Know your limits

14 avril 2017 à 10:00

Se présenter à la projection d’Apple Tree Yard, aujourd’hui à Séries Mania (voire lundi ou samedi prochain, selon votre programme personnel), est une excursion à réserver aux téléphages ayant le cœur bien accroché.
Il y a de fortes chances pour que la série la plus perturbante de tout le festival soit précisément cette mini-série britannique. Pas au sens où elle est choquante sur un plan visuel, ou même scénaristique, mais parce que son sujet ne rend pas son approche facile dans les conditions d’un événement comme celui-ci.

J’aurais même tendance (et je ne dis pas ce genre de choses souvent, vous me connaissez) à vous inviter, surtout si ledit sujet vous est, pour quelque motif que ce soit, trop difficile, à ne pas vous y rendre du tout, préférant au mieux une projection à la maison, dans un cadre sécurisant. Ou pas de projection du tout, c’est votre droit le plus strict. J’en profite donc pour rappeler que, contrairement à ce que l’on aime souvent vous faire croire, ce n’est pas parce qu’une série est bonne voire très bonne qu’il est interdit de passer à côté, surtout si votre bien-être est susceptible d’en pâtir. Pour être plus claire :

Personnellement, je suis contente de ne pas avoir à me retrouver dans cette salle aujourd’hui pour assister à une scène de viol.
J’ai déjà regardé le premier épisode d’Apple Tree Yard, mais je l’ai fait dans le confort de mon appartement. Là où je pouvais hurler, pleurer, faire des pauses quand je le souhaitais, ou autre chose. Sans aucun témoin. Sans obligation de sortir de là et reprendre une activité normale après quelques minutes. Sans avoir à emprunter les transports pour affronter le visage d’inconnus se demandant pourquoi vos yeux sont rouges. Sans avoir à courir à la projection d’une autre série peut-être aussi un peu éprouvante émotionnellement… ou au contraire courir à la projection d’une autre série d’un tout autre genre, rendant l’écart encore plus terrassant. Sans la fatigue d’un festival en général, d’ailleurs.

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Je vous l’accorde, je suis peut-être sensible. Mais d’un autre côté c’est un peu le but d’une fiction mettant en scène un viol, à plus forte raison filmée entièrement du point de vue de la victime, et à plus forte raison dans une série où la victime est l’héroïne omniprésente de chaque scène avant et après l’agression. Si je n’étais pas sensible à une scène comme celle-là dans une série comme celle-là, je pense que je ne serais sensible à rien, et ça ne servirait pas à grand’chose de regarder de la fiction. Je pourrais aussi bien me consacrer à l’élevage de chèvres dans le Larzac, ou la collection de timbres, ou le meurtre sadique de petits enfants. Indifféremment.
Ces scènes, pour ne pas dire les séries incluant ces scènes, sont précisément conçues pour faire appel à la sensibilité des spectateurs, et la mettre au défi.

Du coup, Apple Tree Yard renvoie le spectateur à deux réalités. D’une part, celle qui semble évidente, qui est qu’on regarde les séries pour les émotions qu’elles provoquent. N’est-ce pas là la raison principale, qui d’ailleurs fait que nous tombons parfois en désamour lorsqu’une série ne provoque plus rien chez nous ?
Et d’autre part, le rappel que parfois ce qui est provoqué est plus grand que les séries en question. Il est des émotions, des expériences même, qu’une série peut aider à explorer (la fiction sert si bien d’outil cathartique), mais dans notre câblage interne, il est parfois des fils sur lesquels il faut tirer avec prudence. Certaines séries sont des boîtes de Pandore émotionnelles…
Devant cet épisode, je me suis posé toutes sortes de questions sur les choix que l’on fait en tant que téléphage, et en particulier celle-ci : est-ce que parfois on regarde des séries en dépit du bon sens ? Je savais qu’Apple Tree Yard allait inclure une telle scène, et je me la suis tout de même infligée. Certes je l’ai fait sous conditions, mais je l’ai quand même fait. Et, vous l’aurez compris, un peu regretté aussi.

Apple Tree Yard n’est même pas la plus difficile des séries sur le viol, surtout qu’il y a en a eu quelques unes de par le monde, ces derniers temps, à aborder ce sujet, parmi lesquelles Sweet/Vicious (que je vous ai remise en lien ci-dessous).

Le thriller commence en fait comme un drama de mœurs, alors qu’une femme dite « d’âge mûr » sent son couple se disloquer, et en parallèle se prend de passion pour l’amant qu’elle vient de rencontrer. La majeure partie de ce premier épisode ne laisse, en réalité, pas augurer de grand’chose d’autre (ce qui nous renvoie aussi à la problématique « l’avertissement de contenu peut-il être spoiler ? » de cet article) qu’un questionnement sur l’adultère et quelques réflexions vite fait sur la vie sexuelle d’une femme dans la quarantaine. Un indice : l’un de ces sujets est plus rare à la télévision que l’autre. Les interrogations de l’héroïne sur le désir, l’excitation, le secret, le couple, sont souvent pertinentes et précieuses.
Seulement voilà : la fin du premier épisode d’Apple Tree Yard est difficile à regarder, pour ne pas dire bouleversante. Quand bien même elle met en place des éléments de l’intrigue dont on n’a, à ce stade, qu’une idée vague, mais qui peuvent être captivantes, elle reste une série de plus dans laquelle il se produit une scène de viol, une scène choquante, une scène perturbante. J’ajoute que toutes les séries interrogeant la question des violences sexuelles ne misent pas nécessairement sur le choc, ce qui nous fait des vacances tout en permettant d’explorer les sujets douloureux ; je vous renvoie une fois de plus à la review de Sweet/Vicious ci-dessous.

Résultat : quels que soient les mérites d’Apple Tree Yard (et ce premier épisode n’en manque pas, à commencer par l’interprétation impeccable d’Emily Watson), je crois qu’il faut s’autoriser parfois à faire l’impasse. Je ne vous dis pas de faire l’impasse nécessairement, mais je tiens à vous rappeler que vous avez cette possibilité ; personnellement, je m’en suis saisie. La mini-série ne compte que 4 épisodes, mais pour moi c’est trois de trop, et je n’irai pas plus loin. Parce que nous sommes humains avant d’être spectateurs, je suppose. Et plus encore, avant d’être des festivaliers.
A vous de voir aujourd’hui où vous vous situez et comment vous vous sentez, avant de décider si vous devez ou non vous présenter à la projection.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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