Style and substance

29 décembre 2016 à 15:00

Pour quelqu’un qui n’apprécie que très modérément les séries historiques, au hasard moi (ben, quoi ?), le period drama ressemble souvent à ceci : une période historique avec des jolis vêtements, des décors à reconstituer dans un luxe de détails jusqu’au moindre bouton de porte, et plus largement, une nette tendance à glamouriser des époques souvent tragiques pour une large partie de la population à commencer par les femmes et/ou les personnes de couleur (souvent omises ou pire, idéalisées par ces fictions).
Au final, la série historique finit par n’être qu’une excuse pour cristalliser une période dans l’imaginaire collectif. Quelque chose qu’elle se réjouit souvent de faire, au lieu d’en tirer des ressorts dramatiques puissants qui permettent d’interroger l’Histoire et ses conséquences sur ceux qui l’ont vécue aux premières loges, pas comme les spectateurs de ces fictions qui n’en ont déjà qu’une idée déformée. Un peu par définition.

Je ne pensais sincèrement pas trouver en The Collection la solution à tous ces problèmes ; une série dans le milieu de la haute-couture qui éviterait la tentation de verser dans le glamour et la reconstitution minutieuse du moindre ourlet ? Eh bien pourtant, oui, c’est bien ce qu’accomplit ce premier épisode, qui en un peu moins d’une heure parvient à ajouter de l’épaisseur à son intrigue et ses personnages.

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The Collection tire donc parfaitement parti de son contexte, c’est-à-dire l’après-Guerre, bien qu’à travers elle la série offre aussi un commentaire sur la Seconde Guerre mondiale, en un sens. Et ce dés sa seconde scène (je reviens sur la première dans un instant), lorsque son personnage central Paul Sabine, un homme à la tête d’une maison de couture parisienne en pleine expansion, assiste à des manifestations se déroulant dans le cadre d’un procès contre un ancien collaborateur des Nazis. Il devient vite apparent pour le spectateur, ces soupçons vont par la suite se confirmer, que Paul Sabine n’a pas exactement sa conscience pour lui dans ce domaine.
Ni dans aucun autre, en fait : Paul Sabine est l’un de ces personnages masculins ombrageux qui peuplent la fiction historique, a fortiori si elle est dite d’excellence, cachant derrière des airs affables (qui sont avant tout le fruit d’une époque et d’une éducation) un tempérament inquiétant. Il est ainsi capable d’engager quelqu’un pour agresser violemment son propre frère, qu’il aime pourtant infiniment, pourvu que cela serve son but sur le long terme.

Le frère de Paul Sabine lui-même, bien qu’étant un jouisseur narcissique de la pire espèce, est un personnage fascinant. A mesure que l’épisode se déroule comme un rouleau de ruban, on comprend que son motif est plus complexe qu’il n’y paraît. Claude Sabine est en effet, de prime abord, un artiste dans tout ce que le terme implique de cliché : il n’aime pas qu’on le force à bosser (ce qui ne lasse pas d’excéder Paul Sabine, qui s’approprie ses créations), il a un certain idéal de la création qu’il veut produire (et une haute idée de la façon dont la muse doit le visiter), et dans l’intervalle, il aime à s’amuser. C’est ce dernier point, toutefois, qui représente aussi sa plus grande vulnérabilité puisqu’il aime à s’amuser avec des hommes, et en 1947, ce plaisir est littéralement coupable. Entiché d’un beau marin rencontré récemment, Claude va découvrir qu’en réalité son attitude insouciante ne le protège pas de la violence ; il ignore (au moins pour le moment) qui a engagé ce fabuleux marin pour lui tenir compagnie.
Plus émouvant encore, l’on découvre tardivement que Claude voue une affection sincère à une couturière de la maison Sabine, la jeune Nina. La révélation de leur tendresse l’un pour l’autre donne à The Collection l’opportunité d’éviter les clichés qui lui tendaient les bras et de dépeindre une vie affective et sexuelle complexe.

La raison pour laquelle cette relation est si poignante, c’est qu’en début d’épisode nous avons accompagné Nina alors qu’elle revenait, aux côtés de sa mère, d’un voyage loin de Paris. Pas spécialement un voyage d’agrément : la jeune femme a, dans le plus grand secret, donné naissance à un petit garçon conçu hors mariage. Une épreuve qui a plus qu’entamé l’énergie de Nina, forcée par les circonstances et surtout la société d’alors à faire le deuil d’un enfant qu’elle ne reverra plus jamais, puis de reprendre sa vie mine de rien là où elle l’avait laissée sous un prétexte quelconque quelques mois plus tôt. Étouffant sous le poids de sa souffrance, et sûrement aussi de sa mère, elle-même employée de l’atelier Sabine, Nina commence à envisager de partir au loin, sans se retourner. On devine qu’elle n’est revenue à Paris que parce qu’elle était sévèrement gardée par sa mère cerbérique… et qu’elle avait besoin de revoir Claude une dernière fois. The Collection, sans oser le confirmer de vive voix, nous indique du bout des lèvres qu’il est probablement le père de cet enfant dont il ignore l’existence.

Mais le départ de Nina, qui souhaite s’enfuir pour Londres, va être involontairement empêché par l’arrivée dans sa vie d’un photographe américain, Billy Novak, alors de passage à la maison Sabine dans le cadre d’un article pour une publication étrangère. Fasciné par la beauté fragile de la jeune femme, et profondément investi dans son idée du beau, Novak va sans le savoir changer à la fois sa vie à elle, sa vie à lui, et celle de tout l’atelier de Paul Sabine. Il est en réalité l’évènement déclencheur de ce premier épisode de The Collection, armé uniquement d’un appareil photo et de sa naïveté enfantine.

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Tout l’art de The Collection est de réussir à coudre ensemble, délicatement, ces intrigues personnelles, en révélant les contradictions de ses personnages et en explorant leur désir, parfois très violent, de survivre émotionnellement après avoir survécu physiquement à la pire période de leur vie… tout en persistant à offrir un cadre raffiné, élégant, voire purement contemplatif. Certaines séquences de ce premier épisode de The Collection en seraient presque abstraites tant elles interviennent, avec une délicate soudaineté, dans l’intrigue, offrant des respirations bienvenues, mais qui ne sont jamais totalement gratuites.
La beauté sublime créée dans l’atelier Sabine offre un contrepoids puissant à ce qui se trame dans les tréfonds de ses personnages, dans le cœur desquels règne le chaos.

En arrivant à maintenir des moments de grâce parfaite tout en racontant mille choses sur ses protagonistes et leur époque, The Collection touche presque à la perfection. Mon regret essentiel est que Nina soit le seul personnage féminin de cet épisode inaugural à bénéficier d’autant de détail (l’épouse et la mère de Paul Sabine enverront cependant quelques signes prometteurs, surtout en fin d’épisode).
On peut aussi constater qu’en dépit des efforts de The Collection pour inclure des personnages de couleur, en particulier parmi les figurants, une seule femme noire (Juliette, la meilleure amie de Nina à l’atelier) parvient à prendre la parole, après plus d’une vingtaine de minutes, et uniquement pour parler d’une femme blanche (on a déjà de la chance de connaître le prénom de Juliette, en fait). Je sais qu’on ne peut pas attendre TOUS les miracles d’une même série, mais vu le doigté de The Collection sur tant d’autres aspects, et voyant combien de sujets la série est capable d’aborder, même si cela se fait parfois de façon fugace, j’aurais bien voulu qu’elle prenne le risque d’aller là et qu’elle nous parle, enfin, de personnages de couleur français dans l’après-Guerre, un sujet qu’à ma connaissance la fiction télévisée française n’a jamais touché (mais il est vrai que j’ai reporté ma retentative d’Un village français aux calendes grecques). Certes, The Collection n’est qu’en partie une production française, mais enfin.

Je sens déjà, pourtant, que je pinaille : les qualités de The Collection sont nombreuses, et impressionnantes. Et une seule série ne peut pas résoudre tous les problèmes de la fiction historique à elle seule.
Le fait que The Collection commence par une scène à la How to get away with Murder, ajoutant une aura de mystère à une intrigue pourtant déjà bien chargée par les meurtrissures personnelles, les dynamiques interpersonnelles, les commentaires sur la société française de l’après-Guerre, ou encore une interrogation plus abstraite sur la mode et le beau (pas du niveau de détail d’Underwear / Atelier, certes, mais tout de même), tout ça en apportant un soin évident à sa réalisation, est quand même hautement louable. Il faudra juste que la série, pourvue de 8 épisodes à peine, soit capable de conduire puis conclure ses expérimentations simultanées de façon suffisante.

C’est donc impressionnée que j’ai fini le premier épisode de The Collection, qui démarre ce soir sur France3, et je vous enjoins à donner sa chance à cette série qui donne un cachet certain à une chaîne qui en avait bien besoin. Je serais surprise que vous n’y trouviez pas au moins un petit quelque chose à y admirer.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. mabo dit :

    J’ai été agréablement surprise par le début de la série et l’écriture des personnages. Je sors d’une tentative de visionnage de Mr Selfridge qui était vraiment lisse et cliché en comparaison. J’aime beaucoup que tous les personnages commencent à être complexes dès le début. Je trouve que cette histoire de crime caché n’était pas vraiment nécessaire vu le foisonnement de choses qui arrivent, sans compter le contexte historique qui décore mais aussi participe à l’histoire de la série. C’est vraiment plaisant de rencontrer ce genre de série qui va plus loin que la superficialité de son thème premier qu’est la mode.

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