Backstory

29 septembre 2019 à 23:49

Tipeee

Il y a des choses qui ne nous apparaissent qu’en regardant une série, et découvrir qu’aucune série ne nous a parlé des mêmes sujets avant elle en est une. C’est ainsi que regarder Mixed-ish m’a fait réaliser deux choses : d’une part, qu’aucune série n’avait fait de son sujet central (j’ai bien central, et la nuance a son importance) la question du métissage ; d’autre part, que la plupart des séries sur l’enfance de personnalités (réelles ou fictives) ont jusque là porté sur des figures masculines.
Comme quoi, certains spin-offs ont parfois plus que du bon.

Dans les années 80, Rainbow « Bow » Johnson voit sa vie chamboulée, quand la communauté hippie où elle avait grandi est démantelée. Ses parents (un homme blanc et une femme noire), son frère, sa sœur et elle, vont donc désormais devoir adopter un mode de vie plus conventionnel, dans une maison individuelle d’une banlieue résidentielle parmi tant d’autres. Ce qui est pour elle un nouveau monde, évidemment ! C’est là que, pour la première fois, elle va être confrontée à une partie de son identité qu’elle n’avait jamais même considérée auparavant : elle est métisse.

Everybody hates Chris, Fresh Off the Boat, Young Sheldon… ces séries utilisent peu ou prou les mêmes outils que ceux déployés par Mixed-ish : un mélange de nostalgie, de retour à l’innocence, et de déconstruction d’une histoire personnelle que nous connaissons en grande partie. « Voilà comment je suis devenu moi », semblent dire ces séries, et Mixed-ish fait exactement cela. Sauf que, rien à faire, je n’arrive pas à penser à une série qui ait fait cela avec un personnage féminin. Des histoires sur des garçons qui deviennent des hommes, on en a plein ; des histoires sur des filles qui deviennent des femmes, beaucoup moins. Et rien que ça, c’est un premier point d’importance.

C’est d’autant plus vital qu’en regardant Blask-ish, je me suis souvent demandée comment Bow (aujourd’hui un personnage de femme adulte, docteure, mère et épouse) était devenue cette personne qu’on connaît à présent. Alors bien entendu, c’est parfois mentionné en passant, au fil de conversations et/ou de gags. Mais dans cette série, c’est toujours Dre qui finit par obtenir le plus d’approfondissement, parce qu’il est le personnage central qu’on accompagne le plus souvent, que ce soit en écoutant son cheminement de pensée, en le voyant interagir avec plus de membres de sa famille, ou tout simplement en le suivant plus régulièrement au-delà de la cellule familiale.
Au regard d’une interrogation que j’évoquais lorsque je vous parlais des portraits de pères dans les comédies américaines, c’est capital. C’était à l’occasion d’une triple review qui avait été l’occasion de m’interroger sur le trope de la paternité tardive, et comme je suspecte que vous ne cliquerez pas sur cet article vieux de 3 ans, voilà le passage auquel je fais référence :

Dans les séries, non seulement les garçons peuvent devenirs des hommes, mais les pères sont autorisés à apprendre la paternité. C’est le pivot central des comédies que j’évoquais alors, et de nombreuses autres séries. Les mères ? Quasiment jamais. Quand bien même elles ont droit à quelques éléments de backstory (encore heureux, ai-je envie de dire), rien n’a jamais besoin d’expliquer leurs expériences, leur parcours, leurs inspirations… Elles sont, point. Avec l’implication plus ou moins directe que ces femmes n’ont jamais rien été d’autre que des mères. Ou que, quoi qu’elles aient pu être jadis, cela n’a pas vraiment d’importance au regard de leur rôle actuel de mère.
Dans ce contexte, la promesse de Mixed-ish est vraiment saisissante, et dés ce premier épisode, la série va s’en montrer digne en présentant en détails la propre mère de Bow, ainsi qu’une autre figure maternelle, celle de sa tante. Deux femmes noires qui, évidemment, n’en sont pas à lui parler de la maternité (dans Mixed-ish, Bow est au début de l’adolescence), mais qui font mieux : elles présentent des modèles, des influences et des références. Quelque chose qui manque cruellement à d’autres personnages que nous connaissons pour être des mères. « Voilà comment je suis devenue moi », annonce Mixed-ish, « …et voilà celles qui m’ont menée là ». Offrir ce retour en arrière sur Bow, mais aussi une partie de son arbre généalogique (moins exploitée que celui de Dre), et à travers elle orchestrer une transmission implicite entre générations de femmes, c’est immense. Et, encore une fois, rarissime, à plus forte raison pour un personnage de femme racisée.

Mais évidemment, ce n’est pas le thème central de Mixed-ish. Comme son titre l’indique, la série veut surtout se pencher sur ce que peut signifier de grandir en étant la fille d’un blanc et d’une noire. Cette existence de « mixed race« , certaines séries l’ont évoquée, mais toujours en passant. Mixed-ish en fait son cheval de bataille.

Il y a du bon et du moins bon dans cet angle, disons-le tout net. Je comprends que Mixed-ish soit une comédie, mais toute la partie sur la communauté hippie dans laquelle Bow a grandi (ainsi que ses adelphes) est systématiquement ratée. Or, personnellement, c’est l’angle qui me semblait le plus surprenant dans cette histoire. Au juste je n’arrive pas à déterminer si c’est par paresse ou autre chose, mais considérer qu’une communauté de ce type (présentée à mi-chemin entre une utopie communiste et un mouvement sectaire) est forcément dénuée de questions raciales est une vaste simplification.
Admettons que la famille de Bow ait réussi à trouver l’un des rares mouvements sectaires ne faisant pas une petite fixette sur les questions de pureté raciale (…et ça limite déjà pas mal les possibilités, car beaucoup de ces mouvements sectaires reposent sur un entre-soi plus ou moins assumé ; hello Charles Manson). Bon, eh bien même sans ça, imaginer que parce qu’on est un hippie, on est au-dessus des questions de race, c’est totalement illusoire. Personne ne l’est, même pas nos amis des communes. Voire surtout pas eux (par exemple, la majorité des membres de Jonestown étaient des femmes noires, mais être une femme blanche augmentait statistiquement les chances de s’enfuir ou de survivre au suicide collectif…). Bon, vous l’aurez compris, je portais un intérêt particulier à cette partie de l’intrigue, vu que je suis fascinée par les sectes, et plus encore par les parcours de personnages qui en sortent. Alors bien-sûr, Mixed-ish est non seulement une comédie, mais en plus une comédie qui n’en fait clairement pas son sujet principal ; mais j’ai trouvé que cela simplifiait grandement sa démonstration. D’une façon générale, toute référence politique hors questions raciales, dans ce premier épisode, est simpliste au possible. C’est dérangeant pour qui attend de Mixed-ish qu’elle réponde à la question posée en début de pilote : comment Bow a-t-elle survécu à son enfance ? Eh bien, toute une partie de cette enfance est largement mésestimée par les scénaristes.

L’autre partie, en revanche, est très prometteuse. Et comme je vous le disais en préambule, il n’existe à ma connaissance aucune série ayant « pris en charge » de discuter de race sous l’angle du métissage.
On a vu beaucoup de séries, ces dernières années, parler non seulement de personnages noirs, mais de « blackness » : le fait d’être noir. Ce phénomène peut être imputé à une évolution totalement inédite des séries présentant des personnages noirs pour des spectateurs noirs, qui pendant très longtemps ont majoritairement été des sitcoms en multicamera (les fameux « Black sitcoms »), et qui aujourd’hui recouvrent des réalités beaucoup plus variées ; on trouve ou on a trouvé ces dernières années des ensemble drama familiaux (Queen Sugar), des séries fantastiques (Superstition), des teen dramas (David Makes Man), des soaps musicaux (Empire)… et bien-sûr Black-ish, qui a repris le flambeau de The Rapist Show pour parler de familles noires.
Si ces projets voient le jour, c’est parce qu’ils sont financés, et donc qu’il y a des diffuseurs pour le faire ; cela n’est possible que parce que, l’air de rien, les chaînes pour le public afro-américain investissent plus que jamais dans la fiction originale (même si certaines ont dû faire marche arrière après des investissements moins heureux que d’autres). Avant, pour trouver des séries « Black » aux USA autres que des sitcoms au rabais, c’était BET ou rien ; maintenant il faut compter sur OWN, mais aussi sur les grands networks. Lesquels, entre autres à cause de l’intérêt grandissant pour la « diversité », tentent plus de choses qu’avant, et donnent aussi un peu plus la parole à des personnes racisées. Bref il y a tout un cercle vertueux qui s’est mis en place sur les écrans étasuniens, et qui permet à un grand nombre de séries de parler de ce que signifie être noir dans l’Amérique d’aujourd’hui. Mais il est infiniment plus rare que soit mentionnée la question du métissage autrement qu’en passant. Cette version-là de la « blackness » est encore largement invisible.
Dans ce contexte Mixed-ish a des millions de choses à dire, et quasiment aucune chance que cela ait été entendu auparavant sur les écrans US ! Cela ne veut pas dire que Mixed-ish ne parlera pas du tout de « blackness » comme d’autres séries avant elle, et il y a même un passage assez marquant du pilote qui insiste sur le fait que la mère de Bow n’a jamais cessé d’être consciente de la sienne. Mais Mixed-ish a, sans nul doute, quelque chose d’unique à apporter dessus. Et quand le frère et la sœur de notre héroïne « choisissent » chacun une identité (noir pour le frère, blanche pour la sœur), qui leur permette de s’intégrer dans des groupes distincts à l’école, le premier épisode annonce clairement que des problématiques uniques viennent se juxtaposer à celles qui, lentement, deviennent plus habituelles pour les spectateurs. Comme nulle autre série, Mixed-ish peut parler de ce que c’est que d’être racisée : la race est sociale, et parce que Bow est assignée à l’une, l’autre, les deux, ou aucune, selon les contextes, elle va faire des expériences spécifiques. Des expériences qui vont, donc, façonner la personne que nous connaissons maintenant.

Voilà donc le programme de Mixed-ish, et, en dépit de quelques simplifications du côté de l’intrigue de la commune (d’autant plus étrange que sur le reste, la série n’est pas du tout superficielle ni autant caricaturale), c’est fascinant. Pas forcément très drôle de mon point de vue, mais le travail d’exposition massif de ce premier épisode me rend très indulgente et de toute façon, la franchise –ish n’a jamais été pour moi l’occasion de me taper sur les cuisses ; il s’est toujours plus agi de dramédies que de comédies hilarantes, à mon sens.
Je suis donc enthousiaste, et j’ai l’impression que je vais avoir du grain à moudre chaque semaine avec cette série. Une partie de moi est également très excitée à l’idée de pouvoir lire des reviews de femmes noires ou métisses, qui parleront de Mixed-ish mieux que je ne pourrai jamais le faire, car avec une appréciation personnelle des enjeux. En parlant des expériences passées d’un personnage féminin comme Bow, en lui autorisant à avoir une histoire, des influences et des repères, Mixed-ish va aussi permettre à toutes sortes de spectatrices de le faire. Ca aussi c’est nouveau, et c’est pas trop tôt.

Tipeee

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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