Good for the soul

26 avril 2020 à 13:55

Tipeee

Avec le soucis croissant des diffuseurs étasuniens pour la « diversité », on a pu voir ces derniers temps toutes sortes de séries faite pour et souvent par des Afro-américains devenir mainstream. Cela n’a pas toujours été le cas en effet : après avoir connu un boom pendant les années 90, les « Black sitcoms » ont lentement été réduits à des commandes faites par les chaînes du câble et satellite américain dédiées au public noir, avec une visibilité moindre… et donc des budgets à l’avenant.
TV One est l’une de ces chaînes ; ses grilles consistent essentiellement, pour ce qui concerne les séries, à rediffuser des classiques du Black sitcom (ce n’est pas très cher, après tout, et il y a des décennies de patrimoine dans lesquelles piocher). Malgré tout, il lui arrive de commander quelques séries originales, et c’est de l’une de celles-ci qu’il est question aujourd’hui, avec Belle’s, une série pour laquelle j’ai une tendresse particulière. Je l’avais évoquée en passant dans des reviews antérieures, mais aujourd’hui, c’est elle la star.



Belle’s est le nom de la série, mais aussi du restaurant qui lui sert de décor, fondé par Belle Crawford. Hélas, Belle n’est plus car elle est décédée deux ans avant que ne commence la série, mais l’établissement lui a survécu, et il est tenu aujourd’hui par les membres de sa famille. Le patron est Big Bill Cooper, un veuf qui dirige d’une main de maître les opérations ; mais en cuisine, la vraie cheffe dans tous les sens du termes, c’est Gladys, la sœur de Belle. En salle, c’est Jill (la fille de Big Bill et Belle) qui tient le rôle de manager, sa sœur la mannequin Loreta donne à l’occasion un coup de main pour le service, et le cousin Maurice est le barman, quand il n’est pas trop occupé à courir les jupons du moins. Ces personnages et le restaurant où ils évoluent nous sont présentés par Pam, la fille de Jill (et donc la petite-fille de Belle), une enfant de 10 ans qui n’intervient pas trop dans les intrigues mais apparaît à l’écran en brisant régulièrement le quatrième mur afin de nous familiariser avec les protagonistes, l’action ou le contexte de celle-ci.
Ce qui est le plus étonnant dans la formule de Belle’s, cependant, ne tient pas dans ses lignes, mais dans ses modalités de production : c’est un hybride de single- et multi-camera, et même de drama. Il n’y a pas de public (ni de rires enregistrés, d’ailleurs, bien qu’on puisse sans peine deviner quand on les entendrait), et la camera est un peu plus mobile dans les volumes qui forment les décors, mais l’écriture comme la réalisation relèvent des standards du sitcom. Et le budget aussi. Par contre, l’intention…
Au total je dois avoir vu ce premier épisode une bonne demi-douzaine de fois au fil des années (Belle’s a été diffusée initialement en 2013). Il fait sans aucun doute partie des épisodes que je serais vraiment fâchée de perdre un jour, à plus forte raison parce que sans mes archives, je ne suis pas convaincue qu’il soit possible de le trouver à l’heure actuelle (…quoique). Pis avec un titre comme ça, bonne chance pour les recherches sur Youtube et consorts ; d’ailleurs j’ai un mal de chien à mettre la main sur certains autres épisodes de son unique saison. Problème qui ne s’arrangera probablement pas avec les années, croyez-moi.
Depuis tout ce temps, je reste fascinée par le mélange de formats qui s’y manifeste, d’abord. Cela étant, pour être honnête, je trouve également grandiose ce qu’il s’y dit, avec le peu de moyens qui sont de toute évidence les siens.

Ce qu’il s’y dit ? Ma foi, ce premier épisode fournit ce qu’il faut d’exposition, en grande partie grâce à l’intervention de Pam qui nous présente chaque personnage ainsi qu’une brève histoire du restaurant. Le cadre narratif est simple : la petite fille tient un journal intime où elle confine tous ses secrets, apprend-on, mais à 10 ans elle n’a pas des tonnes de secrets, alors elle y parle de la vie de ce restaurant. Un restaurant où il se passe des tonnes de choses, nous promet-elle.
Quel genre de choses ? Eh bien, dans cet épisode inaugural, un homme se présente pour voir s’il peut réserver la salle de réception pour une réunion de famille. Assez banal, non ?



Parfois le terme de Black sitcom peut sembler couvrir une réalité simple : c’est un sitcom, et il y a des noirs à l’écran. Mais ce que Belle’s fait avec cette intrigue en apparence totalement inoffensive, c’est au contraire prouver que le Black sitcom est un composant essentiel de la culture afro-américaine, et y contribue pleinement.
Alors reprenons ce que je vous ai déjà dit, mais cette fois en vous parlant de ce que je n’ai pas encore évoqué : Belle’s est un restaurant situé à Atlanta, qui sert de la soul food, comme le démontre clairement l’introduction de Gladys en cuisine, qui énumère les plats qu’elle prépare lorsqu’elle se plaint que son fourneau défectueux ne lui permette pas de travaille correctement : feuilles de moutarde verte (mustard greens), pois cornille (black-eyed peas), patates douces (sweet potatoes), poisson-chat frit (skillet-fried catfish), mini-carottes au miel (honey baby carrots), gâteau de maïs (corn cake), jarret de porc (ham hock) et filet de porc glacé (glazed pork loin). Plus soul food, ça va être compliqué à trouver ! Le générique de Belle’s représente d’ailleurs plusieurs de ces plats, ainsi que du mac & cheese, que se passent les protagonistes avant de prier ensemble pour le dîner. Il faudrait aussi mentionner que l’un des murs de Belle’s représente l’arbre généalogique de la famille Cooper/Crawford sur environ une dizaine de générations.
Ce n’est pas que le contexte de la série, c’est aussi le déroulement du premier épisode qui prend ses racines dans la culture afro-américaines.

L’homme blanc qui vient réserver la salle de réception, et qui finit par proposer de réserver tout le restaurant parce qu’il cherche à faire servir 100 couverts, est en effet en train d’organiser la réunion annuelle de sa famille : la branche des Crawford d’Atlanta. Il se réunissent parce qu’ils sont tous des héritiers de ceux qui ont vécu dans la plantation de Walnut Cove il y a un siècle et demi…
En entendant cela, Big Bill s’agace : le nom de jeune fille de sa femme, après tout, est Crawford. Il y a de fortes chances pour que les ancêtres de l’homme qui vient de lui signer un chèque soient ceux qui ont jadis possédé les ancêtres de Belle. En fait, Big Bill n’a plus du tout envie de servir à dîner à cette famille, et décide que la prochaine fois qu’il le verra, au lieu de signer un contrat avec lui pour la réservation du restaurant, il déchirera son chèque et lui enverra à la gueule. Gladys et Jill ont beau essayer d’argumenter (« c’était il y a longtemps ! ils n’étaient pas en vie quand ça s’est passé, et nous non plus ! »), Big Bill ne cède pas, encouragé par le cousin Maurice qui calcule qu’il faudrait que les Crawford règlent non pas l’addition du dîner, mais le montant des réparations.
Située au milieu de l’épisode, cette discussion est le point d’orgue de l’intrigue, le moment où les personnalités s’expriment. En fait, le contexte dans lequel existent le restaurant et ses occupants prend tout son sens parce qu’ils ne sont pas juste dans un restaurant, et ils ne sont pas juste une famille. Ils sont une famille qui tient un restaurant de soul food à Atlanta, et ce genre de choses a toute une histoire. L’Histoire.

Regarder Belle’s donne un peu l’impression, à la spectatrice blanche et européenne que je suis, d’assister à une conversation qui ne me regarde pas et à laquelle je n’ai jamais été invitée. La discussion qui a lieu ce jour-là au restaurant entre Big Bill et les siens est de toute évidence une discussion qui a eu lieu dans le salon de nombreuses familles afro-américaines (et d’autres familles noires, mais je deviens hors-sujet). Des débats auxquels je n’assiste pas, dont certaines nuances m’échappent, qui ont lieu entre gens qui savent ce que cela représente d’avoir ce genre d’Histoire.

Toutefois, quand je pousse au-delà de mon embarras initial, j’apprécie au contraire d’avoir la chance d’y assister par le biais de la fiction afro-américaine.
Après tout combien de séries diffusées sur les chaînes mainstream osent parler des réparations pour l’esclavage ? Black-ish l’a fait, et sûrement une ou deux autres, mais au-delà, les exemples ne se bousculent pas. C’est le genre de thématiques que les diffuseurs n’aiment pas avoir dans des séries que des spectateurs blancs vont regarder, pour ne pas les froisser. Vous avez vu les réactions quand Amazon a annoncé être seulement en train de développer (même pas commander, juste développer) une série comme Black America ? Les séries étasuniennes qui parlent des réparations, dans les faits, ce sont encore dans leur grande majorité des séries que le public blanc a peu de chances de voir. Ce sont des séries comme Belle’s, proposée par TV One, une chaîne qui a été regardée par un spectateur blanc, une fois, en septembre 2016 à Westport (Connecticut), parce qu’il s’était assis sa télécommande en revenant des toilettes.
Toute la culture qui s’exprime pendant tout cet épisode est une forme de signal envoyé aux spectateurs de ce Black sitcom pour leur réaffirmer qu’ils sont entre eux. Belle’s est une série créée pour un public dont je ne fais pas partie, et nombre de mes lecteurs non plus (idéalement je ne devrais pas plus être celle qui en parle). Pourtant, l’énergie que cet épisode à lui seul déploie à essayer d’utiliser ses maigres moyens, pour les tourner en quelque chose d’important et complexe, force l’admiration, et donne du grain à moudre. Certes, l’intrigue finit par être résolue de façon pacifique (en fait l’association de la famille Crawford compte plus de noirs que de blancs, qui considèrent qu’aujourd’hui leur histoire commune fait d’eux une famille… et Belle était une cousine éloignée de plusieurs d’entre eux), mais le discours tenu, avec ses implications douloureuses, reste bel et bien.

Ce serait en théorie l’utilité de toute cette belle « diversité » dont les diffuseurs aiment à se vanter : permettre à toutes les expériences, et donc toutes les sous-cultures d’un territoire donné, de s’exprimer puis d’être vues. Le problème c’est que dans la pratique, parce qu’on veut faire des audiences et donc avoir de l’audace sans contrarier trop de monde (surtout quand on investit gros dans une fiction léchée), on ne peut pas vraiment faire ça. Il faut donc encore compter sur la curiosité de chacun.

Tipeee

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

2 commentaires

  1. tiadeets dit :

    C’est toujours intéressant d’entendre parler de ce genre de fictions dont je ne suis pas le public cible et qui présente une autre vision du monde et de la vie que celle que je connais et côtoie.

  2. Mila ♥ dit :

    Merci pour cet article 🙂 Je ne sais pas trop quoi dire d’autre (pardon, j’ai le cerveau encore farci de fatigue ce matin) mais j’ai apprécié la lecture, et même si je comprends ton impression qu’une autre personne serait plus idéale pour parler de la série, ton point de vue de « personne pas invitée » m’a intéressée aussi.

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