e-ijime

8 décembre 2019 à 17:51

Tipeee

Netflix, Netflix, toujours Netflix… j’ai l’impression de parler sans arrêt des séries de cette plateforme. Alors c’est sûr qu’avec plusieurs sorties chaque semaine, il y a très souvent matière à causer de ses séries, mais il y a autre chose dans la vie, quand même, non ? Et puis bien-sûr quand c’est pas Netflix c’est Amazon Prime, ou Hulu, ou Facebook Watch, ou Seeso… non, bon, plus Seeso, mais vous saisissez l’idée. Reviewer des séries de streaming devient un boulot à temps complet de nos jours ! Franchement j’ai beau essayer de me faire des plannings et des trucs et des machins, et je vous jure que j’essaie hein, eh bien je finis toujours par y revenir. C’est rageant.

…Donc aujourd’hui je vais vous parler de Follow Saretara Owari, une série d’AbemaTV, une plateforme japonaise.
*bruit sourd et répété de mon front heurtant mon clavier*

Pourtant, c’est justement parce que j’étais tombée sur une série d’AbemaTV que ma curiosité a été chatouillée, et ce pour une raison au départ assez prosaïque : son format.
Au fil de mes pérégrinations téléphagiques, et j’ai eu l’occasion de vous le dire plusieurs fois notamment ces derniers mois, une tendance s’est dessinée : de nombreuses plateformes sont en train d’opérer un lissage des formats télévisuels mondiaux. Cela tient à plusieurs choses, et l’un des facteurs est que beaucoup de ces services opèrent en partant du principe qu’une certaine « universalité » des formats est requise pour plaire à un public mondial, même quand des séries sont produites localement, donc dans des pays ayant leur propre culture télévisuelle. On se retrouve donc, quasiment quel que soit le pays et à de rares exceptions près, systématiquement avec des formats rigoureusement identiques. Episodes d’une heure ou moins, saisons d’une dizaine/douzaine d’épisodes… des standards qui changent assez peu, et qui se sont imposés comme s’ils tombaient sous le sens. Le streaming n’a pour ainsi dire jamais pris le temps d’expérimenter avec son format, son support, son propre media. Il a juste adapté des codes (en grande partie inspirés du câble étasunien) à l’immense majorité de ses productions, d’où qu’elles soient (parfois en envoyant des producteurs occidentaux s’en assurer, d’ailleurs).
Mais ça, c’est vrai pour les plateformes qui visent un public international le plus large possible. En revanche, ce lissage ne concerne pas toujours, au moins pour le moment, les plateformes qui se contentent d’avoir des utilisateurs dans un pays précis (ou dans une région). On trouve donc une diversité insoupçonnée de formats chez ces plateformes : certaines ont adopté les formules de Netflix et consorts (if it ain’t broke, don’t fix it), d’autres suivent les standards de la télévision locale, ou, et ça c’est intéressant, il y a celles qui tentent des trucs. Juste pour voir. Et aussi un peu pour des questions de budget, ne nous leurrons pas.
C’est souvent comme ça que les formats sériels de la télévision traditionnelle sont nés, après tout : à cause de contraintes. Des contraintes différentes devraient donc logiquement conduire à des essais différents.

Donc je vous le dis tout net, ma première raison de me pencher sur le cas de Follow Saretara Owari, c’était ça : le fait qu’AbemaTV avait décidé de commander une série qui durait 16 épisodes de 15 minutes ! Qui fait ça ? Personne ne fait ça. Même ses séries précédentes ne faisaient pas ça ! Il fallait que j’y jette un œil.
Fort heureusement, j’aimais bien son concept aussi.

Follow Saretara Owari s’intéresse à un groupe de neuf amis, des jeunes adultes qui se sont rencontrés grâce à une activité extrascolaire au lycée ; depuis, ils sont allés à l’université avant de finalement entrer dans la vie active. Leur amitié a survécu à tous ces changements.
Lorsque la série commence, ils célèbrent ensemble les fiançailles de l’une des leurs, Junko, qui a trouvé un futur mari diplômé d’une grande université et travaillant dans la finance, résolument un bon parti. Elle n’est pas la première à se marier, d’ailleurs ; Kaji et Miyuki, qui faisaient tous les deux partie de la bande, ont même déjà une petite fille. Sa meilleure amie Yuma est ravie pour elle, et Soutarou, avec lequel Junko est pourtant sortie très brièvement il y a 6 ans environ, semble se réjouir aussi. Ce soir-là ils sont réunis tous ensemble, à boire, manger et plaisanter, comme au bon vieux temps ; qui sait combien de temps cela durera, vu que chacun prend l’air de rien un chemin différent.

La conversation s’oriente progressivement vers les réseaux sociaux. Il faut dire qu’un peu plus tôt ce jour-là, Soutarou et Kaji ont assisté à un accident de voiture ; pendant que Soutarou bondissait pour venir en aide au conducteur, Kaji a tout filmé en direct sur LINE. La video est devenue virale, au grand déplaisir de Soutarou qui n’aime pas trop les réseaux sociaux (il n’a d’ailleurs plus de compte nulle part). Les amis discutent également d’un mystérieux personnage de LINE, @HyakumanEn_Shacho (« le patron à un million »), qui a promis de tirer au sort parmi ses followers quelqu’un à qui il fera don d’un million [de yen]. L’heureux gagnant le saura le jour où @HyakumanEn_Shacho le followera. Info ou intox, c’est en tout cas intrigant !
Tous les amis le followent immédiatement, y compris Soutarou… puisque son téléphone est emprunté par l’un de ses amis, et qu’un compte est créé en son nom, bien malgré lui. De toute façon, aucune chance que l’un d’eux gagne ce million, pas vrai ?

Follow Saretara Owari propose une mise en place assez intéressante de ce qui s’annonce à la fois comme un thriller, et un YA drama plus classique (la romance hésitante entre Soutarou et Yuma occupant une bonne partie de l’intrigue). Cette histoire de mystérieux utilisateur de LINE rappelle un peu le postulat de départ de nombreuses séries high concept japonaises, mais l’introduction de cet aspect reste pour le moment sommaire, presque de l’ordre de l’anecdotique. L’objet du premier épisode est surtout de nous présenter les personnages et de poser les bases de leur solide amitié. Sans qu’ils ne s’en doutent (pour la plupart), l’événement perturbateur s’est pourtant déjà produit…

Mais il se dit bien plus que la seule intrigue dans cet épisode introductif. Pour s’en assurer, il faut jeter un œil à la représentation omniprésente des portables, et en particulier des réseaux sociaux, au cours de l’épisode.
Follow Saretara Owari souligne combien les messages, les photos comme les videos sont ubiquitaires dans la vie de ces jeunes gens. On n’en est pas à adopter exactement le parti pris de la série australienne Content (dont on parlait il y a peu), consistant à ne nous donner à voir que ce qui se produit sur un écran de téléphone, mais clairement on se trouve dans le même voisinage. Entre Kaji qui streame un simple accident de voiture (sous les yeux d’une foule plus intéressée par la prise de photos que par un appel aux services de secours), à la petite fête entre amis qui se déroule en partie par tablette interposée (Miyuki est restée à la maison avec la petite, mais elle trinque quand même avec ses amis), en passant par les textos échangés quand les amis ne sont pas ensemble, et sans parler bien-sûr des questions autour de @HyakumanEn_Shacho… Internet et les réseaux sociaux font partie du quotidien des héros. On apprend également que la backstory de Soutarou inclut une expérience très douloureuse de harcèlement en ligne, qui est précisément la raison pour laquelle il n’était plus sur les réseaux sociaux.
Bien-sûr, Follow Saretara Owari ne commente pas que les usages de ses héros, mais aussi les nôtres. L’idée c’est vraiment d’attirer notre attention sur quelque chose de totalement naturel pour la plupart d’entre nous (et attirer l’attention sur quelque chose de naturel, c’est compliqué à faire de façon subtile, d’ailleurs), sans doute à dessein de démontrer autre chose de moins naturel. Il est évident que Follow Saretara Owari ne compile pas tous ces indices par hasard ! Cependant, ce n’est pas avec un premier épisode de 15 minutes qu’on en saura plus tout de suite…

…Même si, bon, je vous ai un peu menti par omission. Parce que oui, les épisodes de Follow Saretara Owari durent 15 minutes, ça c’est vrai. Par contre, AbemaTV en sort deux d’un coup, permettant donc à ses abonnés de regarder l’équivalent d’un épisode de 30 minutes… soit la durée habituelle pour les séries high concept nippones, et de quasiment rien d’autre à la télévision japonaise où l’immense majorité des séries de primetime dure une heure.
Par acquis de conscience j’ai donc jeté un œil aux deuxième épisode, des fois que. Fidèle à mes principes, je ne vous en dirai pas plus sur ce qui se trame dans le deuxième épisode : j’aime bien garder mes reviews de pilote « propres », avec les avantages et les inconvénients que ça implique. Pis je vais quand même pas tout vous raconter non plus ! Mais je peux quand même vous dire que les choses vont vraiment bouger beaucoup plus par la suite que dans l’épisode d’exposition. Structurellement il est clair qu’il ne s’agit pas d’un épisode bêtement coupé en deux, en tout cas. Par contre, narrativement, on sent que le cœur des enjeux est lancé plutôt dans le deuxième quart d’heure de la série (ça va même bien plus loin que le premier épisode ne le laissait penser, embrassant pleinement la notion de thriller).
Pourtant les épisodes de Follow Saretara Owari sont diffusés l’un à la suite de l’autre, le dimanche à 22h puis 22h15 : AbemaTV n’est pas de la SVOD à proprement parler. C’est une plateforme de télévision sur internet (également disponible sous la forme d’une application mobile), qui appartient à la chaîne de télévision traditionnelle AsahiTV. Ca explique peut-être, au moins en partie, le format choisi : peut-être que chez AbemaTV, on a pensé s’aligner sur la majorité des formats de websérie (ou de la série mobile, d’ailleurs), parce qu’effectivement on a tendance a considérer que sur internet les gens ont moins de patience pour des épisodes longs. Mais ça tient difficilement au regard de la double diffusion. Et puis, cela fait environ deux ans qu’AbemaTV produit ou co-produit des séries originales, et Follow Saretara Owari est la première répondant à ce format d’un quart d’heure. En attribuer l’existence aux seuls impératifs de production ou de diffusion est donc erroné, confirmant qu’on est vraiment en présence d’une expérimentation de forme.

Pour le coup, je trouve fascinant de voir comment Follow Saretara Owari :
– reprend des éléments de la télévision traditionnelle (le high concept « court » par exemple) ;
– les mélange à la culture de son propre media (l’omniprésence des réseaux sociaux, pour une plateforme web…) ;
– tente de faire un truc qui colle au mode de consommation de sa cible (avec plus d’épisodes, mais plus courts, et diffusés deux par deux) ;
…pour essayer de trouver une formule qui innove un peu, mais pas assez pour bouleverser totalement les habitudes télévisuelles de son public. C’est pas facile de trouver le bon équilibre ! En l’occurrence ce format fonctionne bien pour Follow Saretara Owari, cependant, notamment parce que les épisodes courts garantissent un rythme soutenu (c’est plutôt important vu la longueur des aspects plus soapesques de la série), et de poser des questions sans trimbaler les spectateurs trop longtemps.

Follow Saretara Owari, avec son format atypique et sa diffusion surprenante pour une série japonaise (DEUX épisodes par semaine ? c’est la révolution !) n’est pas forcément l’expérimentation qui va changer la face du monde. Qu’importe : ce n’est pas le but. Une expérimentation n’a pas forcément vocation à imprimer un changement, juste à voir ce qu’il est possible de faire, et autant que possible adapter la forme au fond.
Ce devrait être la base de tout nouveau media qui se respecte. C’est le genre d’expérimentation que des plateformes de SVOD plus riches et puissantes pourraient absolument se permettre… Mais ce n’est pas souvent le cas, parce que c’est plus facile, et efficace, et fiable (et américano-centré… d’ailleurs « l’affaire » Messiah de cette semaine en est une autre expression), de tout calquer sur le même modèle, surtout quand on sort des séries à la chaînes comme un produit d’usine, 52 semaines par an. Heureusement, même en ces temps de « Peak TV » et de boom du streaming, il y a encore des recoins qui ne sont pas encore passées au rouleau compresseur, et qui tentent encore des trucs. Ca me remplit de joie.

Par contre, le gros point noir dans tout ça, c’est que je ne vous cache pas avoir eu du mal à aller sur les réseaux sociaux depuis que j’ai commencé à regarder Follow Saretara Owari.

Tipeee

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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