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31 mars 2020 à 21:59

Tipeee

Si vous connaissez mon appétit pour les séries militaires, et en particulier, mon affection pour les séries de science-fiction militaires, vous n’avez eu aucun mal à deviner que l’uchronie Motherland: Fort Salem était très haut dans ma liste de priorités en ce début d’année. Un monde dans lequel les sorcières n’ont jamais été pourchassées, mais sont au contraire devenues des atouts majeurs dans la défense militaire des Etats-Unis, c’est pour le moins original, et ça permet à la fois de réécrire l’Histoire et de s’offrir un peu de magie.

Trigger warning : suicide collectif.
Enfin, « magie ». Certes il va être question de sorcellerie dans ce premier épisode de Motherland: Fort Salem, mais on n’est pas dans un univers enchanteur du tout. Non seulement parce que l’épisode s’accorde à traiter des choses assez sombres voire même angoissantes, mais aussi parce que ce que les jeunes recrues de la série vivent… a quelque chose d’éloigné de toute uchronie.

Pendant une bonne partie du premier épisode de Motherland: Fort Salem, je me suis sentie partagée entre un profond sentiment de désespoir (la série s’ouvre sur une scène d’un « attentat magique » où un simple sort pousse plusieurs centaines de personnes à se suicider dans un lieu public) et une curiosité dévorante face à l’univers mis en place ici. De ce côté-là, la série fait un travail plutôt satisfaisant pour nous expliquer la place des sorcières dans la société, réhabilitées qu’elles sont par leur service militaire, leur système matrilinéaire, la façon dont, à l’âge de 18 ans, de jeunes recrues sont conscrites à vie…

Globalement, Motherland: Fort Salem fait un beau boulot pour expliquer tout ça, pour mettre en place un univers à la fois réaliste et où les rituels magiques ont leur place (et des codes avec lesquels lentement nous familiariser), pour réécrire l’Histoire tout en restant familière. Les trois recrues centrales de la série, Raelle, Tally et Abigail, sont là de leur propre chef (on peut en effet refuser la conscription), mais avec des motivations différentes, qui permettent d’établir différentes situations dans l’univers posé. Je regarde beaucoup de pilotes et j’en ai rarement vu qui, comme celui-ci, remplissent aussi bien la check-list ; Motherland: Fort Salem fait plutôt bien son job, trouve un bon équilibre entre établir un contexte au sens large et établir des personnages de façon plus individuelles, raconte (parfois un peu vite) ce à quoi nous pouvons nous attendre, et globalement couvre toutes ses bases efficacement. Ce n’est pas le meilleur pilote au monde, mais c’en est un qui connaît la grammaire de l’exercice, et il est difficile, consistant à tout faire à la fois sans tout dire non plus.
On devine, bien entendu, où la série veut aller, parce que le suspense n’est pas exactement son objet : il y a à l’Académie de Fort Salem une membre de The Spree qui semble déterminée à recruter des sorcières qualifiées pour, à terme, avoir des agents infiltrés à l’intérieur des instances de l’armée américaine. Ce n’est pas follement original, et on le voit venir assez rapidement, mais l’essentiel c’est le propos que cela permet à Motherland: Fort Salem de tenir sur le patriotisme et le militarisme. C’est toujours intéressant de voir une série militaire laisser de la place à ce type de discours, surtout aux USA où l’armée est pour ainsi dire intouchable.

…Malgré les explications, toutefois, j’ai eu le sentiment de n’avoir pas eu une information capitale : contre quoi les USA (et leurs sorcières, dont il faut pour le moment supposer, comme on le fait au début de The Boys, qu’elles sont une exclusivité nationale) sont-ils en guerre ? Par essence, Motherland: Fort Salem se déroule sur le territoire américain, dans une académie militaire protégée de la guerre, et qui nous prive de toute action ; la seule chose que ne nous montre pas vraiment ce premier épisode, c’est la guerre présente. En ce sens, Motherland: Fort Salem m’a un peu fait penser à Space: Above and Beyond, qui commence par emmener ses recrues à l’académie militaire en vue de les envoyer au front ensuite. A ce stade, la guerre semble distante et abstraite, elle est laissée en grande partie à notre imaginaire ; elle est traitée comme une évidence par tous les personnages, mais dont les raisons semblent floues. Mais la différence, c’est que Motherland: Fort Salem… eh bien, c’est dans son titre : elle se déroule à l’académie militaire et l’action va s’y dérouler un bon moment au moins. Et du coup cette guerre n’a pas l’air de devenir concrète de si tôt, non plus que ses raisons. Pourquoi se prépare-t-on au combat « avec fureur » ? Pour quoi se bat-on au loin (dont, apparemment, au Liberia) en 2020 ?
On aurait bien besoin de saisir ce que cette guerre pour laquelle les héroïnes se préparent à Fort Salem symbolise. D’une certaine façon, à mesure que l’épisode avançait, je saisissais mieux les enjeux passées que présents. On a bien compris qu’il y a cette entité, qui se surnomme The Spree, qui pose un danger immédiat à la population. Mais quel est le rôle de l’armée, et en particulier l’armée des sorcières, contre une telle menace ? Comment on envoie des troupes face à un ennemi qui surgit au milieu de la population civile pour des attent-… oh. Oh, attendez voir.
Oh, wow.

En plus de tout le reste, Motherland: Fort Salem est une série sur la guerre contre le terrorisme, et plus particulièrement la guerre en Afghanistan. Une guerre qui a commencé avant que les héroïnes de la série ne naissent. Ce dont parle la série, c’est donc aussi de ce que vivent ses spectateurs (Freeform est la chaîne de Disney s’adressant spécifiquement au ados et jeunes adultes), qui ont grandi dans un pays qui a toujours été en guerre, qui remercient chaque militaire pour son service à la moindre occasion, qui traitent l’armée comme l’un des piliers intouchables du pays… mais qui se questionnent. Le coût humain est ce qui interroge l’une des protagonistes de ce premier épisode, mais on peut aussi distinguer le début d’un questionnement plus politique au détour de certains dialogues ou même certains plans. Il ne s’agit pas de faire preuve d’empathie pour The Spree (sa représentante dans la série, jusqu’à présent, rend cela impossible de toute façon), ni de piétiner l’ambiance militaire de Fort Salem (c’est quand même là que se déroule la série !), mais de laisser s’exprimer une forme d’esprit critique vis-à-vis de cet univers où tout semble aller de soi, où le passé semble nous dicter un présent qui ne fait pas totalement sens. Ou au moins, de laisser une chance à cet esprit critique se former.
Parce qu’elles sont jeunes, parce qu’elles ont hérité de leur condition de sorcière (et donc souvent d’une histoire familiale militaire), parce qu’elles ont signé pour quelque chose qui ne fait que commencer à les préparer à aller au combat, les protagonistes de Motherland: Fort Salem n’ont encore pas d’opinion sur ce qu’elles vivent. Elles sont prises dans un tourbillon qui les dépasse, et dont désormais il leur faudra faire sens. J’aime que derrière l’aspect fantastique ou militaire, la série mette cela en place.

C’est évidemment difficile de prédire si ce sera bien fait, ou si la réflexion promise sera très profonde. Quelle qu’en soit la réussite, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de séries US actuelles qui osent au moins essayer, et plus encore pour cette tranche du public, d’interroger la relation complexe que les Etats-Unis ont avec leur armée.

Tipeee

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

2 commentaires

  1. Tiadeets dit :

    Intéressants comme série et comme propos. J’espère que la série continuera, au moins en filigrane, sur sa lancée parce que c’est bien nécessaire ce genre de réflexion.

  2. Encore une review en or ! Avec le tri qu’impose la Peak TV, j’avais fini par exclure Motherland: Fort Salem de ma liste, et elle vient grâce à toi de s’y réintégrer. Le lien des américains avec l’armée est en effet plus complexe que ce que nous propose bien des séries militaires. L’une des rares que j’ai en tête et qui a fait un effort de ce côté-là, c’est le reboot de Battlestar Galactica, que je vois autant comme une série SF qu’une série militaire (avec toute l’ambivalence inhérente au commandement). Mais il est vrai que je ne regarde pas beaucoup de séries militaires.
    En tous cas, le pitch est original et tu donnes envie pour le pilote. Merci, lady !

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