fois, il est venu pour Eyal. En dépit de la terreur qu’inspire cette visite, qui fait l’objet d’une longue scène pendant laquelle leur chef, lui, prend un plaisir sadique à s’inviter dans leur maison et à rajouter des politesses à grand’mère Gordin (elle aussi une espionne à la retraite), les Gordin décident très vite d’un plan d’action. Il leur faut redoubler de prudence, car ils savent leur maison sur écoute par la Mère Patrie ; mais c’est décidé, ils vont mettre les voiles, tout quitter. Pour cela, il leur faut révélé à Eyal leur véritable identité, et partir dans la foulée. C’est essentiellement la mère qui prend ces décisions, le père tentant de tempérer ses réactions brusques, mais finissant par se plier à sa volonté. L’urgence est palpable. Ils veulent lui annoncer le soir-même, lors d’un dîner de famille prévu au restaurant ; mais au dernier moment, la mère comprend qu’elle ne peut pas faire cela à Eyal. Elle intime à son mari l’ordre de plier bagage sans leur fils (et sans la grand’mère, qui a accès à des soins en Israël) et de quitter le pays uniquement avec leur fille aînée, sans rien dire. Ce qui devait être un dîner d’aveu devient donc un dîner d’adieu à l’insu d’Eyal…
Mais il est probable que même le plan B ne fonctionne pas. En effet, Natalya n’a pas l’intention de trahir les services secrets russes, et explique les plans de ses propres parents à son chef de cellule.
Dans Spy, les scénaristes s’autorisent à commencer l’histoire « une semaine plus tôt » : on y établit que le héros, Sun Woo, se fait passer pour un simple fonctionnaire auprès de sa mère, alors qu’il est clairement un agent de terrain. Il se voit obligé de mentir lorsque son véhicule est intercepté par d’autres espions, et qu’il doit faire passer ses blessures pour un simple accident de la route auprès de sa mère, qui ne semble rien suspecter. Cet élément permet de mettre en place très tôt une dramatisation puissante entre la mère et le fils, et leur lien particulièrement serré. La mère de Sun Woo est résolument en train de le surprotéger, elle demande même qu’il demande un poste qui ne le fasse plus voyager, ce qu’il refuse.
Sun Woo passe une semaine plus tard un test au détecteur de mensonges ; ce test a pour vocation de lui donner potentiellement de nouvelles responsabilités, car tout agent opérationnel soit-il, il pourrait peut-être faire un bon analyste également. Son potentiel est analysé avec attention (l’altercation de la semaine passée pèse lourd dans son dossier et fait figure de premier échec dans une carrière autrement plutôt réussie), mais personne ne se formalise du fait que la machine a détecté qu’il mentait à une réponse…
Mais la journée est d’autant plus importante pour Sun Woo : après ce test, il doit rentrer chez lui pour le dîner, pendant lequel il ambitionne de présenter sa petite amie. Comme le test le retient, la petite amie en question rencontre seule les parents pour la première fois, ce qui lui vaut de passer un interrogatoire en règle face à une mère qu’on a déjà dépeinte comme fusionnelle. Ces questions sont perçues par la petite amie comme un signe qu’elle ne plaît pas à sa potentielle future belle-mère ; mais elles introduisent également une atmosphère de suspicion qu’on n’explicite pas immédiatement. Dans Spy, officiellement, seul Sun Woo est un espion dans le pilote… mais quand on sait ce qu’on regarde (un remake de Ta Gordin), les soupçons sont forcément orientés.
Quand finalement il nous est révélé que la mère a également été espionne, là encore l’ambiguïté est entretenue : le père est-il au courant ? C’est une information d’autant plus importante qu’il gère des contrats de sécurité pour le gouvernement sud-coréen…
C’est assez tard dans le pilote qu’est introduite une espionne nord-coréenne souhaitant faire défection. Elle a assisté à la mort de plusieurs de ses collègues, tous brûlés vifs, par leur propre organisation, et un homme mystérieux au visage partiellement brûlé à l’acide. Sun Woo parvient à non seulement établir le contact avec elle, mais aussi lui parler de façon à obtenir un maximum de renseignements sur ces brûlés. Si les services secrets sud-coréens décident de croire l’espionne qui s’est rendue, cela pourrait augurer d’une affaire bien plus vaste…
L’épisode se conclut alors que la mère de Sun Woo trouve sur son pallier… un homme au visage partiellement brûlé à l’acide, qui semble la connaître.
Dans Allegiance on n’aime pas trop les explications de contexte : trop peur de perdre le spectateur. Alors on démarre par une scène de crémation d’un Russe qui clairement est considéré comme un traitre. Malgré ses supplications, il mourra donc brûlé vivant, sous les yeux non seulement de son tortionnaire, mais aussi de personnages muets visiblement affectés par le spectacle. Et hop, générique.
Oui c’était une image-choc qui ne disait pas grand’chose, alors si vous le voulez bien, Allegiance reprend de façon un peu plus pédagogique. Une espionne russe présente pendant l’exécution décide de contacter un agent du FBI pour faire défection. On découvre notre héros, Alex O’Connor, qui est un analyste pour le gouvernement; et qui est recruté pour aider lors de l’interrogatoire de cette espionne . Très tôt la série met en avant les capacités d’analyse du personnage, ainsi que, par touches plutôt appuyées, son comportement borderline Asperger.
Pendant ce temps, Allegiance traite les intrigues intrafamiliales des O’Connor avec légèreté ; cela va être ruiné par la découverte par les parents qu’ils sont surveillés. Pire encore, un fantôme du passé reparaît dans leurs vies : leur chef de cellule. La dernière fois qu’il est venu, c’était pour recruter leur fille aînée, et cette fois, il veut « retourner » Alex. Surtout que ce dernier vient d’être placé sur une affaire qui pourrait conduire à une liste contenant l’intégralité des agents du SVR (le nouveau nom du KGB) sur le territoire américain… dont les parents O’Connor. Pour protéger leur identité, le couple doit donc reprendre du service.
Évidemment, la mère refuse catégoriquement, et décide que toute la famille va prendre la fuite ; le plan tombe hélas à l’eau, pour avoir été découvert par les Russes en dépit des précautions prises. Le plan B de la mère est donc d’aller se livrer elle-même dans les bureaux du FBI et ainsi, s’assurer que l’avenir d’Alex n’est pas contrarié. Le père pourra même prétendre n’avoir pas eu connaissance de son passé d’espionne, et continuer son existence à la tête d’une compagnie de sécurité travaillant pour le gouvernement. Son mari l’en empêche et ensemble ils devisent un troisième plan : ils vont eux-mêmes espionner Alex et guider son enquête pour être les premiers au courant de ses découvertes. S’il trouve la liste, ses parents pour l’intercepter et la remettre à leurs supérieurs russe ; ils espèrent ainsi que la perturbation dans leur vie sera minime…
L’enquête se poursuit pour Alex qui participe activement à la recherche et à l’étude du four crématoire ayant permis l’exécution d’un espion russe. L’incident est lié au « Resident », que les services secrets américains soupçonnent en substance de préparer une opération d’envergure sur le territoire américains. Les dires de l’espionne sont quant à eux confirmés lorsqu’un four est trouvé avec des restes humains carbonisés à l’intérieur… mais ces restes sont identifiables, et il s’avère que l’homme qui a été brûlé au début de l’épisode a sa photo dans le salon des O’Connor.
Passant avec fluidité de l’hébreu au russe, Ta Gordin s’appuie avec légèreté sur ses personnages bilingues pour jouer sur deux tableaux. Il y a le public (l’hébreu), objet de courtoisie et permettant des mots couverts, et il y a le privé (le russe), dans lequel on s’émeut, parfois même on panique. Il est assez révélateur qu’Eyal parle très peu le russe dans ce premier épisode, quand les parents jonglent avec les langues de façon très élastique. De la même façon, l’un des enquêteurs travaillant sur la mort de l’actrice russe est un palestinien espérant être muté aux affaires arabes, mais tant qu’il est aux affaires russes, eh bien… il doit apprendre le russe ; sa progression dans la langue, on le devine, va dresser un parallèle avec sa progression dans l’affaire.
A propos de celle-ci, il n’est pas explicite que le « Rezident » soit totalement lié à une affaire d’espionnage classique ; on sait que les enquêteurs ne sont pas stricto sensu de la police, mais on ne nous dit pas à quel degré leur affaire est une question d’intelligence, tout est dans le sous-entendu.
Dans ce premier épisode, Eyal fait figure de premier de la classe très sage : il est un bon fils, un bon militaire, et un relativement bon petit copain si l’on omet le fait qu’il se refuse apparemment à aller très loin avec sa copine, quitte à la frustrer passablement. Il est parfait en tous points… trop parfait ?
La surprise de fin de pilote, et qui lance toute la tragédie dans Ta Gordin, c’est la « trahison » de Natalya, qui choisit de rester fidèle à la Russie en dénonçant à son chef de cellule les intentions de fuite de ses propres parents. Cela s’explique assez facilement par son ressentiment envers ces mêmes parents pour l’avoir livrée à l’espionnage russe il y a quelques années, donc c’est tout de suite fermement ancré dans le background du personnage ; mais c’est aussi une façon d’augurer des déchirements à venir dans cette famille. L’épisode se conclut d’ailleurs sur ce soufflet mis au spectateur alors que les Gordin ne soupçonnent pas encore que leurs plans sont voués à l’échec…
Spy met résolument l’accent, dans ce premier épisode, sur la relation mère/fils ; la mère surprotectrice a, on le comprend à mesure que progresse l’épisode, des peurs diverses pour son fils aîné, la principale venant de son propre passé d’espionne, mais aussi parce que, petit garçon, il semblait avoir un retard de développement et que c’est sûrement une habitude qu’elle n’a jamais perdue. Sa réaction vis-à-vis de la petite amie, aussi bien pendant le dîner qu’ensuite, est au centre de bien des attentions scénaristiques (le père n’hésitant pas à la taquiner et dire qu’il s’agit de jalousie). Le point de vue est radicalement différent de Ta Gordin, beaucoup d’éléments présents dans les épisodes ultérieurs de la série israélienne étant ici avancés pour souligner le côté humain et les intrigues personnelles.
Sur l’aspect espionnage on en dira finalement peu ; l’affaire qui a valu un accident (et un bras cassé) à Sun Woo est à peine évoquée en ouverture d’épisode, en tout cas pas du tout expliquée. En revanche, les mésaventures de l’espionne nord-coréenne sont détaillées jusqu’à sa prise de contact avec les services secrets sud-coréens. Les grands yeux affolés et les nombreuses scènes de la jeune femme donnent à penser qu’elle pourrait bien devenir un enjeu romantique pour Sun Woo. Ce qui serait d’autant plus drôle si mes soupçons quant à sa petite amie se confirment !
On remarque quelques modifications sur la cellule familiale de Sun Woo : la grand’mère n’existe pas dans ce pilote (voire plus du tout), au lieu d’une sœur plus âgée, c’est une sœur plus jeune et apparemment sans lien avec les services d’espionnages qui existe, et qui se caractérise essentiellement par sa gourmandise et ses mauvaises notes en maths. Rien de très excitant dans le cadre de l’espionnage, cela donne vraiment l’impression d’un cloisonnement.
Évidemment pour Spy, la question de la langue ne se pose pas de la même façon que dans Ta Gordin, mais une nuance est introduite par le fait que plusieurs personnages parlent le « Chinois » (dixit mes sous-titres, j’imagine qu’il s’agit de mandarin). Faut-il imaginer que la Chine va être mêlée de près ou de loin aux affaires d’espionnage nord/sud ?
Allegiance met en scène une famille structurellement bâtarde entre Ta Gordin et Spy : le héros a cette fois deux soeurs, l’une un peu plus âgée et déjà espionne, l’autre beaucoup plus jeune (nulle en maths) et assez inutile pour le moment dans les intrigues d’espionnage. Il n’y a pas non plus de grand’mère à l’horizon. L’arrivée du chef de cellule est rapidement balayée dans une scène très rapide, loin du raffinement sadique de Ta Gordin.
Sur la question de l’intelligence, c’est la série qui met le plus rapidement en place les enjeux : le Résident est explicitement nommé et pointé du doigt dés le pilote, une opération potentiellement terroriste ou en tous cas d’espionnage est évoquée très tôt. Tout comme la version sud-coréenne, il n’est pas question dans ce premier épisode d’une actrice, d’un meurtre, d’enquêteurs. Toutes les questions autour du Resident sont cumulées avec les problématique d’espionnage du jeune héros d’emblée. Également comme dans la version sud-coréenne, on détaille très tôt les retards de développement du héros (alors qu’il n’en est pas fait de mention explicite dans le pilote de Ta Gordin), soulignant avec vigueur ses compétences présentes comme d’autant plus exceptionnelles et irritantes pour le commun des mortels, avec un petit effet Rain Man.
En revanche contrairement à la version sud-coréenne qui introduit méticuleusement le personnage de l’espionne nord-coréenne et n’hésite pas à lui donner un côté humain, l’espionne russe d’Allegiance est tuée en fin de pilote. Comme ça, c’est fait.
C’était à prévoir, la version américaine se fait une joie d’offrir quelques doses d’adrénalines peu ou pas présentes dans les autres versions ; on a ainsi droit à une scène relativement explicite d’un homme brûlé vif, mais aussi une course-poursuite en voitures, et même une petite altercation entre maman O’Connor et le chef de cellule russe.
Globalement, le pilote d’Allegiance est construit sur la base non pas du pilote de Ta Gordin, mais d’une bonne partie de la saison, et prend beaucoup d’avance sur les deux autres dans son exposition des enjeux et des forces en présence, comme en témoigne le cliffhanger.
Allegiance, enfin, fait peu de cas de l’utilisation du russe, limitée au stricte minimum de peur d’effrayer le spectateur par des sous-titres.

 

Chaque pilote a donc un ton bien différent : plus mystérieux dans la version originale israélienne, où l’on ne sait pas trop quoi penser d’emblée de chacun ; plus dramatique dans la version sud-coréenne qui, comme c’est souvent le cas, préfère s’intéresser avant tout aux interactions entre personnages ; plus tournée vers le thriller voire l’action dans la version américaine, qui simplifie le côté dramatique pour faire plus de place à l’adrénaline et identifie clairement les parties en présence… dont le fameux Resident.

Une même histoire, trois traitements. De toute évidence, le cahier des charges de Ta Gordin n’est pas aussi strict que celui de BeTipul, et les possibilités semblent infinies. On aurait presque hâte qu’un autre pays se pique d’acheter les droits…

par

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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