Affair of State

30 mars 2017 à 7:37

Ce soir-là, Emilia Urquiza a pris sa décision : elle va faire ses bagages et s’éloigner définitivement de la capitale avec ses deux enfants, que sa mère doit lui amener d’un instant à l’autre à la chambre d’hôtel qu’elle occupe, quittant ainsi son mari jusqu’à ce qu’il accepte enfin de signer les papiers du divorce. Elle a, en réalité, quitté leur foyer précédemment, mais c’est l’échec de la discussion autour du divorce plus tôt dans la journée qui l’incite à prendre le large pour de bon et aller s’isoler à la campagne.
Son mari, lui, ne l’entend pas de cette oreille. Il revient à la charge en s’invitant dans sa suite à l’hôtel, en lui faisant une crise (il l’accuse au passage de le tromper avec un autre), en hurlant, en la menaçant. Il ne signera jamais les papiers. Ils ne la laisser pas ruiner tous leurs efforts jusqu’à présent. Mais il est clair que ce mariage est fini, vu la violence à peine contenue du mari, laquelle finit par s’exprimer contre Emilia. Celle-ci ne se laisse pas faire, et après une éprouvante course-poursuite dans la suite, ils finissent par se trouver face à face, sous une pluie battante, sur le balcon de la chambre d’hôtel dont son mari lui barre la sortie ; Emilia n’a aucune issue.
Quelques secondes plus tard, le corps du mari s’abat sur le toit d’une voiture, plusieurs mètres plus bas, dans la rue.

Sauf qu’Emilia Urquiza n’est pas devenue, en une poignée de secondes, une présumée meurtrière comme les autres : son mari n’est nul autre que Diego Nava Martinez, le Président du Mexique.

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Poursuivant son assaut de l’Amérique du Sud, Netflix lançait ce mois-ci sa troisième série produite sur le continent (après Club de Cuervos, que vous aviez déjà oubliée, et 3%) avec Ingobernable, un thriller politique mettant en vedette Kate del Castillo, l’inoubliable Reina del Sur. Si avec ça les spectateurs hispanophones ne se ruent pas sur la série, c’est à n’y rien comprendre tant Netflix aura vraiment mis toutes les chances de son côté !

Ingobernable est pourtant assez atypique, aussi bien en ce qui concerne son sujet que la forme que prend son premier épisode. Celui-ci n’est en effet pas exactement en temps réel, mais il entretient l’illusion qu’il l’est.
Ainsi l’épisode propose de suivre minute par minute les détails de cette éprouvante soirée pour Emilia ; la scène de violence domestique qui précède la mort du Président Nava est montrée dans le moindre de ses détails, et engloutit près d’un quart d’heure sur les 37 minutes de cet épisode d’exposition. Sont également détaillés les parcours d’autres personnages au long de la soirée, qui vont à n’en pas douter prendre de l’ampleur même s’ils apparaissent pour le moment comme secondaires : l’attachée de presse du Président, le Secrétaire d’État à l’Intérieur, le Général chargé de la Défense, mais aussi la famille proche du couple présidentiel, et même le père d’Emilia, un riche industriel qui au moment du drame, et quelques autres.
Malgré le défilé de visages, c’est vraiment aux côtés d’Emilia Urquiza, pourtant, que le spectateur est invité à vivre les évènements. Des évènements confus, filmés perpétuellement dans une sorte de panique (et pour cause), et détaillant les actions, décisions et émotions de l’héroïne… mais qui pourtant se gardent bien de répondre à la vraie question : finalement, Emilia a-t-elle tué le Président ? Vers la fin de l’épisode, elle affirmera son innocence… après avoir menti aux officiers de sécurité du Président, après avoir pris la fuite, après avoir fait son possible pour se cacher, et avant de tirer volontairement sur quelqu’un qui était sur le point de la retrouver. On se permet de ne pas tout-à-fait écarter le doute. Et puis si ce n’est elle, qui donc ? Rien de ce que nous avons vu ne permet de suspecter qui que ce soit d’autre à l’heure actuelle.

Ce chaos ambiant fonctionne bien pour le premier épisode d’Ingobernable, en particulier couplé à cette illusion de temps réel. On a l’impression à la fois de comprendre la détresse d’Emilia (harcelée par un mari dont on peut se demander si c’est la première scène de violence) et le séisme institutionnel qui s’apprête à secouer le Mexique, alors que son Président vient de mourir (un choc comparable à celui du premier épisode de Designated Survivor, en un sens ; le spectre du terrorisme en moins).

Mais à plusieurs reprises dans ce pilote, je me suis aussi surprise à penser que j’aimerais qu’Ingobernable soit plus claire sur certains points, plus structurée, plus traditionnelle dans son approche de l’exposition peut-être. Les rares scènes sans Emilia (auprès des membres de l’entourage présidentiel) en disent trop peu sur les personnages ; j’avoue ne pas savoir qui sont réellement ces gens quand l’épisode s’achève, tant leur portrait a été sommaire. Mention spéciale à l’attachée de presse qui a la poker face la plus impénétrable au monde, mais que la camera s’obstine à suivre en plan serré pendant de longues minutes sans qu’on n’arrive à déchiffrer son expression neutre ; elle est d’ailleurs incarnée par un visage familier des spectateurs de Sense8. J’espère que les épisodes suivants sauront me dire à qui Emilia et moi-même avons affaire dans cette série, qu’on comprenne un peu mieux ce qu’Ingobernable veut que nous craignons : qui a vraiment tué le Président ? Et si Emilia est innocente comme elle le prétend, pourquoi a-t-elle pris la fuite ? Craint-elle quelqu’un ?

Des questions qu’il n’est pas acquis que la série aborde tant elle semble pour le moment plus intéressée par la fuite en elle-même. L’épisode inaugural d’Ingobernable se conclut d’ailleurs en explicitant un facteur d’importance : Emilia, qui a jadis siégé au Conseil de Sécurité, connait exactement les méthodes qui seront employées pour la trouver. Cette révélation semble vraiment insister sur la course-poursuite, et beaucoup moins sur l’aspect politique ou dramatique des évènements à venir.
Sur le principe, je n’ai pas de problème avec ce parti-pris. Ce choix signifie-t-il qu’Ingobernable ne va proposer qu’un thriller ? Ou que la série va raconter des choses au-delà de la fugue de son héroïne, par exemple sur le pouvoir ? Ou que, comme semble le suggérer son générique, que la série va offrir à son héroïne une seconde vie ? Peut-être un peu de tout cela à la fois, peut-être encore autre chose. Ma foi, il faudra donc regarder la suite pour s’en assurer.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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