Vivre sans elle, mais avec eux

9 novembre 2015 à 19:25

Au centre de Mémoires Vives, il y a un concept profondément tragique : parler de la perte d’un enfant. Jacques et Francine sont de tels parents, qui il y a 30 ans, ont vu leur fille Laurie sortir de la maison en précipitation, pour ne plus jamais y revenir. Elle aurait été vue pour la dernière fois aux côtés d’un homme promenant son chien près d’un parc, et depuis, plus rien.

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Enfin, non, pas tout-à-fait rien, car les parents ont tenté de déplacer des montagnes pour la retrouver. Jacques, en marge de sa carrière de chirurgien, a notamment créé l’association « Mémoires Vives », qui vient en aide aux familles qui ont également perdu un enfant, et met en place des structures pour les aider dans leurs recherches ; Francine, un peu différemment, a quant a elle passé les trois dernières décennies à voyager de par le monde dans le cadre de missions humanitaires. Inutile de dire que leur mariage n’a pas subsisté aux assauts du temps et de la peine. Jacques s’est remarié peu de temps après avec Claire, une éminente cancérologue ; leur union a duré 25 ans avant de s’interrompre voilà 3 ans. Il est désormais en couple avec la fille d’un couple d’amis, Mélissa, une jeune femme qui est étrangère à ces blessures passées. Les (ex-)compagnes, les enfants, et maintenant les petits-enfants, vivent chacun avec une marque profonde laissée par les interrogations autour du sort de Laurie.
C’est également, à des kilomètres de là, le cas de Christian, qui élève seul son fils Clovis après la disparition de la mère de celui-ci voilà plusieurs années. Tous doivent composer avec l’absence d’une disparue.

Mais Mémoires Vives est avant tout un téléroman québécois, et à ce titre, ce n’est pas une série dramatique sombre voire tragique, mais bien un feuilleton familial, un gigantesque ensemble show où le concept de départ (la disparition) sert de liant à des intrigues jouant sur l’authenticité.
L’épisode introductif de Mémoires Vives va donc s’employer beaucoup plus à parler des personnages en présence que des absentes. On va nous y décrire longuement les relations, dont beaucoup sont émoussées par le temps et/ou la rancœur, entre les différents membres d’une même famille, qui n’est pas seulement recomposée mais aussi largement gangrénée par le non-dit. La disparition de Laurie est en quelque sorte l’origin story de toute la famille, mais aucun protagoniste ne se définit par elle, renvoyant bien la série à sa fonction soapesque (…dans le bon sens du terme, semble-t-il !) avant d’en appeler à des émotions fortes. D’ailleurs, en fait d’émotions, le premier épisode n’a pas trop le temps d’essayer de toucher les spectateurs : il y a trop de personnages à exposer pour pouvoir s’autoriser beaucoup de profondeur. Cela sera, éventuellement, l’affaire des épisodes suivants, quand ce qui anime chacun se révèlera aux autres : la maladie de l’un, la morsure du célibat de l’autre, et, peut-être… des suspicions de pédophilie chez un troisième ? C’est en tous cas, sans beaucoup de finesse, ce que l’épisode tente de nous faire croire, même si le ton de Mémoires Vives prête plutôt à penser que ce n’est qu’un écran de fumée derrière lequel se cache un twist ultérieur.

Pour être claire, Mémoires Vives n’est pas d’une immense finesse dans ses intrigues, et sa façon d’articuler l’exposition de façon très appuyée ne joue pas en sa faveur. Par contre, et c’est une très belle compensation, la distribution est particulièrement solide (et je ne dis pas ça parce qu’en ce moment Marie-Thérèse Fortin est mon idole dans Boomerang ; mais par certaines de ses attitudes dans ce premier épisode de Mémoires Vives, elle m’a fait penser à Alicia Florrick ce qui est un sacré compliment en soi). Peut-être parce qu’on y trouve des beaux rôles de personnes âgées (les rôles centraux sont ceux de grands-parents, et il y a même des arrière-grands-parents sur la fin de l’épisode), et que les personnages les plus jeunes se trouvent mécaniquement un peu plus en retrait, j’ai aimé observer ces portraits, même quand ils ne sont pas peints avec le plus tendre des pinceaux comme c’est le cas pour Francine.

Qui plus est, les dialogues sont irréprochables, et c’est particulièrement important dans le cas d’une série de type soapesque, où les personnages vont probablement passer le plus clair de leur temps à communiquer des émotions les uns aux autres ; c’est, en outre, ce sur quoi il me semble que beaucoup de primetime soaps et équivalents commettent des négligences. Et justement, c’est par ce genre d’expériences que naît mon admiration sans borne pour la télévision québécoise : quand on entend parler ses personnages, on ne doute pas qu’ils soient des personnes. Les dialoguistes québécois sont décidément des gens formidables.
Aussi, même quand une intrigue ou une scène semble d’une banalité inouïe (« tu sais-tu qui est la nouvelle blonde de papa ? »), on finit tout de même par s’absorber dans l’échange, par rire ou s’agacer aux côtés des protagonistes. Et vu que dans toutes les séries soapesques, le plus important est de s’impliquer avec les personnages, et d’accepter de passer du temps en leur compagnie même si ce qui leur arrive n’est pas fascinant (ou, dans le cas d’autres séries, si c’est surréaliste), le pari est ici rempli : avec une bonne dose de « parler vrai », on peut s’autoriser à parler pour ne pas dire grand’chose. Ce n’est pas grave. On atteint alors, avec une série telle que Mémoires Vives, un degré qui est légèrement au-delà du « bête » divertissement ; c’est fidélisant en diable, sans jamais exiger trop de la part du spectateur. Et vu que l’écriture et l’interprétation sont de qualité, on n’a pas l’impression de créer du temps de cerveau disponible, juste de se trouver une communauté de personnages au sein de laquelle se faire adopter.

C’est bien ma veine. Ça fait des années que je repousse le visionnage de Mémoires Vives, et je m’y mets au moment de faire mon archivage… juste pour découvrir que j’ai envie de regarder la suite.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Toeman dit :

    Bon, si ça peut te consoler un peu, la suite est quand même pas éblouissante. J’ai fini par arrêter la série à la fin de la première saison. J’avais à peu près le même sentiment que toi sur le pilote, mais cette écriture un peu grossière a fini par me lasser. Les personnages restent très attachants, ceci dit, et si la série ne souffrait pas de la comparaison d’avec ses soeurs sur la même chaine, j’aurais peut-être continué.

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