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5 mai 2017 à 20:10

Dans ces colonnes, je ne vous propose pas souvent des reviews d’asadora, ce qui est bien dommage vu qu’à raison de 2 lancements d’asadora par an, c’est pas ça qui me tuerait à la tâche. Mais aujourd’hui est un jour spécial, car aujourd’hui sera une journée thématique « Anne » ou ne sera pas.
Commençons par un rappel, parce que je vous connais: un asadora est une série japonaise de la NHK (et uniquement de ce diffuseur public !) proposée en quotidienne tous les matins sauf le dimanche. Ce type de séries, qui s’adresse traditionnellement aux femmes au foyer mais se veut en priorité tous publics, a la particularité de compter parmi les plus grands succès d’audience de NHK au fil de l’année, grâce à une recette qui remonte aux années 60 et est restée, pour l’essentiel, inchangée depuis.
Mettant toujours en scène une héroïne, souvent sur plusieurs années ou décennies de l’existence de son personnage (parfois il s’agit même d’une femme ayant réellement existé, l’asadora prend alors les traits d’un véritable biopic), l’asadora se veut positif mais aussi ancré dans la culture japonaise et ses spécificités, ce qui implique parfois de parler de choses moins guillerettes qu’il n’y paraît. Les épisodes d’un asadora ont aussi une autre spécificité, issue également des années 60 : ils ne durent qu’un quart d’heure.

Voilà, vous êtes paré. Du coup on peut parler du premier épisode du asadora Hanako to Anne (« Hanako et Anne »), qui revient sur la vie de Hanako Muraoka, la première personne à avoir traduit Anne of Green Gables en Japonais, et d’ailleurs l’une des premières femmes traductrices du pays.

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Bien que son premier épisode (à l’instar des suivants, j’ai envie de dire !) soit très court, Hanako to Anne met deux choses en place d’entrée de jeu. D’abord, la série commence pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que Hanako est déjà une adulte et mère ; nous faisons sa connaissance alors qu’elle a déjà commencé à plancher sur une traduction d’Anne of Green Gables, mais qu’elle est interrompue par une attaque aérienne qui la force à prendre la fuite de son domicile. Dans la panique, elle prend tout de même le temps d’emporter avec elle ce qui est alors l’un des rares sinon le seul exemplaire du roman canadien sur le sol japonais, qu’elle décrit à sa fille comme étant « plus important que la vie ».
Après avoir assisté à l’un des bombardements les plus terrifiants de l’histoire de la fiction (la façon dont les obus tombent est vraiment saisissante), Hanako to Anne décide de revenir au début de son histoire, lorsque Hanako n’est qu’une enfant grandissant en zone rurale et dans une famille pauvre, au tout début du 20e siècle. On revient alors à ce qui forme les piliers de la fiction matinale de la NHK : le roman national, pour ainsi dire, d’un peuple dur à la tâche mais positif et aimant. Alors qu’elle n’est qu’une enfant, Hanako a ainsi la responsabilité de tenir la maison et de s’occuper de ses petits frère et sœur, pendant que son père passe l’essentiel de sa vie sur les routes, et sa mère dans les champs.

Ce qui sauve Hanako d’une vie de labeur comme tant d’autres, et (ce n’est pas très subtilement amené) la dirige vers la postérité, c’est qu’un jour, de l’un de ses voyages, son père rapporte un livre illustré. Le problème c’est que personne dans la famille ne sait lire, mais Hanako manifeste un si vif intérêt, que contre toute logique, son père décide de la mettre à l’école. Là, en moins d’une semaine, Hanako commence à apprendre à lire, en dépit du fait que ses camarades se moquent d’elle et qu’elle soit étrangère aux règles de discipline d’une salle de classe.

Il n’est nul besoin d’être expert de l’oeuvre de Lucy Maud Montgomery pour voir ce que Hanako to Anne tente d’accomplir avec son personnage central, en particulier sur le volet de son enfance (qui va prendre une large place dans la série bien entendu). Les parallèles entre le sort d’Anne et celui de Hanako sont évidents, et renforcés par de petites références culte, comme Hanako brisant une ardoise sur la tête d’un camarade de classe par exemple. Tout semble pré-écrit pour Hanako dans son admiration pour le personnage d’Anne Shirley, comme pour la prédestiner à accomplir ce qui restera comme l’oeuvre de sa vie (même si en réalité Hanako Muraoka était aussi une auteure à part entière, dans plusieurs genres qui plus est, et pas « juste » une traductrice). Mais c’est aussi ça, le pouvoir de la fiction : trouver des expressions de soi-même, à la fois autres et similaires. Pour Hanako to Anne, la démarche est d’autant plus forte qu’on parle d’un personnage et d’une personnalité toutes deux féminines, et d’ailleurs toutes deux féministes. Quand commence l’asadora, Hanako ne sait pas encore à quel point Anne of Green Gables va lui parler, mais le spectateur, et plus précisément la spectatrice, elle, le sait, et en décèle les plus petits indices…

Naturellement, ce premier épisode, de par sa brièveté notamment, n’a pas le temps d’entrer dans de tels détails. Je n’ai aucune peine à croire que les 155 épisodes qui lui font suite parviennent à décrire avec juste un peu plus de détails la vie de son héroïne. Ce, quand bien même il ne faut pas nécessairement en attendre un portrait trop complexe étant donné le cahier des charges d’un asadora (qui plus est, Hanako to Anne est inspiré par la biographie de Hanako Muraoka… écrite par la petite-fille de celle-ci).
Hanako to Anne parvient ainsi à faire bien plus que simplement parler d’une oeuvre très populaire sans avoir à se lancer dans une adaptation classique, avec ce que cela implique de droits (…et les chaînes japonaises n’achètent quasiment jamais les droits d’adaptation d’œuvres étrangères), c’est avant tout une série sur l’impact de cette oeuvre, sur sa résonance intime. Tout ça dans un package facile à consommer, et profondément ancré dans l’Histoire nippone. Ils sont forts, ces soaps matinaux.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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