The house always wins

27 mars 2017 à 20:30

Les déboires de la télévision publique sud-africaine n’ont rien de neuf, et j’ai déjà pu vous en entretenir aussi bien à travers de cas spécifiques que de fun facts, sans parler des articles sur la politique de programmation. Vu de l’extérieur, le groupe SABC semble galérer régulièrement, un phénomène que ses difficultés financières et organisationnelles (celles-ci étant largement interconnectées) ne peuvent aider ; les conséquences assez prévisibles de tels problèmes étant évidemment à aller chercher du côté du mécontentement des spectateurs.

Et comment le leur reprocher ? Quand on voit ce qui se produit aujourd’hui avec High Rollers, série qui faisait autrefois partie des fictions les plus ambitieuses de la chaîne SABC3 et qui s’achève ce soir, brutalement et sans cérémonie, on ne doute pas un seul instant que les fans de la série aient été totalement méprisés par la télévision publique, comme tant d’autres avant eux. Le comment du pourquoi est dans l’article du jour.

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Mais revenons d’abord aux origines : High Rollers est créée par Joshua Rous et Luke Rous, qui la produisent au sein de leur compagnie Rous House Productions. Il leur a fallu 4 années de développement pour obtenir le sésame (et les fonds) de SABC3 ! Finalement, la série débute sur les écrans sud-africains en avril 2013.

Le drama suit trois personnages : les deux frères King, ainsi que TT, un ami si fidèle qu’il est considéré comme un troisième membre de la fratrie.
Les King sont orphelins de père ; Charles King a en effet trouvé la mort dans des circonstances restées floues, mais résolument criminelles. Cela n’a pas empêché le plus jeune, David, de prospérer, et il est devenu le propriétaire d’un florissant casino. Le frère le plus âgé, Paul, a quant à lui fait de la prison ; lorsque la série commence il a trouvé la religion comme moyen de rédemption, et tente de remettre sa vie sur les rails grâce à une conditionnelle. A ce portrait de famille encore faut-il ajouter Helena King, la matriarche manipulatrice qui possède le terrain sur lequel son fils a construit son casino, et des pièces rapportées et/ou employés du casino divers, comme l’épouse de TT, Gugu, qui travaille à développer les liens avec les « baleines » ; le frère de celle-ci, Kenny, qui dirige la revue burlesque du casino (et l’un des personnages ouvertement gay de la télévision sud-africaine) ; Analine, l’ex-femme de David ; les trois enfants de ceux-ci…
A son lancement, High Rollers est un ensemble drama jouant ainsi aussi bien sur les conflits interpersonnels, que sur la vie du casino, en particulier parce qu’une si lucrative affaire fait forcément l’objet de convoitise. Les 26 épisodes de la première saison trouvent leur public, et tout va bien.

Tout va si bien, en fait, que SABC3 a du mal à laisser partir la série lorsque sa diffusion s’achève au mois de septembre 2013. Cette histoire de 26 épisodes par saison, c’est pas mal, mais ça pourrait être mieux ! Tenez, imaginez si, au lieu de réunir les spectateurs devant leur écran une fois par semaine, High Rollers le faisait… plusieurs fois par semaine ?!
En conséquence, au lieu de commander une deuxième saison classique, SABC3 fait le choix de renouveler High Rollers pour qu’elle revienne en 2015… mais en modifiant son format. La série d’une heure hebdomadaire devient alors une telenovela, ce qui en Afrique du Sud signifie une série quotidienne, avec une saison incluant une fin bouclée (mais potentiellement renouvelable ; rappelons que ce n’est pas du tout la norme en Amérique du Sud), et surtout, proposée trois jours par semaine seulement. Les épisodes passent alors à une durée d’une demi-heure. Le procédé peut surprendre, mais il n’est pas inédit et surtout pas sur les écrans de la télévision publique, qui aime bien transformer ses dramas à succès en séries quotidiennes (c’était le cas l’année précédente du teen drama Skeem Saam, une initiative ayant fait ses preuves). Qui plus est, l’ensemble drama qu’est High Rollers se prête très bien à cet exercice.
High Rollers revient donc en juin 2015 sous cette nouvelle forme, et bien que nécessitant un peu d’ajustements, notamment aux niveaux des intrigues interpersonnelles , la série s’en tire plutôt bien.

Tout va si bien, en fait, que SABC3 en veut plus. Après cette deuxième saison de 156 épisodes diffusés du lundi au mercredi, la chaîne publique décide une fois de plus de changer le format de High Rollers, et commande à Rous House un soapie à part entière, c’est-à-dire une série quotidienne proposée à raison de 5 épisodes par semaine. Cette fois ce sont donc 260 épisodes qui figurent sur le bon de commande. La saison 3 est produite de façon à être diffusée dés l’été 2016 (la saison 2 s’achève le 6 juillet… la 3e commence le 7 juillet !) et ainsi entretenir la flamme pour que le soufflet ne retombe surtout pas, puisque l’idée motrice de ces changements de format est précisément de tenir les spectateurs captifs.
Cette extension de commande pour High Rollers apparaît comme éminemment logique de la part de SABC3, à une époque où la chaîne est en pleine transition : son quota de productions sud-africaines doit atteindre 80%… en un mois ! Et avec très peu de séries originales dans ses grilles à ce moment-là, SABC3 n’avait pas beaucoup d’autres options. Le passage au format soapie est donc autant un témoignage du succès de High Rollers… qu’une expression du besoin de SABC3 de se trouver de quoi remplir ses grilles sans passer par une période de développement longue. Vous savez, comme les 4 ans qui ont été nécessaires aux frères Rous ? Voilà, long comme ça.

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Les problèmes sont donc apparus avec la 3e saison : les audiences de High Rollers ont commencé à chuter, passant d’un chiffre déjà bas en mai (645 800 spectateurs environ) à un autre vraiment préoccupant (autour de 540 500 spectateurs) dans sa nouvelle case de 19h30. Pour être juste, il faut préciser que les audiences de SABC3 ont chuté dans leur ensemble avec ce fameux passage au quota de 80%. Ses nouveautés, introduites à la hâte, n’ont pas tellement obtenu les faveurs du public non plus ! Mais on a vu combien ce qui était le problème de la chaîne avait tendance à devenir le problème de la série.

Voilà qu’en novembre dernier, SABC3 annonce sans crier gare que High Rollers est annulée, et qu’elle disparaîtra de ses grilles sous 30 jours. Comble de l’élégance, cela signifie que la distribution et l’équipe de la série se retrouveront au chômage pile pour les fêtes de fin d’année… Classe, très classe.
La nouvelle fait l’effet d’une bombe : les annulations en cours de diffusion ne font tout simplement pas partie de la culture télévisuelle locale. Généralement, les chaînes attendent la fin de la diffusion d’une saison pour faire un sort à une série, discrètement. Le groupe SABC a même la réputation de faire l’inverse, c’est-à-dire diffuser des séries pour lesquelles les factures ne sont pas payées (et trainer les pieds pour renouveler officiellement les contrats), plutôt que de les annuler faute de financement. En fait, l’engouement récent des diffuseurs pour les telenovelas se prête encore mieux à ces pratiques : une série même quotidienne devient renouvelable ou annulable au terme d’une saison, et non pendant ; un système confortable qui a jusque là bien marché pour d’autres chaînes. Dans ces circonstances, et avec les deux tiers de sa commande de 260 épisodes honorée, pourquoi SABC3 est-elle si pressée d’enterrer High Rollers ? Et en plus, cela force la chaîne publique à lui trouver un remplacement en mois d’un mois, au lieu d’attendre la fin de la diffusion et d’employer ce temps pour le développement d’autres projets… C’est à n’y rien comprendre.

A circonstances exceptionnelles, réaction exceptionnelle. Pour l’une des rares fois de leur histoire, les spectateurs sud-africains s’organisent, notamment par le biais d’une pétition ; les réseaux sociaux s’enflamment. La presse et la critique ont également du mal à faire sens de la décision de SABC3, et se font abondamment l’écho des développements de cette curieuse affaire.

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Et des développements, ce n’est pas ça qui manque.
D’abord, SABC3 décide d’annoncer que ce sont des épisodes de Generations (le soapie de SABC1, alors délogé par des rencontres de foot) qui occuperont la case dés décembre. Cela constitue, à vrai dire, la seule communication du groupe audiovisuel public à propos de cette affaire, puisque la presse essuie refus sur refus d’obtenir plus de précisions sur les conditions de l’annulation. Rous House Productions entame de son côté des négociations afin d’éviter que le couperet ne tombe ; les discussions durent deux semaines, sans succès. Les Rous décident alors pour la première fois, début décembre, de communiquer avec le public autour de la chose ; Rous House Productions avait probablement essayé de garder le silence en espérant ainsi temporiser, cette fois les producteurs lâchent les fans sur le diffuseur public. Ils entreprennent également de se tourner vers les tribunaux, et déposent simultanément un recours urgent auprès d’ICASA (Independent Communications Authority of South Africa, l’équivalent du CSA).
De son côté, SABC3 entretient la confusion, et prend tout le monde de court en publiant huit « teasers » (des résumés des épisodes à venir) pour High Rollers prévus pour janvier, puis un autre groupe de dix teasers pour février, indiquant que la diffusion pourrait repasser à trois jours par semaine. Le diffuseur public dit aussi n’avoir pas connaissance des déclarations publiques des Rous… ou d’une quelconque annulation ! En fait, le porte-parole de SABC3 nie même avoir reçu une quelconque assignation devant un tribunal. Un recours judiciaire, où ça ? Tout au plus la chaîne explique-t-elle la décision de l’annulation en indiquant que le groupe public a trop de programmes locaux et pas assez de place dans les grilles. Huh-uh.
De guerre lasse, les producteurs ont annoncé en janvier avoir épuisé leurs recours.

Finalement c’est bien ce qui se produit : 8 épisodes sont diffusés en janvier, puis remplacés par Generations ; en février, ce sont 10 épisodes qui sont diffusés à raison de 2 épisodes puis 3 épisodes par semaine. En mars, rebelote : High Rollers n’apparaît qu’à 10 reprises, et SABC3 annonce finalement que le series finale sera proposé le 27 mars à 20h30. C’est donc ce soir, c’est donc maintenant (et même pas dans la tranche horaire habituelle de la série).
On en sait peu sur le contenu de cet épisode final, mais il y a fort à parier que les fans ne vont pas obtenir une conclusion décente à leurs intrigues, vu les choix de diffusion des trois derniers mois. High Rollers, jadis joyau de la couronne de SABC3, passe par la petite porte pour ses adieux.

Il y a quelques jours, les SAFTAs, les récompenses de la télévision sud-africaine, ont amplement récompensé High Rollers. La série s’est vue offrir le prix du meilleur soap (alors que la telenovela The Road partait favorite), ainsi que trois Golden Horns pour sa réalisation, pour son écriture, et pour l’interprétation de Anthony Coleman, qui incarne David King. Une bien piètre consolation ce soir, au moment où s’affiche pour la dernière fois le générique d’une nouvelle série maltraitée par SABC. Sûrement pas la dernière.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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