Et après ?

13 septembre 2019 à 16:27

Tipeee

Mine de rien, HBO Nordic a lancé le mois dernier sa toute première série produite en Norvège, et ce n’est pas un détail. Avec les frasques du streaming, on aurait presque tendance à oublier que nombreuses sont les chaînes à continuer de viser, elles aussi, une expansion internationale (et après tout, Netflix a longtemps suivi le modèle HBO, même s’il faut reconnaître que l’élève est train de dépasser le maître). L’investissement de HBO dans les séries scandinaves est d’autant plus intéressant qu’il se fait dans des genres sous-estimés par les grandes plateformes. Ainsi, un peu plus tôt cet été avait démarré sa première série production originale en Suède, Gösta… une comédie sur un pédopsychiatre naïf et optimiste.
Peut-être est-ce parce, que contrairement à la plupart des aventuriers de la SVOD, HBO Nordic n’a pas besoin de rendre ses séries regardables par la Terre entière ? C’est ma théorie en tout cas.

Revenons à la Norvège : bien qu’étant résolument unique, Beforeigners va probablement vous sembler légèrement familière… Cette série de science-fiction s’intéresse aux bouleversements qui perturbent la société norvégienne lorsque des personnes apparaissent sur ses rivages. Sauf que ces personnes ne sont pas n’importe qui : il s’agit de réfugiés arrivant… d’époques passées ! Et plus précisément de l’âge de pierre, de l’ère viking, et du 19e siècle. Il s’avère rapidement que tous les pays du monde ont leur lot de Beforeigners, et que gérer leur « arrivée », leur accueil et leur intégration devient rapidement un enjeu global. Beforeigners s’intéresse non pas vraiment à cette « arrivée », mais à l’état du monde bien des années après le début de cet étrange phénomène, alors qu’environ 13 000 Beforeigners sont repêchés chaque année sur les côtes de la Norvège.
Vous m’avez bien lue : aujourd’hui on parle donc d’une série d’anticipation norvégienne ! Ce n’est pas tous les jours que cela se produit, alors lançons-nous dans une review du premier épisode sans plus tarder.

Trigger warning : viol de mineure.

…Enfin, bon, de la SF, oui, mais pas sans éléments plus classiques : Beforeigners commence comme une série policière, avec la découverte du cadavre d’une jeune femme. L’enquête est confiée à deux enquêteurs que tout oppose. C’est donc dans les vieilles marmites et toute cette sorte de choses…
Toutefois un twist est bien-sûr appliqué à cette formule, et non des moindres : le corps découvert sur une plage d’Oslo est celui d’une jeune femme arrivée tout droit de la Préhistoire, comme ses tatouages l’indiquent. S’il arrive que des Beforeigners se noient en « arrivant », ce cas est toutefois très particulier, puisque très vite des marques suspectes sont relevées sur son corps, laissant envisager la possibilité d’une cause non-naturelle, voire d’un meurtre. Admettez que ce n’est pas tous les jours qu’on peut résoudre une enquête portant sur la mort d’une femme préhistorique.

Lars Haaland est un flic souffrant de quelques problèmes de santé, qu’il n’arrange pas avec sa surconsommation honteuse de temproxate (une drogue administrée aux Beforeigners à leur « arrivée », et qu’il se procure sur le marché noir). Il est placé sur cette affaire faute de personnel, mais comme son état de santé pourrait sembler indiquer que la police d’Oslo ne prend pas le dossier au sérieux, on lui adjoint pour des raisons d’image une toute nouvelle arrivant au sein de la police. Alfhildr Enginnsdóttir devient donc sa partenaire, ce qui est d’autant plus notable qu’elle est en fait la toute première Beforeigner à avoir rejoint les rangs des forces de l’ordre. Cette guerrière nordique arbore de fiers tatouages, parle le vieux norrois, et est née voilà plus de 1000 ans… même si, comme tous les Beforeigners, elle ne sait pas ce qui s’est passé entre son époque et le moment de son « arrivée » dans notre présent.
Si je devais vous décrire la façon dont Alfhildr est introduite par la série, je pense que je vous dirais simplement : pensez à Judy Hopps dans Zootopia. Bémol : avec une enfance qui se dessine lentement comme ayant été bien moins idyllique, puisque le premier épisode nous apprendra qu’Alfhildr a été violée à 12 ans… Autre temps, même mœurs. Naturellement Lars ne se montre pas spécialement ravi de travailler avec Alfhildr, dont il présuppose qu’elle n’est pas compétente (et c’est vrai que voir une femme du Moyen-Âge se débattre avec des câbles USB peut laisser l’imaginer) ou arriérée (sa collègue utilise des mottes de terre couvertes de mousse comme protections hygiéniques, oui j’ai hurlé). Et encore, il n’est pas le pire de ses collègues en matière de préjugés.

Toutefois, Alfhildr montre rapidement qu’elle représente un atout précieux, parce qu’elle parle le norrois pour commencer, mais aussi tout simplement parce qu’elle est pleine d’énergie, d’initiative et d’intelligence. Ne parlons même pas de son aptitude au combat, qui bien que survolée dans ce premier épisode, est clairement ÉPIQUE. Pour ne rien vous cacher je suis un peu tombée sous le charme d’Alfhildr, parce tout ce qu’elle fait est entrepris sans cynisme, mais son enthousiasme à faire son boulot n’est pas non plus aveugle. C’est un chouette personnage, voilà, et je ne le savais pas avant de voir cet épisode introductif, mais je vous le dis : si vous cherchez une autre raison de voir Beforeigners, Alfhildr est cette raison.

Je dis « autre raison » parce que soyons clairs : Beforeigners fait un bon boulot en matière de construction d’univers, et c’est passionnant.
Pas toujours subtil, mais passionnant ; certains passages de l’épisode m’ont rappelé… hm, vous savez ce truc que tous les touristes ont fait au moins une fois, dans une ville étrangère, consistant à photographier un élément typique ancien à côté d’un autre plus moderne, pour souligner le contraste entre l’Histoire et le présent d’un pays donné ? Ouais. Eh bien, Beforeigners fait ça ; beaucoup. C’est pas toujours très fin. Mais c’est génial de percevoir, à travers ces successions d’images, toutes sortes d’histoires que la série n’a clairement pas le temps de raconter (la saison ne dure que 6 épisodes), mais auxquelles il semble qu’elle ait pensé quand même. L’univers de Beforeigners est considérablement étendu par ces allusions, ainsi que celles qu’on surprend au passage de certains dialogues, et qui mettent côte à côte des époques qui cohabitent tant bien que mal. Il y a des magasins avec des enseignes en runique ; il y a des calèches qui circulent à côté des voitures ; il y a des expositions sur « les nouveaux visages de l’art préhistorique » ; il y a des programmes en ancien norrois à la radio… Et puis il y a tous ces gens dans leur survêt gris et orange, c’est-à-dire la tenue qu’on donne aux Beforeigners lorsqu’ils arrivent dans les camps prévus pour gérer leur « arrivée » ; ils sont d’ailleurs durs à regarder, ces camps, à un moment de l’épisode.

Beforeigners met tout cela en place, et il y a beaucoup à faire pour retranscrire l’impact de l’étrange « arrivée » des Beforeigners en Norvège. Car naturellement, ce afflux de nouveaux habitants a un impact sur les ressources nationales, et donc sur la politique. Vous l’aurez deviné, Beforeigners parle évidemment d’immigration.
En un sens c’est délicieux de voir toutes ces séries de genre (on parlait de Carnival Row il y a quelques jours, n’est-ce pas ?) essayer de s’atteler à un sujet sans avoir à le toucher trop directement. Cependant, Beforeigners a trouvé un super twist pour faire en sorte que les étrangers nous ressemblent (ils sont tous, absolument tous, nordiques !), tout en étant différents.
D’un autre côté c’est quand même une bonne excuse pour ne pas avoir de personnage important racisé dans la série. Mais vu comment certains scénaristes s’y prennent je ne saurais dire si on perd au change, dans le fond…

Le premier épisode de Beforeigners n’insiste pourtant pas, et c’est intéressant, sur le beforacisme (bah moi aussi j’peux inventer des mots) autant que d’autres séries similaires. Il y a clairement du rejet, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Pour commencer, les médias répètent en boucle qu’il faut gérer le problème des « arrivées », qui ne sont d’ailleurs toujours pas expliquées même après des années à regarder des gens du passer émerger de la mer. Forcément ça n’arrange rien.

Mais la série porte aussi son attention sur autre chose qui est sûrement ce qui s’approche le plus d’une société multiculturelle. Il n’est pas seulement question de « beforacisme », mais également de particularités de nouveaux « arrivants » qui, dans l’ensemble, sont acceptées dans la vie quotidienne. Alors certes c’est pas tous les jours facile, et tout le monde doit procéder à des ajustements dont certains sont encore en cours. Cela étant, l’air de rien, cette Norvège, elle fonctionne ! Bon an, mal an, mais elle fonctionne. Ça se ressent aussi bien dans les scènes au commissariat que celle dans le camps d’accueil des Beforeigners : dans ce monde-là, le rejet de l’autre n’est pas un système. Les institutions, les espaces publics, les villes, ont fait de la place aux nouveaux « arrivants ». Tout n’est pas parfait et loin de là (et le traitement « discrimination positive » d’Alfhildr le souligne aussi), cependant c’est toujours mieux que ce que nous faisons maintenant, parce que la Norvège du futur, dans Beforeigners, ne s’interroge pas sur son identité juste parce que celle-ci a été remise en question par des usages littéralement d’un autre temps. Peu de séries utilisant le fantastique ou la science-fiction comme métaphores arrivent à dire cela sur ce sujet, et ça me plaît que Beforeigners le fasse, bien qu’en filigrane de son intrigue centrale, avec un certain optimisme. Preuve qu’on peut faire de l’anticipation, tenir un propos politique, et néanmoins ne pas verser dans le tout-ou-rien dystopique ! Parce que c’est une chose de vouloir (plus ou moins subtilement) utiliser la fiction de genre pour parler de problématiques modernes, mais réussir à aller au-delà du constat désolé, et proposer des pistes pour construire un futur avec un peu moins d’inégalités, ça fait aussi du bien à regarder pour changer.
Alfhildr personnifie la façon dont les Beforeigners ont leur place dans la Norvège de demain, quand bien même tout ne tombe pas sous le sens d’entrée de jeu. Il me faut aussi mentionner l’ex-femme de Lars, qui s’est remariée avec un Beforeigner du 19e siècle, et a adopté, en grande partie, son mode de vie ; certes ça ne ravit pas toujours Lars (ou leur fille adolescente), mais ce couple, clairement, fonctionne. Beforeigners est une série qui se donne la peine de raconter les fois où les mélanges marchent, malgré tout ce que l’on peut dire ou craindre. Sans effacer les autres préoccupations (certes à la légitimité très variable) qui existent par ailleurs, mais sans les nourrir non plus…

Vous l’aurez compris, j’apprécie ce que tente Beforeigner. Même en s’abritant derrière une énième enquête policière, la série réussit le pari de dépeindre un futur où nos conflits sociaux et politiques n’ont pas été réglés, où les ressources sont un vrai problème, et où, l’air de rien, la cohabitation a ouvert des possibilités. Je ne sais pas où la série veut aller (ou plutôt je le crains, vu la façon dont l’épisode inaugural s’achève), mais ma curiosité est piquée, ça c’est sûr.
Bon hélas la série est un peu difficile à trouver (ou alors je me suis mal démerdée, au choix), et pour l’instant je n’ai pas tous les épisodes sous la main, mais seulement la moitié. Il n’y a plus qu’à espérer qu’en parfait petit cheval de Troie, l’intrigue criminelle incite quelque diffuseur hardi à faire l’acquisition de la série pour la diffuser chez nous.

Tipeee

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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