Ugly flaws

19 octobre 2015 à 20:44

Même s’il est, sans aucun doute, plus facile de regarder Empire, ou Scandal, ce n’est pas encore sur les networks qu’on trouve les meilleures séries pour parler de la communauté afro-américaine. Je sais que BET n’a pas droit à un joli emoji attaché à ses hashtags, mais je vous promets que c’est là qu’on trouve LE drama sur une femme noire à voir absolument, à savoir Being Mary Jane. Et pour vous le prouver une fois de plus (ou, plus réalistement, pour parler dans le vide une fois plus, parce que dés que vous aurez fini de me lire vous retournerez quand même à vos Shondarhimeries), j’ai envie de vous parler ce soir de la saison 2 de Being Mary Jane, vu que la saison 3 démarre ce soir aux USA. Si j’arrive à ne convaincre qu’un seul d’entre vous à y jeter un oeil, je serai déjà ravie.

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Dans cette saison, Mary Jane tente d’aller de l’avant après la rupture, semble-t-il définitive, avec David, lequel a fini la première saison en emménageant avec sa nouvelle petite amie, un mannequin blond qui plus est. Being Mary Jane reprend donc avec une héroïne qui est dans tous ses états et ne parvient pas à faire la transition ; sa relation avec David aura, il est vrai, duré plusieurs années (même si les derniers mois ont été on/off comme on a pu le voir), et il n’est pas très étonnant que le deuil soit difficile à faire.
Le problème c’est que MJ se révèle très vite être obsédée par l’obtention d’une explication ; elle va passer son temps à harceler leurs amis communs, ou ses amis à elle, en répétant en permanence qu’elle a besoin de « savoir ». Sauf qu’elle n’entend pas les réponses qui lui sont proposées et qu’en gros, on devine que tant qu’elle n’aura pas réussi à être à nouveau avec David, rien ne la convaincra jamais totalement que c’est fini. Problème : la nouvelle copine de David est enceinte. Il va donc bien falloir se faire une raison.
Si vous trouvez que Mary Jane est agaçante dans cette intrigue, alors bienvenue dans la saison 2 de Being Mary Jane, qui bien que continuant de détailler les nuances d’un personnage complexe, se refuse désormais totalement à montrer son héroïne sous un angle sympathique. En fait la saison va, pendant les 12 épisodes qui l’occupent, trouver le moyen de toujours nous inquiéter du sort de son personnage central, nous émouvoir de ses tribulations et expériences, sans jamais nous forcer la main pour l’aimer, un choix risqué mais généralement payant. Plus qu’une protagoniste, Mary Jane devient (portée par l’énergie infinie de Gabrielle Union) une personne à part entière, et la série nous fait vivre à ses côtés ; comme une véritable personne, elle est parfois exaspérante, prise dans des contradictions, voire même incohérente, et Being Mary Jane fait un travail formidable en faisant en sorte que toutes ces nuances déplaisantes, qui dans d’autres fictions seraient bien souvent des défauts, participent à l’univers de la série. C’est en fait tout ce qu’un personnage féminin devrait être : terriblement imparfait. Pas irregardable pour autant.

Ce qui est chouette dans Being Mary Jane, c’est que comme son personnage central est multidimensionnel, je n’ai pas à souffrir de ses intrigues amoureuses sans contrepartie. Le travail de Mary Jane dans son émission Talk Back est aussi une composante majeure de la série, et cette saison encore, cela va nous donner énormément de matériel de réflexion. Le plus poignant à ce titre est certainement l’épisode sur une fusillade dans une école ; la nouvelle tombe à quelques minutes du début d’un live de Talk Back, et Mary Jane est mise en contact avec une mère de famille prête à témoigner face camera en attendant que sa fille puisse sortir de l’établissement une fois celui-ci sécurisé. Mais, comble de l’horreur, sur les moniteurs, Kara et Mary Jane vont assister en direct à l’annonce faite à cette mère que sa fille ne va pas sortir. On retrouve dans cette intrigue la même émotion que dans la saison 1 lorsque Mary Jane couvrait une tornade, et Being Mary Jane est toujours aussi efficace pour faire appel à l’émotion et rappeler qu’il y a un vécu derrière les faits divers. La série théorise beaucoup, sur foule de sujets (la scène du dîner dans le season premiere le prouve), et elle le fait bien, mais jamais en restant dans la pure abstraction.
A un degré différent, on va retrouver cette même ambiance lorsqu’un avocat d’un riche cabinet d’Atlanta menace de se suicider en direct à la télévision. Ce n’est pas Mary Jane qui couvre l’évènement (un autre reporter de la chaîne était déjà prêt sur place lorsque la police a commencé à encercler la voiture dans laquelle l’avocat s’était retranché), mais une fois encore, elle assiste, sur les écrans de son network, aux évènements en live. C’est l’occasion pour la série d’attirer l’attention sur le taux de suicide des hommes noirs ayant « réussi », Mary Jane essayant d’expliquer à Kara qu’il y a un lien entre ce suicide et celui d’un de ses collègues en saison 1, et foule d’autres, et l’épisode se montre très pédagogique en couvrant les recherches que fait MJ sur le sujets, statistiques à l’appui. La culture « corporate » de l’Amérique est nocive pour les hommes noirs, et le choc du suicide passé (« toutes ces armes », glissera au passage Mary Jane en assistant à la scène), Being Mary Jane va essayer d’attirer notre attention sur ce sujet peu abordé ailleurs, encore une fois.
C’est d’ailleurs l’un des nombreux éléments qui provoquent un déclic chez l’héroïne, qui décide que désormais elle voudra aborder de plus en plus de sujets sur la communauté Afro-Américaine et ses questionnements propres. Une volonté qui désarçonne Kara (elle a du mal à trouver sa place dans une telle ligne éditoriale, et est parfois contrainte de remettre MJ à sa place quand celle-ci confond journalisme et activisme), mais qui sème également le trouble au sein de la hiérarchie du network. Il y a une scène géniale pendant laquelle le supérieur de Kara essaye de parler avec celle-ci de la démarche de Mary Jane : pourquoi les noirs font toujours comme si tout avait toujours un rapport avec le fait qu’ils sont noirs ? Tout n’est pas du racisme ! Jouer la « race card » sans arrêt, il ne comprend pas. Kara, qui sait bien que le problème est plus complexe, ne lui répond rien, mais le reste de l’épisode et, à vrai dire, toute l’intrigue de la prise en main de Mary Jane sur la ligne éditoriale, décrit bien pourquoi ces sujets sont importants.
Encore une fois, cela permet à Being Mary Jane d’être vraiment importante dans sa façon de parler de « diversité » et de questionnements actuels, avec une foule de nuances et de subtilités, et parfois même sans chercher absolument à « en parler » mais juste à montrer la toxicité de certains aspects de la culture américaine qui semblent acquis, anodin et inoffensifs pour les blancs. Par exemple, pendant l’épisode de la fusillade, Patrick, le frère aîné de Mary Jane, attend la sortie d’école de sa fille dans sa voiture avec un bouquin… or une patrouille de police qui passait par là (ou peut-être que la voiture a été signalée par quelqu’un, qui sait) n’apprécie pas trop, et le traite immédiatement en suspect, avec un contrôle injustifié (oui donc au faciès, soyons clairs) et une agressivité palpable. La scène s’achèvera alors que Patrick est forcé de circuler pour ne pas énerver la police plus longtemps, alors qu’il ne gênait personne. Personne ne reparlera de cette scène par la suite ; il n’y a pas besoin, dans l’Amérique post-Ferguson, tous les noirs qui regardent BET savent très bien que tout a été dit.

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Par rapport à sa saison inaugurale, Being Mary Jane a aussi poursuivi ses efforts du côté des personnages secondaires. La dimension familiale se trouve changée par le nombrilisme de Mary Jane : là où en saison 1, elle intervenait sans cesse auprès de ses frères ou de ses parents, semblant tenir le monde sur ses épaules et régler les problèmes (financiers ou autres) de chacun, MJ prend ici de la distance. La relation avec sa mère s’est par exemple distendue clairement ; MJ fait aussi moins la chasse à son petit frère. Et son grand frère s’étant pris en main (même s’il n’est pas sorti de l’ornière), elle ne se sent plus autant obligée de mettre la main au chéquier sans arrêt, ce qui assainit d’autant leurs relations ; dans cette saison, c’est à la place l’une de ses nièces qui va occuper Mary Jane.
Niecy, une adolescente mère de deux enfants de deux pères différents, était déjà présente dans la saison inaugurale (incarnée par Raven Goodwin, déjà si poignante dans Huge), et ça fait vraiment du bien que le personnage reste, car il est magnifique… et magnifié par ses interactions avec Mary Jane. La plupart des personnages secondaires de la série n’ont pas la chance d’être aussi fouillés et nuancés, et c’est vraiment un privilège de voir Niecy grandir, et s’affirmer, face à sa grand’mère d’abord (ce qui la poussera à foutre le camp du domicile familial et aller emménager temporairement chez sa tante), puis face à Mary Jane elle-même.
C’est que, notre héroïne a toujours ce terrible sentiment de supériorité sur le reste de sa famille, et en grande donneuse de leçons, elle s’attendait à pouvoir remettre Niecy sur le « droit chemin » comme lors de ses interventions auprès de ses frères. Or Niecy refuse d’être ainsi modelée pour satisfaire Mary Jane ; l’adolescente va par exemple avoir des discussions très importantes avec Mary Jane sur sa santé et sa beauté, ce qu’en tant que femme mince, MJ a du mal à entendre. Being Mary Jane parvient à laisser de la place à Niecy pour dire sa vérité, pour dire qu’elle ne sera jamais mince et qu’elle veut surtout s’accepter ainsi, pas se torturer pour arriver à un idéal de beauté inatteignable, quand bien même Mary Jane, héroïne de la série, a du mal à se montrer réceptive. Finalement les deux femmes travailleront à une vie plus saine sans plus parler d’objectif de poids, et ça donne un arc plutôt réussi. De toute évidence, Niecy est en train de devenir l’autre grand personnage féminin de Being Mary Jane, certes au détriment de quelques autres, mais avec de très beaux résultats.

La saison 2 nous introduit également un nouveau personnage, Valerie, que Mary Jane a rencontrée par le biais de David et qui se retrouve en première ligne au moment de la rupture définitive. Comme elle est patiente, ouverte, et qu’elle essaye d’aider MJ, elle va occuper une place centrale dans la saison pour permettre à l’héroïne de travailler sur sa rupture ; comme Valerie est également psy, elle va souvent être mise à contribution pour écouter et conseiller, en dépit d’une relation assez tendue avec MJ qui n’hésite pas à être infecte avec elle, méprisant au plus haut point le fait que Valerie n’existe pas vraiment en-dehors de sa vie de mère, d ‘épouse et de professionnelle. Si Being Mary Jane aurait vraiment rendu un grand service aux spectateurs en donnant plus de temps d’antenne au personnage de Valerie (Salli Richardson est absolument géniale et parvient à insuffler énormément en peu de temps à son personnage), le résultat n’en est pas moins convaincant. Sur la fin de saison, Valerie agit également comme médiatrice entre Mary Jane et Lisa, ce qui lui permet de vraiment s’imposer dans la vie de MJ de façon organique, alors qu’elle en était totalement absente en saison 1.
A l’inverse, Kara n’est pas exactement en grande forme, et il faudra attendre la seconde moitié de la saison pour la voir accéder à des intrigues intéressantes. Being Mary Jane a, on l’a dit, apporté un grand soin à sa couverture des questions raciales des USA, mais essentiellement du côté des Afro-Américains. Le peu qui est tenté à propos de Kara et ses origines hispaniques manque, en revanche, profondément de finesse. Kara ne parle pas bien l’espagnol, elle ne se revendique pas latina, et au contraire elle revendique ne fréquenter que des hommes blancs ; alors quand dans sa vie entre un Latino qui s’assume et qui a du mal avec le rapport de Kara à son héritage, on s’attend à un peu mieux qu’une Kara sur la défensive et qui préfère plaquer son Jules plutôt que de devoir en discuter posément.
Quelque part, Being Mary Jane montre bien avec cette intrigue que même une fiction très bien intentionnée ne peut pas composer sur des sujets que ses auteurs ne maîtrisent pas : oui, la série fait un travail incroyable en parlant de sujets qui touchent les noirs, mais son équipe d’auteurs (et notamment sa créatrice comme son mari producteur) sont noirs, pas hispaniques. C’est la raison pour laquelle Being Mary Jane existe (et a le mérite d’exister) qui fait que l’intrigue autour de Kara est une voie sans issue ; fort heureusement sur la fin de la saison, une brève intrigue familiale va lui permettre de sortir de ce bourbier. Au passage, si quelqu’un vous demande, je suis pour archi-pour un spin-off sur Kara, surtout si elle devait quitter Mary Jane. Non, c’est pas spécialement en projet, mais si jamais, je suis pour. Là. Vous imaginez si Kara avait un spin-off diffusé sur Univision ? Nan-nan mais c’est bon j’arrête !

On ne saurait tous les citer, mais plusieurs autres personnages secondaires de Being Mary Jane auront leur quart d’heure de gloire pendant cette saison : la dépression de Lisa (qui dans le season finale enterre toute possibilité de réconciliation, je pense, avec Mary Jane), le coming out de Mark à 43 ans (et la réplique qui tue de son père « oui je suis homophobe, mais c’était pas une raison pour me mentir sur qui tu es »), l’ambition dévorante de Paul (le petit-frère de MJ qui cherche à devenir riche à tout crin), et même, sur la fin de la saison, le nouvel enjeu amoureux de Mary Jane, Sheldon, qui a une vision bien à lui de la romance… mais qui a très mal choisi son moment pour en faire part à sa dulcinée. Par contre, appeler un personnage Sheldon ? Really ?! Et ce sera quoi après, Buffy ?

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Même si je n’aime pas toujours Mary Jane, ses décisions à la con (demander à David de lui faire un bébé, par exemple) et son tempérament de merde (…plaquer David par SMS comme une merde parce qu’elle n’est pas tombée enceinte), j’adore toujours autant Being Mary Jane. Ce n’est pas facile tous les jours mais quand on prête l’oreille à ses protagonistes et à leurs défauts, on trouve vraiment des personnages très humains et touchants. Que Mary Jane n’y soit que rarement réceptive ne change rien au fait que la série fait de gros efforts pour fournir une galerie de portraits nuancée, une constellation d’expériences et de ressentis.
J’aime que Being Mary Jane nous présente une héroïne bornée, limitée par ses propres idées préconçues sur le bonheur, mais ne s’y limite jamais. Quand le père de Mary Jane lui explique que, peut-être, il est éventuellement envisageable qu’il soit possible que finalement le bonheur ne signifie pas se marier et avoir des enfants, ou peut-être pas dans cet ordre, quand Sheldon explique que pour lui le mariage et les enfants ne font pas partie de l’objectif, et que même la cohabitation n’est pas son truc, quand Valerie admet n’avoir pas vraiment d’existence au-delà de sa vie à la maison et au travail, quand Niecy revendique la liberté de décider si le père de son aîné mérite d’avoir une place dans la vie de celui-ci, Being Mary Jane dessine les contours d’une multitude de possibilités. Mary Jane les ignore plus ou moins volontairement, mais elles sont là, dans toute leur complexité. Ce sont autant de chemins qu’elle pourrait choisir d’emprunter, mais Being Mary Jane veut aussi, j’ai l’impression, attirer notre attention sur ce qu’une femme noire moderne veut obtenir à tout prix ; l’obsession du mariage est un thème récurrent dans les séries « black », vraisemblablement une réalité culturelle qui résulte de la crainte d’être (jeune) mère célibataire, de la crainte d’être limitée à la sphère familiale, de la crainte de ne pas réussir ou de devoir amputer sa carrière. Being Mary Jane propose avec les errances amoureuses de son personnage une grande discussion afroféministe sur ce que coûte parfois cette obsession, mais que celle-ci existe dans un contexte bien précis. C’est le genre de choses qui fait que saison après saison, la série est fascinante à regarder, même quand en apparence il n’est question que de « trouver le bon » dans une relation amoureuse.

Je sais plus si j’ai pensé à vous dire qu’il fallait absolument regarder Being Mary Jane. C’est sûrement le meilleur drama « diversité » de la télévision américaine, Cookie be damned. Au juste, je ne sais pas ce que je vais faire de ma soirée en attendant que la saison 3 commence ; il y a des chances que la surexcitation m’empêche de dormir. Quand je pense que vous manquez ça, je suis triste pour vous.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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