Operator, Operator

1 juin 2017 à 8:46

Les séries espagnoles sont difficiles d’accès à l’heure actuelle en France. Bon, d’une façon générale, c’est vrai que nos diffuseurs rechignent à importer des séries de nos propres voisins. Mais avec l’Espagne, c’est spécial. Avec l’Espagne, quand des séries finissent quand même par être importées pour le public français (une poignée à peine), c’est une vraie boucherie ! Les dramas espagnols (aucune comédie ne semble ne nous être parvenue jusqu’à présent), dont les épisodes durent environ 70 minutes publicité non comprise, sont généralement amputés pour tenir dans des cases d’une heure sur les chaînes françaises (généralement du groupe M6) qui se risquent à les diffuser. C’est d’ailleurs également vrai pour les DVD où une partie des épisodes est purement et simplement abandonnée au moment du passage de la frontière. Les spectateurs français qui ont donc apprécié Gran Hotel, Velvet ou Los Nuestros n’en ont donc techniquement apprécié qu’une partie.
Arrive alors Netflix, qui décide de commander une série espagnole originale, Las Chicas del Cable, en vue de brosser ses inscrits hispanophones dans le sens du poil. Sauf que pour en simplifier la consommation auprès de son public international habitué à des formats plus courts, le géant de la VOD achète une série espagnole dont les épisodes durent entre 45 et 50 minutes environ.
Résultat ? Résultat il est possible pour un spectateur français de voir Las Chicas del Cable dans une version intégrale !

La française ici présente s’est donc posée devant le premier épisode pour prendre la température.
Force est de constater que ce qu’accomplit La Chicas del Cable est un petit bijou de calibrage. C’est exactement ce que je m’attends à ce que Netflix fasse lorsque le service commande une série originale dans un pays hors USA : essayer de faire quelque chose d’accessible pour toute la planète (notamment de par son format, mais pas seulement ; j’y viens), tout en préparant un produit répondant parfaitement à la demande locale (après tout, Las Chicas del Cable est imaginée par Ramón Campos et Gema R. Neira, auxquel on doit déjà Velvet et Gran Hotel).

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Las Chicas del Cable commence en 1928, alors qu’une jeune femme, Alba Romero, est dans les ennuis jusqu’au cou. Elle et sa meilleure amie Gimena ont en effet organisé un cambriolage afin de rassembler la somme nécessaire pour partir pour l’Argentine, où une vie meilleure, espèrent-elles, attend des jeunes femmes étouffées par la société espagnole. L’entreprise réussit sans trop d’encombre, mais avant qu’elles n’aient eu le temps de profiter de leur illégale victoire, l’ex de Gimena débarque et exige qu’elle lui revienne, menaçant les deux voleuses de son arme. Une chose en entraînant une autre, des coups partent, et Gimena et son ex sont tous les deux abattus. Alba se retrouve seule.
Elle se retrouve aussi embarquée au poste de police, où elle a affaire à un enquêteur qui a découvert ses antécédents de vol et fraude, et qui l’accuse maintenant d’un double meurtre, passible de la peine de mort… Il lui propose toutefois un pacte : il oubliera l’affaire si Alba exécute pour lui un dernier cambriolage.

La mission d’Alba ? S’infiltrer au sein du siège social de la première (et pour l’instant unique) compagnie téléphonique du pays, la Compañia de Telefonia, alors en pleine expansion et qui vient d’investir un gratte-ciel flambant neuf à Madrid, et actuellement en plein recrutement de plusieurs centaines de nouveaux employés. Une petite entreprise qui ne connaît pas la crise ; à charge pour Alba de dévaliser le coffre-fort de la compagnie, forcément bien garni. La liberté est à ce prix.
Alba, dont ce n’est pas franchement la première expérience de l’arnaque donc, s’avère pleine de ressources. Elle se présente pour postuler à un job d’opératrice du téléphone (un métier strictement féminin), endosse l’identité d’une dénommée Lidia Aguilar, et commence son repérage.

Las Chicas del Cable ne veut évidemment pas seulement raconter le casse du (début du) siècle, mais plutôt confronter Alba, une femme à la trajectoire pour le moins atypique, à d’autres de ses contemporaines qui voient toutes ce travail assez ingrat comme l’opportunité de leur vie, à une époque où les femmes ne travaillent pas, ou disons, pas de façon rémunérée. Parmi les autres employées de la compagnie, on trouve donc Sara Millàn, qui supervise les opératrices. Sous ses ordres travaillent Ángeles Vidal, l’une des opératrices les plus expérimentées et considérée comme la meilleure employée de son service ; María Inmaculada Suárez, une jeune femme timide fraîchement débarquée de sa campagne ; et Carlota Rodríguez de Senillosa, une riche héritière aspirant à un peu d’indépendance. Ces trois dernières vont se lier d’amitié avec Alba, et permettre à la série d’envisager différentes facettes de la vie des femmes en Espagne, en 1928.
Le genre de série historique dont on commence à bien connaître les ficelles maintenant, de PanAm à Ku’damm 56, en passant par Bomb Girls ou The Playboy Club : expression d’un sexisme ordinaire appartenant supposément au passé, velléités d’autonomie contrariées par un entourage rigide personnifiant la société de l’époque, références aux avancées techniques du moment, et espoirs de romance, se combinent dés ce premier épisode. Ils sont aidés en outre par la voix off de l’héroïne, dont le comportement comme le discours paraissent anachroniques par moment, mais au moins c’est assumé.

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Las Chicas del Cable parvient ainsi à employer des formules sûres, et ayant fait leurs preuves, pour le meilleur comme pour le moins meilleur. En les combinant, la série obtient cependant un mélange relativement unique qui lui permet de n’avoir pas l’air de suivre de trop près son cahier des charges.
Avec le temps, il est possible que certains angles de Las Chicas del Cable ne se révèlent qu’être de simples prétextes (ça semble déjà être le cas de ce cambriolage, c’est regrettable même si on s’en doutait un peu !), mais ce premier épisode démontre aussi qu’il n’a pas peur de verser dans le mélo à l’occasion, comme le prouvent certains flashbacks d’Alba/Lidia, et que naviguer entre les genres ne lui fait pas peur. Comme Velvet avant elle, avec laquelle elle partage une certaine claustrophobie au niveau des décors, la série s’appuie en outre sur la reconstitution faste d’une période historique pour proposer une solide dose de glamour (en revanche, contrairement à sa consœur à succès, Las Chicas del Cable fait le choix pas toujours heureux d’opter pour des musiques très modernes) ; l’intention étant clairement de ne pas offrir plus qu’un divertissement. Léché, mais un divertissement.

Le premier épisode de Las Chicas del Cable ne fait pas de mystère de son intention de ratisser large.
Résumons : ses épisodes sont courts (pour une série espagnole, s’entend) ; le contexte historique de l’Espagne des années 20 est totalement occulté pour uniquement recentrer le discours, plus universel, sur le statut de la femme ; les références culturelles sont évitées ; le niveau de production soit aussi soigné que possible. Las Chicas del Cable est une série facile à proposer à des internautes n’ayant jamais touché à une série espagnole de leur vie. Bonus non-négligeable, les abonnés hispanophones, en grande demande de séries originales actuellement que Netflix tente de combler actuellement avec beaucoup d’énergie, trouve une série accessible.
Les spectateurs nationaux, eux, ont l’option de regarder un ersatz de Velvet, qui a quitté les écrans locaux fin décembre et alors que le spin-off n’est pas encore diffusé, jouant sur le plaisir de retrouver une distribution 100% locale, et les codes de production que les Espagnols attendent désormais de leurs séries. Gagnant-gagnant.
Cette proposition parfaitement calibrée explique sans nul doute pourquoi Las Chicas del Cable est d’ores et déjà certaine de durer au moins 3 saisons ; la 2e est en cours de tournage pour une mise en ligne en décembre, et la 3e devrait débarquer dés 2018. On n’a pas fini d’entendre parler des filles du câble.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Magali dit :

    Je voudrais bien un retour quand t’auras avancé (je vais pas dire ce que j’en ai pensé pour pas influencer) !

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