Believe again

24 janvier 2016 à 20:00

Pour les téléphages de ma génération, il y a eu quelques rites de passage incontournables, et nous avons tous des anecdotes un peu sentimentales sur notre premier souvenir d’Urgences, Friends… ou X-Files. Et pour tous ces vétérans de télévision des années 90 (cette ère pendant laquelle la télévision n’était visible que sur une télévision), ce soir, c’est un peu difficile de résister à la vague de nostalgie que suscite le retour de cette dernière, quand bien même on n’aurait pas toujours fait partie des fans hardcore de la série, ou que, mettons, on l’aurait lâchée avant la fin (tout en étant extrêmement peinés par son annulation, allez comprendre). La tentation est grande de partir dans de grandes envolées lyriques sur les dimanches soirs en access primetime de Hem6 et que… non ça va, j’ai pitié de vous, je m’arrête là. En plus je suis à peu près sûre qu’en suivant les tags vous trouverez plusieurs souvenirs de ce type, et on va éviter de radoter comme des vieux.
Bref, la charge émotionnelle autour des X-Files est immense. C’est donc tout naturel que, à mesure que se rapproche la diffusion de la mini-série évènement qui marque son retour (et que je vais être honnête avec vous, j’appelle tout simplement la saison 10), beaucoup des vieux de la vieille dans votre entourage se hâtent pour se refaire un épisode, ou plusieurs, ou tous, de la série des années 90. Je ne fais pas exception à la règle, et si j’ai décidé il y a quelques mois maintenant que je ne me ferais pas d’intégrale, je n’ai pas pu m’empêcher de revoir le pilote de la série… qu’après tout je n’avais jamais reviewé dans ces colonnes. C’est à partir de ce soir chose faite.

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En fait si, je vais quand même vous la donner, mon anecdote sur le premier épisode de The X-Files que j’ai vu, en particulier sur un point : ce n’était pas le pilote. J’ai découvert ce dernier des années plus tard ! En revanche je le connaissais plutôt bien sur le papier, car entre les romans de la série et les différents supports écrits (magazine officiel, guide officiel, cartes à collectionner officielles… il y avait beaucoup d’argent officiel qui nous sortait des poches pendant la folie X-Files !), j’avais fini par me faire une idée assez précise de la façon dont les choses démarraient.

Pour ceux qui, comme moi, sont parfois à la traine, ainsi que pour ceux qui n’ont pas eu le temps ou l’envie de se lancer dans un marathon avant que la série ne revienne, voici les faits, rien que les faits.
L’agent du FBI Dana Scully est recrutée par Scott Blevins, le chef de division qui supervise un certain Fox Mulder. Elle est désormais rattachée au même service que ce dernier, celui des x-files, c’est-à-dire des dossiers non-classés faute d’explication rationnelle. Comme elle est de formation scientifique, il est attendu de Scully qu’elle apporte un regard objectif sur les cas traités par Mulder, et de rendre des rapports sur les activités du service des x-files, le sous-entendu étant que si rien de solide ne vient appuyer le travail de Mulder, rien ne justifiera le fonctionnement du service. La perspective n’enchante guère Scully qui saisit d’emblée que son rôle est le contraire d’objectif : on attend d’elle quelque chose de précis, discréditer le travail de Mulder. Après s’être vue confier sa mission, Scully se rend ensuite directement dans les bureaux des x-files et y rencontre Mulder lui-même, auquel elle se présente et qui, en quelque sorte, lui fait passer son propre entretien de recrutement.

Ce qui se joue dans cette séquence d’exposition, lorsque Dana Scully rencontre Scott Blevins et reçoit ses instructions, puis rencontre Mulder et vit une rencontre-miroir, est absolument génial. C’est en gros tout ce qu’un pilote doit apporter dans ses premières minutes (même si je précise que cela ne constitue pas l’ouverture de la série à proprement parler).
On y trouve à la fois des informations factuelles sur les deux héros, tout en commençant à construire ces personnages en précisant leurs convictions et en nous montrant leurs émotions (les interlocuteurs de Scully dans le bureau de Blevins sont eux dotés d’une remarquable poker face, et ne nous sont absolument pas présentés, ni leur parcours). Tout cela sans oublier de poser les enjeux sur le long terme, et notamment ce qui deviendra la mythologie centrale de la série avec l’Homme à la Cigarette, présent dans le bureau de Blevins pendant l’entretien de Scully avec celui-ci.
Ainsi, pendant ces deux entrevues, le CV de Scully puis de Mulder sont amplement discutés ; on y apprend que Scully ne travaille au sein du FBI que depuis deux ans, après avoir été recrutée à la sortie de la faculté de médecine, matière qu’elle enseigne depuis lors (à Quantico, même si ce n’est pas explicité : la scène a été coupée). Quelques minutes plus tard, il nous sera cependant révélé que Scully a également écrit une thèse de physique (remettant en question la compréhension de la relativité d’Einstein, rien que ça), quelque chose que je passe mon temps à oublier car, si la formation médicale de Scully est régulièrement mise en avant au cours de la série, la théorie physique, qui est quand même un tout autre champs de spécialisation, est plus rarement mentionnée. De son côté, Mulder est psychologue de formation, spécialisé dans les crimes violents ; il a une excellente réputation. Il fait partie du FBI depuis plus longtemps (au moins 5 ans, puisque l’un de ses profils a permis d’arrêter un criminel notoire en 1988). Ce n’est que récemment qu’il a décidé de s’occuper des x-files, profitant d’être dans les bonnes grâces de la hiérarchie pour se consacrer à sa lubie.

Pendant leur première discussion dans le bureau des x-files, Mulder et Scully vont non seulement confronter le CV l’un de l’autre, mais aussi leurs opinions. Et on voit immédiatement que quelque chose de très vivant se met en place entre eux : Mulder, avec l’humour qui le caractérise, semble aimer tester sa nouvelle partenaire, mais sans jamais être méchant ; Scully, qui bien que rigoureuse apparaît vite comme quelqu’un de très perceptif, semble rapidement apprécier cet humour et leurs échanges intellectuels.
Là où l’entretien avec Blevins s’était conclu sur une Scully contenant sa colère devant la mission confiée, la discussion avec Mulder se termine sur un sourire de Scully qui ne laisse aucune ambiguïté sur le fait qu’elle apprécie malgré tout son assignation. Peut-être parce qu’ils ont tout de suite eu une conversation honnête, bien que bizarre, sur les extraterrestres… ou peut-être parce que malgré son grain de folie, Mulder lui a immédiatement proposé d’aller tester sur place sa théorie sur une affaire en cours. Il est d’ores et déjà clair qu’auprès de Mulder, elle peut penser ce qu’elle veut ; pour Blevins, elle peut penser ce qu’elle veut tant que cela va dans le sens de la hiérarchie et de la mission qui lui a été confiée. Le choix est vite fait.

Cette première affaire concerne une série de morts dans un petit patelin de l’Oregon, où tous les cadavres ont été retrouvés avec de curieuses traces dans le dos : deux marques ne correspondant à rien de connu, et sur lesquelles a été prélevée une substance elle aussi non-identifiée. En soi, l’intrigue n’est pas extraordinaire (après, peut-être qu’il y a près de 20 ans j’aurais dit le contraire ; c’est là le danger des revisionnages). Elle permet en tous cas, et surtout, de confirmer l’alchimie parfaite des deux personnages, et creuser le sujet de leur background. Qui sont-ils et surtout, en quoi croient-ils ?
Eh bien Mulder croit bien-sûr (enfin, « bien-sûr ») que des extra-terrestres sont derrière les décès, mais il est ouvert à l’éventualité qu’il se trompe ; s’il se montre si vite si accueillant envers Scully, c’est parce qu’il semble pressentir qu’elle est le yin à son yang. Après tout, la seule façon pour lui de prouver ses théories est d’avoir épuisé toutes les explications scientifiques, et la participation de quelqu’un comme Scully est vitale dans son entreprise. Au cours de l’épisode, il va révéler en toute sincérité d’où lui vient cette obsession (dévoilant par la même occasion l’histoire de l’enlèvement de sa sœur), et expliquer clairement à Scully qu’il pense que le gouvernement cache des choses importantes sur ces questions. Il est également conscient d’avoir perdu la grâce de ses supérieurs, et d’être désormais un paria ; ce n’est pas ce qui le préoccupe le plus dans l’immédiat.
Sa nouvelle partenaire, quant à elle, passe le plus clair de l’épisode à chercher des raisons scientifiques à chaque évènement, fut-il mineur ; d’une part parce que c’est sa mission, de l’autre parce qu’il devient vite clair que c’est sa façon de concevoir les choses. Lorsqu’elle manque de repères rationnels, Scully préfère s’abstenir de tirer des conclusions, plutôt que de partir dans des conjectures ; elle ne refuse cependant pas les éléments lorsqu’ils se présentent à elle et sont plus ambigus, restant ouverte aux possibilités d’explications lui ayant échappé. Cela ne veut pas nécessairement dire qu’elle croit aux théories de Mulder, du moins pas dans un premier temps ; mais quand elle sent deux marques à l’arrière de son dos, elle panique tout de même, preuve qu’elle pense qu’il y a peut-être une chance pour que Mulder ait raison sur quelque chose. Sa confiance en lui va même plus loin : ce n’est pas simplement qu’elle envisage qu’il ait raison, c’est qu’elle n’hésite pas à se montrer vulnérable après avoir eu peur. Lorsque Mulder se confie à elle ensuite, elle l’écoute attentivement et avec peu de jugement : ses questions comme son visage indiquent une ouverture totale.

C’est immédiatement une chouette dynamique qui se met en place, et surtout, elle fonctionne tout de suite, ce qui est quand même très rare dans un pilote. Les deux personnages apparaissent immédiatement avec des nuances, certaines plus évidentes que d’autres (bien que très rationnelle, Scully porte dés ce premier épisode une petite croix en or autour du cou). La façon dont les deux agents commence à collaborer en gardant à l’esprit que l’autre peut avoir raison, en se chamaillant gentillement mais sans jamais se fâcher simplement parce que les points de vue divergent, est vraiment parfaite. Son énergie est d’autant plus intéressante que même les discussions les plus animées peuvent se finir par un éclat de rire, et parce qu’aucun de deux ne s’entête à convaincre l’autre. D’ailleurs c’est tellement agréable que Scully ne soit pas cantonnée à un rôle de pisse-froid face à l’exubérance et l’enthousiasme de Mulder.

Chacun, à sa façon, est LE héros de la série auquel la série nous intime de nous identifier. C’est d’abord Scully, parce qu’elle nous a introduits au monde des x-files et de par sa nature d’outsider. Elle est notre avatar pour pénétrer dans le monde de la série ; c’est par ses yeux que nous vivons l’introduction aux affaires non-classées, que nous apprenons les enjeux internes du FBI, et commençons à ressentir nos premières émotions. Pourtant c’est aussi Mulder, qui de par son charme ravageur et ses plaisanteries à répétition, se pose comme un héros typique attirant la sympathie ; ensuite c’est l’empathie qu’il suscite lorsqu’il se montre vulnérable. Sans parler du fait qu’en tant que personnage déclarant mettre à jour des secrets gouvernementaux et découvrir des vérités cachées (aussi surnaturelles soient-elles), il ne peut que gagner notre assentiment. Résultat, pour deux raisons totalement opposées, nous ne pouvons qu’apprécier Mulder et Scully ; il est donc vital qu’ils ne se comportent pas comme des ennemis méfiants, mais plutôt comme des partenaires respectueux se faisant confiance l’un à l’autre. Dans le fond, pourquoi s’énerver : l’un veut croire mais pas à n’importe quel prix, l’autre veut bien envisager de croire mais sous conditions !

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L’épisode se finit comme se finiront la plupart des intrigues de X-Files, a fortiori dans les premières saisons : l’affaire n’est qu’à moitié résolue.
Il existe à la fois des éléments rationnels (bien que leurs chambres d’hôtel aient été incendiées, il leur reste une preuve matérielle qu’il s’est bien passé quelque chose)… et vagues (cette preuve matérielle ne permet de rien affirmer de définitif). Qui plus est, pendant la scène-clé (et pour la première fois d’une longue liste !), Scully n’a pas pu assister de ses propres yeux aux évènements, et ne possède donc que le témoignage de Mulder pour écrire son rapport sur l’affaire et en particulier sa conclusion. Cela permet à Scully de préserver une distance bienvenue devant Blevins. Cependant il est aussi clair, dans le même temps, que celle-ci ne réserve pas son scepticisme qu’aux théories de Mulder. Elle remettra la seule preuve en sa possession à son supérieur en insistant sur le fait que, même si cette preuve ne prouve en fait pas grand’chose, elle ne discrédite pas non plus totalement Mulder. A sa sortie du bureau, elle lèvera aussi un sourcil circonspect en croisant l’Homme à la Cigarette qui va voir Blevins. Scully est trop rigoureuse pour ne pas aussi mettre en doute les intentions de ses supérieurs quand les agissements de ceux-ci ne sont pas totalement rationnels…

Mais alors au final, extra-terrestres ou pas extra-terrestres ? Au terme de ce premier épisode, The X-Files penche, bien-sûr, un peu plus d’un côté que de l’autre ; mais tout son génie est de laisser à chacun la possibilité de croire ce qui lui plaît. L’explication rationnelle est difficile mais pas totalement impossible ; le fait qu’une conspiration (le mot n’est pas explicitement lâché dans l’épisode, mais la séquence de fin du pilote va clairement dans ce sens en accompagnant l’Homme à la Cigarette dans un épilogue silencieux) mette en cause des humains joue un peu. Après tout, on peut douter de l’intervention d’extra-terrestres, mais il devient difficile de nier pour le spectateur qu’il se passe en tous cas quelque chose de louche.
Croire à ça, nous dit The X-Files, est suffisant pour s’aligner avec Mulder : c’est clairement le parcours de Scully dans cet épisode introductif.

C’est ce qui me plaisait tant dans The X-Files. La série parle de paranormal, mais n’oblige personne à croire d’emblée. Il y a de la place pour les deux écoles de pensée, chacune ayant ses bons côtés, sa raison d’être et des justifications à ses raisonnements. Je vous ai déjà dit tout le bien que je pensais de pareille liberté de croire (ou pas) laissée aux spectateurs, et qui a depuis été largement remise en question par les séries nées au 21e siècle.
Il me semble que c’est en fait le plus grand défi qui attend The X-Files ce soir : nous vivons désormais dans une autre culture, télévisuellement et en général. Des milliers d’heures de procedurals rigoureux sont passés par là, nous martelant depuis que seules les preuves concrètes comptent et que la science prévaut sur tout. Le rationnel a dominé la télévision, a fortiori américaine, pendant une décennie et demie.
Le doute et l’ambivalence peuvent-ils y être réintroduits ? Ma foi… I want to believe.

par

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. akito dit :

    La série qui a accompagné toute ma vie étudiante ! Les épisodes passaient le samedi soir… Nous étions un petit groupe de fans invétérés incollables. Je l’ai vue et revue, en entier, les saisons 2, 3 et 4 m’ont particulièrement marqué, d’ailleurs je suis en train de passer la liste des titres d’épisodes en revue et tous les souvenirs reviennent. Tooms, Duane Barry, la colonie, Anazasi, Tunguska, Area 51, … Tous les personnages secondaires de la série étaient également mémorables, Skinner, le Smoking Man, Alex Krycek, les Lone Gunmen/Bandits solitaires, et bien sûr les informateurs de Mulder, Gorge Profonde, Mr X, Marita Covarrubias… Ce qui était pas mal c’était les épisodes purement « paranormaux » qui permettaient de souffler un peu entre les épisodes axés sur le « complot du gouvernement », et qui parfois étaient d’une ambiance plus légère voire comique, comme la guerre des coprophages (3ème saison), ou encore Le Shérif a les Dents Longues (5ème saison) que je me repasse de temps en temps. Tiens, ce serait l’occasion 😀 J’attends cette suite avec impatience. Je n’ai aucune idée du synopsis de l’épisode 1X10, mais Mulder/Scully en tant que couple, j’avais moyennement aimé…

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