Tranchée dans le vif

18 avril 2015 à 12:00

Les Européens ont le 11 novembre ; pour les Océaniens, le 25 avril est LA date qui commémore la Première Guerre mondiale. Elle correspond à ANZAC Day, le jour du débarquement des troupes australiennes et néo-zélandaises dans le détroit des Dardanelles en 1915, et l’un des évènements les plus marquants de la Grande Guerre pour ce qu’il a coûté à ces troupes.
Pas étonnant dés lors que les séries s’approchant du sujet soient extrêmement nombreuses ces derniers mois en Australie (ANZAC Girls cet automne, Gallipoli plus tôt cette année, et Deadline Gallipoli qui commence dans quelques heures) et en Nouvelle-Zélande (When We Go To War, qui commencera le 26 avril), sans parler des émissions non-scriptées. A part la BBC l’an dernier, personne au monde n’a fourni un tel effort commémoratif à la télévision sur une si brève période.

Le téléphage curieux qui voudrait en profiter pour regarder des séries océaniennes, a donc l’embarras du choix. Séries Mania lui donne un coup de pouce : après avoir présenté dans sa programmation de l’an dernier, des séries parlant de 1914 (Ceux de 14 et The Crimson Field), le festival propose cette année Gallipoli.

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Le souci de Gallipoli, cependant, est moins de servir de leçon d’Histoire, et plus de nous plonger dans l’horreur de la guerre. A défaut d’être original, c’est efficace : le débarquement sur les plages turques, où la Couronne a envoyé les troupes australiennes et néo-zélandaises sur plusieurs plages en soutien des troupes britanniques et françaises, occupe 99% de l’épisode inaugural de cette mini-série.

Le spectateur se trouve donc chevillé au personnage de Thomas Johnson, dit Tolly, un adolescent de 17 ans qui, ayant appris que son frère allait partir à la guerre, s’est enrôlé en mentant sur son âge. Avec des grands yeux d’enfant, il va nous faire découvrir (ou redécouvrir parce que, pour qui a déjà regardé une série de guerre, il n’y a pas beaucoup de surprises) les horreurs de la guerre, dans laquelle il est précipité sans grande préparation, et sans vraiment comprendre ce qui se passe autour de lui. La voix-off de Tolly est minimale pendant l’épisode, renforçant l’impression d’état second de la plupart des séquences d’action.
Quelques rares flashbacks viennent ponctuer, très très sporadiquement, ces scènes longues et éreintantes, nous montrant en une minute à peine comment Tolly vit avant la guerre (il sait chasser et dépecer des lapins, et on peut supposer que ces compétences l’ont porté à croire qu’il pourrait tenir le coup dans l’armée), la façon dont sa mère a pris la nouvelle de son enrôlement (…pas très bien), ou comment il s’absorbe dans la contemplation de Celia, la fiancée de son frère (incarnée par Ashleigh Cummings, je lance donc le Ttoemansignal). Mais quand bien même on le voudrait, ce qui n’est pas certain, ces brefs souvenirs n’ont pas vocation à insérer du drama dans les scènes de guerre, ni même de la romance, mais simplement à offrir une vague compréhension du contexte personnel de Tolly. Cela offre aussi de trop rares respirations dans l’action, qui va nous entraîner jusqu’au milieu de la nuit presque sans interruption.

Gallipoli n’a pourtant pas vocation à n’avoir qu’un point de vue. Ce qui aurait été un choix parfaitement valable, au passage, et était plutôt bien engagé. De temps à autres, cet épisode d’ouverture adopte un point de vue omniscient, et nous emmène au milieu des officiers qui mènent la bataille pour les ANZAC. Le contraste ne pourrait pas être plus choquant.
Là où Tolly, son frère et ses camarades, luttent pour leur vie et voient leur camarades tomber comme des mouches à leurs côtés, les généraux à la tête des troupes sont en retrait. On peut les voir sur les bateaux de la flotte, retirés au large de la côte, où ils dissertent sur l’art de la guerre, la nature de l’ennemi, et toute cette sorte de choses. On y cite des vers élégants, on se fait des politesses, et on observe de loin l’avancement des soldats. De très loin ! Une scène nous proposera même de les écouter bavasser à table lors d’un dîner élégant dans de l’argenterie, ou siroter un whisky après avoir pris une décision qui signe pourtant l’arrêt de mort de la plupart des troupes ANZAC. Mais on se frise la moustache sans trop y penser, et c’est plutôt facile quand on dort dans un lit confortable alors que les troupes sont toujours en train de se battre à la baïonnette en pleine nuit et sous la pluie… Au mieux, quelques hauts gradés se retrouvent sur la plage (une fois que celle-ci a été établie comme prise aux Turcs) où l’on tente de parer au plus pressé, mais avec les ordres déconnectés de la réalité venant d’en haut, on ne peut pas faire grand’chose.

Avis personnel, évidemment, mais cette impression est renforcée par le fait que la plupart des généraux sont impossible à reconnaître rapidement les uns des autres : ils portent tous le même uniforme de cérémonie, la même moustache, le même air raffiné et blasé à la fois. Leurs échanges sont impersonnels à bien des égards, du coup, alors qu’on apprend progressivement les noms de tous ceux qui entourent Tolly. Rares sont les personnages qui ne sont pas au front, et qu’on est capables d’identifier (et quand on le peut, c’est parce que James Callis de Battlestar Galactica apparaît à l’écran… et ne sert pas à grand’chose si ce n’est me rappeler de finir mon marathon Battlestar Galactica).

Le résultat c’est que non seulement la bataille des Dardanelles est une boucherie, mais en plus personne ne tente de juguler l’hémorragie, par principe. Cela donne, c’est sûr, un tour encore plus tragique aux batailles de Tolly et les siens, abandonnés à leur sort par des généraux peu regardants sur le nombre de tombés au combat. Ce contraste entre les généraux raffinés et déconnectés de la réalité, et les soldats en train de crever dans les collines, est sûrement ce que Gallipoli réussit le mieux à ce stade. C’est un peu populiste sur le fond (faire une série au moment des commémorations de l’ANZAC Day pour célébrer les troupes, tout en fustigeant les généraux), mais enfin, ça donne à la mini-série une personnalité propre, ce que le reste de son premier épisode est un peu incapable de trouver.

J’ai aussi un peu tiqué devant le discours desdits généraux sur « le Turc ». Cette appellation couvre en effet aussi bien l’ennemi sur un plan militaire qu’idéologique. Et entendre dans ce contexte des propos d’un racisme évident dans Gallipoli met mal à l’aise. Bien-sûr, cela a du sens que ces personnages soient racistes, les conditions s’y prêtent. Après tout, ces généraux ne sont pas montrés comme des héros ou des modèles à suivre, on l’a dit.
Le summum de l’inconfort a été quand l’un des soldats, sur le front, se parle à lui-même, et surnomme un officier ennemi (avec lequel il n’a échangé que des balles) avec un prénom qui sonne plus arabe que turc : « Abdul ». Cette fois pourtant, il ne s’agit pas d’un personnage dépeint de façon négative par la série, mais bien d’un des « héros » dont Gallipoli s’est promis de parler, un supérieur direct de Tolly sur le terrain.
Quelle est l’excuse cette fois ? La série rapporte juste ces paroles comme des évidences, et voir les Turcs être diabolisés sans aucune « contrepartie » scénaristique est dérangeant. En gros, tout dans la situation de ces personnages explique ces paroles, rien dans l’histoire de la mini-série ne le justifie. Les rationalisations sont, dans le contexte d’une guerre, fréquentes, et beaucoup de séries de guerre l’ont montré, mais généralement sans cautionner comme c’est le cas ici.
Cela m’a rappelé que dans beaucoup de fictions sur la Première Guerre mondiale, si ce n’est toutes, on avait jusque là affaire à des blancs affrontant des blancs ; ici on est plus dans le domaine de The Pacific, où l’ennemi est « autre », et on peut se permettre de ne pas le voir comme un humain. Les Australiens derrière Gallipoli sont peut-être trop loin de l’Europe pour s’en rendre compte, mais l’accumulation de propos racistes semble gratuite et provoque le malaise. On voudrait bien voir les Australiens tenter les mêmes avec des voisins à eux, pour voir.

Bon, je ne vous le cache pas, entre la longueur des scènes de débarquement (pensez Il faut sauver le soldat Ryan, multipliez par deux la durée) et le propos quasi-absent de la série ou, quand il est présent, puant, ne font pas de Gallipoli l’une des meilleures séries de guerre de la planète. Et vu qu’en ce moment on a le choix, aucune raison de s’absorber indéfiniment dans sa contemplation.
Reste qu’en revanche, ce qu’il n’a pas sur un plan narratif ou autre, le premier épisode de Gallipoli sert plutôt bien l’aspect reconstitution. Et quand on est un spectateur européen, on n’a pas trop eu affaire à des explications détaillées sur la bataille des Dardanelles (la plupart des tranchées que nous connaissons, par la fiction comme par nos cours d’Histoire, étaient à Verdun). Regarder Gallipoli aujourd’hui permet donc, sûrement de combler quelques lacunes, à condition de conserver un peu de recul.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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