Can’t live with them, can’t live without them

21 avril 2016 à 12:00

Une chose m’apparaît de plus en plus clairement pendant cette 7e édition de Séries Mania : les séries en projection publique sont infiniment moins variées que celles disponibles pour les accrédités. Je ne parle pas ici de nombre, ni même, exceptionnellement, de nationalités (bien que vous le savez il s’agisse d’un de mes plaisirs lors de cet évènement, car certains pays nous sont totalement inaccessibles par ailleurs ; je vous renvoie à la review d’hier sur ma première série émiratie, Qalb Al Adalah). Non, cette diversité, elle est aussi dans les sujets et dans les tons.
Plus qu’une collection de thrillers éprouvants, Séries Mania a tout le potentiel pour proposer aux spectateurs de découvrir que la fiction internationale n’est pas faite que de meurtres/disparitions, d’enquêtes austères et de personnages torturés, et je crois que mon plus grand regret cette année, c’est que cela ne soit apparent que pour qui va fouiller parmi les séries proposées en visionnage aux professionnels. Je ne suis pas sûre de comprendre l’intégralité des tenants et aboutissants des choix de programmation pour le public, mais puisque j’ai l’opportunité de vous parler des séries qui n’ont pas été sélectionnées, permettez que je poursuive sur ma lancée.

Vrazki, une série bulgare, est un excellent exemple de cela (ce qui explique que le paragraphe précédent serve d’intro à ma review !).

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Proposée par la chaîne privée bTV (dont les efforts ces dernières années sont visibles, en témoignent Stuklen Dom et surtout Pod Prikritie, toutes deux connaissant une belle carrière internationale), la série s’intéresse à un couple à la dérive que rien de tangible ne retient ensemble, si ce n’est quelques convenances et habitudes. Il ne s’agit cependant pas d’un drama maussade sur l’écroulement d’un mariage, mais plutôt d’une dramédie de mœurs sur fond de série familiale.

Le couple en décomposition au centre de la série, c’est Toni et Mika, mariés depuis une vingtaine d’années environ. C’est leur fille Dara qui, en voix-off, nous explique que leur rencontre a été plus que fortuite : il était médecin légiste, elle était la petite-fille d’un de ses « patients ». Le coup de foudre est immédiat, ils s’aiment (passionnément !), ils se marient, ils ont une fille. Mais depuis cette période idyllique, les choses ont bien changé et désormais ils supportent à peine de rester dans la même pièce. Cela explique (en tous cas en partie) pourquoi Toni et Mika ne se sont pas envoyés en l’air depuis au moins 6 mois, d’ailleurs.
Je vous confirme au passage que faire de Dara la narratrice du début de l’épisode, puis nous asséner cette vérité lors d’une discussion du couple, donne l’impression que l’omniscience de la narratrice va un peu trop loin ; mais en réalité, Dara n’est pas la narratrice de toute la série, seulement du début et de la fin des épisodes. C’est une maladresse indéniable étant donné le contenu de la dramédie, très portée sur « la chose », comme on dit pudiquement. Il n’y a vraiment aucune raison pour que Dara soit au fait des détails de la vie sexuelle de la plupart des personnages, et si on prête attention, elle ne l’est pas, mais l’emploi de cette voix-off le fait penser dans un premier temps. Il y a un vrai problème structurel sur ce point, mais bon, on va s’en remettre.

La disette sexuelle n’est pas le seul problème du couple, d’ailleurs. Mika est une architecte ambitieuse, entièrement focalisée sur sa carrière, et qui ramène l’essentiel des revenus du foyers. A ce titre elle agit donc souvent de façon autoritaire, et s’agace de devoir sans cesse trainer son mari beaucoup plus mou. Toni est, il est vrai, d’une inertie assez phénoménale : il faut toujours tout lui dire. Mais il faut préciser qu’il a vécu voilà quelques mois une expérience effrayante : il a cru qu’il allait perdre un testicule et depuis, il prend vraiment la vie du bon côté, essayant de faire des trucs plus spontanés. D’ailleurs son métier de conseiller matrimonial (il a changé de carrière) lui permet de passer ses journées à fumer des joints dans son cabinets avec ses patients. C’est médicinal, qu’il dit. Comme il est en manque de contacts humains, et principalement féminins (et que cette histoire de cancer des boules l’a rendu obsédé par sur son appareil génital), Toni consacre le plus clair de son temps libre à aller regarder du porno sur internet, et à reluquer les belles femmes dans la rue. Les passe-temps de chacun ne font qu’accroître la fracture entre Toni et Mika, soyons clairs. Ils évoluent à présent dans deux univers mentaux différents.

Toutefois, Vrazki ne se limite pas à cette problématique. La série s’intéresse aussi au reste de la famille : Dara, leur fille, une adolescente en chaleur pas spécialement futée (c’est le genre à baver sur le garçon de ses rêves à se dire qu’il a peut-être secrètement un faible pour elle… alors qu’il est précisément en train d’embrasser sa petite-amie à ce moment) ; Liya, la fille de Mika issue d’un premier mariage, une jeune femme intelligente mais obsédée par la perspective de devenir célèbre à tout prix ; Bogdan, le frère de Liya, un documentariste épris d’Afrique, et désormais également de Vangari, une Africaine rencontrée sur place qu’il veut épouser ; et enfin Felina, la grand’mère paternelle, une actrice sur le retour alcoolique et mesquine (dans une interview à la télévision nationale, elle n’hésite pas à dire d’un ton badin que son plus grand regret est d’avoir eu Toni).
Il me faut aussi mentionner l’ex-mari de Mika (et père de Bogdan et Liya), encore très présent, qui vient de se mettre en couple avec une nouvelle conquête, une bimbo qui veut absolument être reconnue comme une épouse potentielle par la famille. Enfin, Toni et Mika ont un couple d’amis dont ils célèbrent l’anniversaire de mariage dans le pilote, avec des conséquences désastreuses (la violoniste qui joue la sérénade au restaurant s’avère être la maîtresse de l’heureux mari. La scène est proprement hilarante et justifie à elle seule le visionnage du premier épisode de Vrazki). Je crois que j’ai tout le monde…?

Il y a d’excellents morceaux dans cet épisode introductif, ainsi que quelques répliques bien senties qui ne gâchent rien. Un personnage de producteur d’émissions de télé réalité glissera par exemple que « personne n’a fait faillite pour avoir sous-estimé le public », ou Toni expliquera à Dara que les conseils qu’elle a trouvé dans un magazine féminin pour approcher son béguin ne valent rien, vu que « les magazines féminins qui expliquent comment pensent les hommes sont écrits pour des femmes par d’autres femmes ». En soi aucune de ces phrases n’est foncièrement originale, et ces vérités ne viennent pas exactement transcender la réalité du spectateur ; mais elles font toutes mouche et c’est quand même l’essentiel.

En outre, Vrazki est, je l’ai mentionné plus haut, sans cesse en train d’explorer le rapport des personnages à la sexualité, mais de façon totalement dédramatisée, et cela offre des moments précieux.
Dans ce premier épisode, Mika a par exemple organisé une vente de charité dans une prison (elle a urgemment besoin de se refaire une clientèle, et renouveler son image de marque est donc sa priorité). Les dessins vendus lors de la soirée sont réalisés par des taulards, sauf qu’elle a organisé l’évènement si vite que la peinture à l’huile n’a pas eu le temps de sécher ; le personnel de la prison a donc employé des dessins produits précédemment… qui sont tous hautement graphiques. Mika est franchement la plus choquée de tous par ce qui se dévoile à mesure que les toiles sont montrées au public et à la presse, tandis que le reste de la famille pouffe gentillement, Toni faisant même l’effort de se porter à son secours et d’employer son jargon psy pour noyer le poisson et masquer l’embarras de son épouse (preuve, aussi, qu’ils ont encore leurs moments de complicité, au passage). La scène fonctionne, comme plusieurs autres, parce que Vrazki parvient à jongler avec une certaine idée de la télévision grand public et son envie d’arrêter de jouer aux prudes, et qu’elle enjoint ses spectateurs à en faire autant. Arrêtez de vous prendre la tête avec le sexe, semble-t-elle intimer aux spectateurs. En tous cas, les personnages, eux, font de leur mieux pour se mettre au diapason. Toni a d’ailleurs, semble-t-il, déjà une aventure extra-conjugale qui se profile pendant cet épisode, et d’après mes lectures, Mika n’est pas loin derrière.

Bien que très imparfaite (et produite un peu à la va-vite comparée à d’autres séries de la chaîne bulgare, plus travaillées), Vrazki est donc un divertissement plein d’énergie et de bonnes idées, quand bien même il repose sur un concept assez simpliste. Son format de 45 minutes lui permet en outre d’étendre ses observations à un cast pléthorique, sans jamais perdre de son rythme.
Bien-sûr vous ne verrez pas Vrazki pendant Séries Mania, et mes reviews de ces derniers jours peuvent, à ce titre, vous apparaître comme un rien sadique. Mais je crois qu’en l’état actuel des choses, il est important de se rappeler que la pluralité de tons et de thèmes existe malgré tout pendant le festival, et que parfois la perception qu’on a d’un évènement de ce type se joue à pas grand’chose : si Vrazki (ou Londongrad, ou Die Boekklub…) avait été projetée au public pendant cette édition, on aurait sûrement moins le sentiment de faire du sur-place au milieu des meurtres glauques et disparitions irrésolues.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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