Yellow is the new orange

15 décembre 2015 à 19:44

Lorsqu’une petite tendance télévisuelle conduit à obtenir quelques succès… très vite on obtient une tendance en pleine crise de croissance. Inspirée à Orange is the new black, mais aussi Wentworth (dont plusieurs adaptations ont fleuri en Europe de l’Ouest), Antena3 a par exemple lancé au printemps Vis A Vis, une série carcérale féminine.
La démarche ne trompe personne, d’autant que le degré d’originalité de la série est très limité : une jeune femme naïve est en envoyée en prison ; elle n’est bien-sûr pas une criminelle, mais une victime des circonstances. Si vous vous souvenez bien, c’est une caractéristique essentielle des séries women in prison : utiliser comme personnage central une héroïne à laquelle le spectateur peut s’identifier, qui bien que plongée dans un milieu violent rempli de criminelles va en réalité assumer une position de victime. C’est bien, les scénaristes de Vis A Vis ont fait leurs devoirs.

Mais comme beaucoup de ces séries partent justement du même point de départ, y compris par les temps qui courent (Unité 9 par exemple ne commence pas différemment), toute la nuance est contenue dans les personnages secondaires, ce qu’ils ont à apporter, leurs interactions avec l’héroïne, et la façon dont ils sont interprétés.

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De ce côté-là, Vis A Vis ne s’est pas vraiment inspirée de la richesse des portraits d’Orange is the new black. Ou alors, juste sur un plan visuel : oui, la distribution fournit une palette assez variée de femmes, avec une diversité ethnique et physique qui a priori joue en sa faveur. Mais au-delà, ces femmes sont au stade du premier épisode totalement interchangeables. Si l’on met de côté l’héroïne (sur laquelle je vais revenir dans un instant), elles sont toutes présentées comme venant d’un contexte socio-culturel similaire, et sont présentées dans le premier épisode non pas pour qui elles sont, mais pour leur degré de dangerosité. On ne peut pas vraiment dire que Vis A Vis remporte la partie sur ce point.

En revanche, du côté des interactions avec le personnage central, il arrive que ce soit intéressant. Ainsi, l’héroïne échappe de justesse à une incarcération dans une cellule avec Zulema, la plus dangereuse femme de la prison , et finit dans une cellule communautaire un peu moins pourrie, avec trois femmes qui s’entendent plutôt bien. Cependant, cela ne signifie pas que tout danger est écarté : même si elles accueillent l’héroïne en riant, en essayant de la faire se détendre (bonne chance), et en lui filant même quelques astuces, toutes ne sont pas fiables de la même façon.
Yolanda, qui occupe la couchette du dessus, se montre vite la plus attentionnée, et console notre héroïne pendant sa première nuit en lui tenant la main et lui offrant son médaillon catholique. Dans un autre genre, Soledad (dite « Sole ») est le genre de grand’mère à vous donner des conseils et vous laisser vous dépatouiller seule après : empathique, mais pas au point de vous torcher. Et puis il y a Anabel, qui est très marrante et n’hésite pas à rendre service, sauf qu’après il faut renvoyer l’ascenseur. Hors de cette cellule, on rencontre aussi Rizos, une jeune femme pleine d’énergie et de bonne humeur… qui se cherche une nouvelle copine. Chacune de ces quatre protagonistes étant bien interprétée, on a droit à des scènes vivantes, humaines, et surtout décrivant quelque chose d’un peu plus ambigu que ce que le contexte carcéral typique n’aurait pu laisser penser.

Bon. Depuis tout-à-l’heure, je l’appelle « notre héroïne », mais il faut bien que je vous parle de l’oie blanche qui est supposée nous faire pénétrer le monde de cette prison. Macarena, qui comme vous le savez si vous avez fait attention pendant vos cours d’espagnol (c’est-à-dire contrairement à moi qui n’en ai jamais eu), est un vrai prénom et pas seulement une chanson de l’été, n’est pas franchement un cadeau. Je retirerais presque tout le mal que j’ai dit de Piper dans Orange is the new black, parce qu’ici on a droit à un grand nombre de clichés similaires, mais en pires : Macarena est a priori la seule femme venant d’une famille riche, la seule avec une éducation, la seule (pour l’instant, disons) qui soit coffrée pour un crime en col blanc, la seule qui soit naïve, la seule qui n’ait jamais vu un film carcéral et qui comprend pas quand il se passe des trucs sous son nez, et ainsi de suite. Elle est plutôt affligeante. A part clamer son innocence (surtout qu’elle est incarcérée en attente de son jugement dans un mois, donc elle se débat encore dans les histoires d’avocats), et tomber dans tous les pièges possibles pendant les 48 premières heures de son séjour en taule, elle n’est vraiment bonne à rien. En plus elle est incapable de mentir…
Mais ce qui fonctionne bien, c’est que le pilote de Vis A Vis ne s’arrête pas là. Une intrigue en fil rouge est en effet introduite lorsqu’une prisonnière décède, et que tout le monde se demande où sont passés les 9 millions qu’elle avait volés mais que personne n’avait jamais retrouvés. Macarena, qui peut-être ne sera pas longtemps la sombre idiote que l’on connaît, se voit assigner le poste de la défunte lors d’un atelier, et trouve un indice qui peut-être lui permettra de savoir où sont les 9 millions. Et ça, c’est primordial, parce que sa caution se monte à 1 million d’euros ! Si elle met la main sur le pactole, elle sera libre en attendant son jugement, ce qui serait un immense progrès, d’autant qu’elle fait des crises d’anxiété à répétition pendant les premières heures de son incarcération. Mais pour mettre la main sur les 9 millions, il faudra sûrement être dehors, donc peut-être planifier une évasion…
Alors Vis A Vis va aussi se transformer en une chasse au trésor et une préparation d’évasion, et c’est un concept plutôt sympathique d’autant qu’évidemment, Maca ne sera sûrement pas la seule sur la piste des 9 millions. Accessoirement ça va peut-être rendre Macarena moins godiche et et plus intéressante à suivre, c’est donc tout bénef.

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Le plus fou ? Les quelques bonnes idées de Vis A Vis ne s’arrêtent même pas là.

Ainsi, contrairement à la majorité des autres séries women in prison du moment, Vis A Vis reprend l’idée de Capadocia de se dérouler dans une prison privée, nommée Cruz del Sur. Cela ne signifie pas qu’on y aborde des questions politiques comme dans la série HBO (je vous renvoie à ma critique du pilote), mais cela permet quand même de changer un peu la donne, ne serait-ce que visuellement parce que les prisons publiques de l’Espagne ne ressemblent probablement pas à ça. Mais surtout, et ça n’a l’air de rien comme ça, mine de rien ça met en place des mécanismes intéressants en interne ; ainsi ce n’est pas vraiment la notion de Justice qui prime dans l’incarcération, mais une certaine idée de l’efficacité.
Cela met également les gardiens dans un rôle différent : a priori ils ne souffrent pas de mauvaises conditions de travail, et sont parfois plus qualifiés que la directrice de la prison, qui a en plus le malheur d’avoir l’esprit ouvert et le cœur sur la main. Les dynamiques sont donc subtilement altérées lors des discussions entre les différents membres du personnel. Et en fait, au sein de cette équipe, il y a des personnages finalement bien plus détaillés que beaucoup de prisonnières, en partie parce qu’on ne parle pas de simples fonctionnaires. Ainsi, la cheffe des gardes est une femme qui n’a pas mauvais fond, même si c’est une dure à cuire ; cependant, celle qu’on surnomme « la Gouverneure » est également une femme qui revient à peine d’un congé maternité. Sa famille étant prise pour cible par des proches de certaines prisonnières, elle devient donc un maillon fragile. A l’opposé, il y a un gardien ex-flic qui aime mieux péter la gueule d’un de ses collègue que faire preuve de violence sur les prisonnières. Ou encore cette saloperie de médecin qui a l’air trop content de travailler dans une prison pour femmes pour être honnête.

Un autre aspect intéressant de la série est dans sa façon de gérer le contexte violent d’une prison. Il y a énormément de clichés sur la question, mais Vis A Vis en évite finalement pas mal.
En fait, Macarena est plus terrifiée de par son rôle d’outsider et son ignorance, qu’elle n’a vraiment de raisons de l’être. Certes Zulema semble dangereuse, mais pour l’instant sa dangerosité réside essentiellement dans ses regards mauvais, la façon dont elle maltraite sa souffre-douleur attitrée et qui sert de mise en garde aux autres prisonnières de Cruz del Sur, et dans ses menaces (notamment à la Gouverneure). Mais finalement il n’y a pas vraiment de baston dans ce premier épisode (juste une altercation avec des gardiens), quelques armes blanches passent de main en main mais personne ne se fait poignarder, et en fait, pour être claire, quand une prisonnière décède, la série dépeint des membres du personnel et des prisonnières profondément touchés par la situation. La mort n’est pas anodine dans Vis A Vis. Pour quiconque a vu Oz, où on peut sans trop exagérer avancer qu’il y a un acte violent par épisode et un mort dans un épisode sur deux, on est ici dans un contexte totalement opposé. Ce n’est pas que la prison soit un endroit tranquille et accueillant (comme Unité 9 peut parfois dépeindre), et il faut rester sur ses gardes, mais que la mort ne soit pas traitée par-dessus la jambe par Vis A Vis fonctionne vraiment très bien parce que, quand il se passe quelque chose, ça impacte le spectateur autant que le personnage. Ça devient fort, émouvant, significatif.

Dernier point et après je vous laisse tranquille : Vis A Vis est peut-être la série carcérale féminine la plus aboutie visuellement. Déjà parce que la série fait très attention à maintenir une identité visuelle très forte, construite autour des nuances de jaune et de bleu-vert/gris (la première couleur étant évidemment mise en valeur par la seconde). Hormis je crois dans les quelques flashbacks de Macarena, cette esthétique est omniprésente, soulignée par l’usage de filtres, et ça donne un rendu plutôt sympathique même quand la camera ne se donne pas trop de mal pour le reste.
Le vrai problème de la réalisation, c’est sa façon de montrer les corps féminins. L’incontournable séance de fouille (qui offrira du full frontal), les douches, etc… dés qu’une actrice peut se balader sein nus face cameras, ça ne va pas louper, généralement même si rien ne le justifie. Je vous accorde que la télévision espagnole est, de ce côté-là, rarement timide ; et en-dehors du full frontal que je n’ai encore jamais vu, il y a d’ailleurs pas mal de ces séries qui le font aussi subir à des acteurs masculins (plans sur les fesses et abondance de torses nus régnant en maîtres). Mais étant donné que tous les personnages montrés ici dans une nudité partielle ou totale sont des femmes ET des prisonnières, et considérant en plus le très lourd passif du genre women in prison en matière de sexploitation, on est en droit de tiquer un peu.

Bon, disons-le tout net, Vis A Vis n’est pas LA grande série espagnole qu’il faut absolument que vous ayez vue cette année (non c’était Refugiados, ça), mais elle est en tous cas plutôt réussie malgré ses idées pas toujours très originale. Un peu plus tôt cette année, j’avais d’ailleurs vu passer des spoilers sur ma timeline (c’est ça de suivre des sites espagnols pour se tenir au courant), et je pense que le fil rouge peut donner des trucs pas dégueulasses.
D’ailleurs Vis A Vis a fait quelques unes des meilleures audiences séries de 2015 en Espagne, et sa deuxième saison débarque le mois prochain sur Antena3, donc je ne suis pas la seule à le penser. De là à suggérer à des chaînes françaises de tenter l’importation à défaut de pouvoir se payer Orange is the new black, il n’y a qu’un pas que… hop ! Je franchis.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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