Le démon de midi

22 septembre 2017 à 12:52

Si ces séries de type « anthologie de personnages » (…je sais pas si c’est le terme, en fait je sais même pas s’il y a un terme !) à la The Slap ou Seven Types of Ambiguity devaient devenir la prochaine tendance narrative des séries dramatiques, vous ne me verriez pas protester.
On vit un moment télévisuel pendant lequel, au moins sur les écrans occidentaux, le drama « pur » a du mal à exister, en particulier auprès du grand public. Alors franchement, si c’est le seul moyen d’obtenir que les scénaristes ne se cherchent pas d’excuses pour explorer des situations et/ou des personnages en profondeur sans passer par la case meurtre/disparition/suspense, ou qu’ils ne se reposent pas abusivement sur des rebondissements plus ou moins factices, eh bien moi je suis pour ces « anthologies de personnages ». Jouer sur la forme pour revenir à ce qui fonde l’essence-même du genre dramatique, c’est vraiment pas le pire compromis qu’on puisse faire.

Ainsi donc me voici devant l’épisode inaugural de Quadras, une série française dont on nous promet qu’elle va suivre, un épisode à la fois, divers membres d’une famille recomposée et de son entourage. Qui se recompose sous nos yeux, en fait, alors que la série commence par un mariage : le second pour Alex, qui a quitté sa première épouse voilà à peine un an.

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Disons-le d’entrée de jeu, parce qu’il s’agit ici d’une « review de pilote » (pour reprendre l’intitulé générique de mon tag) et que dans ce cas plus que dans aucun autre, l’avertissement est important : c’est sur la longueur qu’on pourra vraiment juger de la qualité de Quadras, puisque le premier épisode des « anthologies de personnages » offre, par définition, une vision très fragmentaire d’une série.

Mais tentons quand même : ce premier épisode commence un peu mollement, juste après le mariage en mairie d’Alex et Agnès, un couple ravi d’être ensemble mais pour lequel les choses ne tombent pas non plus sous le sens.
Après une éprouvante phase d’exposition pendant laquelle la camera s’arrête dans chaque voiture du cortège nuptial (ce qui aurait pu être une meilleure idée avec plus de finesse dans les dialogues), Quadras embraye sur une série de flashbacks nous ramenant un an plus tôt. Ce premier épisode porte ainsi sur Alex, de façon assez logique étant donné la situation qui fait de lui le personnage central (mais dessinant une tendance : le premier point de vue des « anthologies de personnages » est, pour le moment au moins, systématiquement masculin).

Progressivement, l’épisode pose la difficile question de ce dont Alex a dû décider quant à son mariage avec Isabelle, après avoir réalisé qu’avec Agnès, c’était du sérieux. Bien-sûr, au moment du mariage avec la seconde épouse, l’issue de ce dilemme est sans surprise, mais c’est ce qui fait la valeur d’un drama à l’état pur : les questions se posent au personnage, pas au spectateur. L’enjeu est d’accompagner le cheminement intérieur du protagoniste, voire, si les choses sont bien faites, de le ressentir avec lui.

Superposant les images de la soirée de mariage à ces flashbacks, Quadras joue sur les deux époques en parallèle avec plus de brio qu’elle n’a introduit les personnages.
Toutefois, elle ne marque pas forcément la différence de façon très évidente en ce qui concerne les jeux de point de vue. Certes, dans les retours en arrière, c’est la perspective d’Alex qui prédomine (c’est la règle du « genre », hein, rappelons-le), mais lorsqu’on revient au mariage, quand tous les personnages se présentent à nous tout en interagissant, on ne sent pas vraiment de différence entre la façon dont Alex les perçoit, et ce qu’ils pourraient être par ailleurs. J’aurais imaginé que les scènes de mariage auraient, au contraire, introduit des nuances dans des personnages apparaissant initialement comme stéréotypés. La mère d’Alex sert de parfait exemple à cela : lui la trouve chiante, grincheuse, aigrie, mais elle existe aussi hors de ce qu’Alex peut percevoir, et il me semblait qu’au lieu de nous conforter dans cette optique, Quadras aurait pu essayer d’émettre un léger bémol lorsque le point de vue de la série est à nouveau omniscient. C’est vrai de beaucoup d’autres personnages, à plus forte raison s’ils ne sont pas voués à avoir leur épisode individuel, et n’existeront donc, de façon complexe, que pendant ces scènes collectives lors du mariage.
C’est un peu dommage, mais je garde espoir que ça puisse s’améliorer par la suite, dans les épisodes individuels d’autres personnages qui offriront des perspectives différentes, une autre lecture de leur entourage. Peut-être aussi ai-je mal compris le fonctionnement de Quadras, et qu’alors que les scènes du mariage ne sont pas totalement objectives non plus, après tout (même si cela aurait moins de sens pour moi… d’autant que sur un plan purement formel le nom d’Alex, affichant sa perspective ainsi que le titre de l’épisode, n’est apparu qu’à partir du moment où les flashbacks ont commencé).
Comme je le disais, c’est typiquement le genre de série qu’il faut observer sur la longueur pour s’assurer d’en avoir bien compris les mécanismes. Vous savez combien je déteste dire une chose pareille, mais parfois la forme d’une série nous impose cette retenue plus qu’aucune autre encore.

Reste que pour le moment, je ne suis pas fâchée. Sans aller jusqu’à parler de coup de cœur, parce qu’on en est loin, je trouve que Quadras réussit assez bien la tâche qu’elle s’est fixée… quand bien même celle-ci, sans grande originalité, s’inscrit dans la tradition des études de mœurs qu’on peut voir régulièrement sortir dans les cinémas français. On n’a rien inventé ici sur le fond, et même quand Alex s’énerve lorsque quelqu’un utilise ce terme, il faut bien admettre que la crise de la quarantaine, surtout si elle est assortie de la remise en question du couple, n’est pas franchement un sujet nouveau.
Cependant, c’est bien sympathique que pour une fois, on ait 8 heures devant nous pour en aborder les subtilités les plus délicates, à travers divers prismes, si Quadras veut bien s’en donner la peine en tous cas. Et pas uniquement par ce point de vue masculin, donc.

Si Quadras tire pleinement partie de ses opportunités dramatiques, non sans se ménager des passages plus légers (en particulier à travers les dialogues), accepte d’étoffer ses personnages au-delà des clichés, et s’offre au passage un peu plus d’émotion que ce à quoi j’ai assisté pour le moment (ce premier épisode est un peu à la peine de ce côté-là, même s’il inclut quelques moments sincèrement réussis comme le tête-à-tête entre Alex et Gilles), on pourrait bien tenir là une série plus que décente.
Ce n’était pas forcément gagné d’avance étant donné qu’à ma connaissance, aucun scénariste français n’a jamais écrit une « anthologie de personnages » telle que Quadras. Un part de moi est déjà satisfaite qu’on assiste à des expérimentations comme celle-ci, quel qu’en soit le résultat.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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