Illness is bullshit

11 décembre 2020 à 22:51


L’une de mes séries préférées dont je ne parle jamais (hors Twitter du moins) est People Watching. C’est une série animée initialement proposée par Cracked (ce qui explique le référencement des épisodes en saison 1), mais aussi CBC au Canada (le créateur Winston Rowntree est Canadien), et qui, si elle avait été commandée par Netflix mettons, serait devenue une critical darling. A la place, eh bien à la place rien. On peut en tout cas se consoler en se disant que ses deux saisons sont intégralement visibles gratuitement.
Je la revois régulièrement, parce que quelle que soit l’humeur et quelle que soit la préoccupation, il y a toujours un épisode qui me parle exactement de la façon dont j’ai besoin. Tout justement, en regardant le premier épisode de La linea verticale, une série italienne de 2018 qui trouve une seconde vie à l’international grâce à Amazon Prime, j’ai eu une pensée pour son épisode « Death is bullshit« , dans lequel l’un des personnages récurrents de la série, Candy/Joan, est hospitalisée suite à un accident de la route, et raconte combien cette expérience a radicalement changé son point de vue et ses croyances sur la mort. Parce que c’est lors de ces séjours à l’hôpital, hors du temps, qu’on a tout le loisir de considérer ce genre de choses.

Le premier épisode de La linea verticale offre une parenthèse similaire à son héros, Luigi, lorsque celui apprend que le sang dans ses urines est en fait l’unique symptôme d’une grosse tumeur au rein. Il doit se faire opérer aussi vite que possible. Sa vie est donc mise en pause pendant son hospitalisation, et le voilà confronté à ces réflexions qu’on ne s’autorise pas à avoir autrement.

La première pensée de Luigi, après avoir appris la mauvaise nouvelle, est de penser à son enterrement. Quel genre d’enterrement veut-il ? Que veut-il que les gens fassent et surtout ressentent ce jour-là ? C’est un peu morbide, mais qui ne le serait pas en pareilles circonstances…
Pourtant La linea verticale prouve bien vite qu’elle n’est pas une tragédie, mais plutôt qu’elle s’inscrit dans la suite des dramédies ambivalentes qui ont gagné en popularité depuis un peu plus d’une décennie. Evidemment il est difficile de ne pas penser à The Big C, mais pas seulement. Plus que de parler de ce qu’il y a autour de la maladie (ce qui, certes, viendra peut-être dans un épisode ultérieur de cette saison de 8 épisodes), La linea verticale fait cependant le choix de présenter aux spectateurs un regard réaliste, mais humain, de ce que cela signifie que de traverser la maladie.

A son arrivée à l’hôpital, Luigi remarque ainsi que désormais il vit dans un monde à part, et qu’il a accepté en signant la décharge d’être dépourvu de son droit à l’auto-détermination. Désormais toute décision sera prise par autrui : qui peut le visiter et quand, quand dormir, quand manger, comment s’habiller, quand sortir. La situation s’étant précipitée en très peu de temps, s’abandonner à l’hôpital et ses rouages qu’il présume bien huilés est en fait un peu un soulagement, quand bien même il ne peut pas tout-à-fait s’empêcher de se faire du soucis. Ce qui est normal. On sent au cours de ce premier épisode que, de par le choc, mais aussi parce qu’il le faut bien, il essaie de se concentrer sur ce qui n’est pas annonceur du pire.
Ce n’est pas toujours facile. Lorsqu’il débarque dans sa chambre, il découvre un autre patient poussé vers la sortie, par un médecin qui n’a pas vraiment l’air de savoir ce qu’il a, mais qui a décrété que sortir plus vite aidait à récupérer plus vite ; les protestations du patients, vieux et fragile, sont récompensées par une escorte au milieu de deux larges brancardiers. A mesure que l’épisode passe et que les scènes (de plus en plus brèves) se succèdent, l’absurdité du monde hospitalier se révèle à lui. Les phrases vides de sens, les procédés à deux doigts de n’être plus humains, les règles plus brutales que pratiques. Le simple fait qu’il se trouve à l’hôpital alors qu’il n’a pas mal, mais qu’il aura mal après l’opération, est en soi absurde. Mais Luigi tient bon pour le moment, malgré la détresse, et trouve même du réconfort dans ce qu’il perçoit, comme la gentillesse de l’aide-soignante « Filippa », le nombre de patients dans l’unité d’urologie qui vivent exactement la même inquiétude que lui, ou le charisme solaire de son chirurgien, l’énigmatique Zamagna.

C’est précieux, cette façon dont La linea verticale se concentre sur l’hôpital, son fonctionnement, son idéal et sa réalité, pour parler de l’expérience de Luigi. Il en ressort une absurdité qui parvient à souligner, en creux, la véritable absurdité de ce qu’il se passe : la maladie n’a pas de sens. En fait c’est à elle que Luigi doit la perte de son pouvoir décisionnaire dans sa propre vie ; pouvoir imputer ce genre de choses à l’hôpital (non que celui-ci soit, hm, tout blanc) permet de survivre au choc qu’est cette annonce. Hospital is bullshit because death is bullshit.
Il est également plus que louable que La linea verticale offre quelques scènes à Elena, la femme de Luigi. Il ne s’agit pas de centrer la série sur elle, fort heureusement, mais de tout de même envisager son point de vue. Quel est son rôle dans cette épreuve ? On la verra batailler pour que l’infirmière en cheffe accepte ses visites quotidiennes, ou prendre sur elle de lire la décharge à la place de Luigi… quand bien même les choses sont difficiles de ce point de vue-là aussi. Elena est après tout enceinte jusqu’aux yeux, et doit continuer de s’occuper de leur fille de 7 ans en même temps que tout cela se produit.

La linea verticale offre pendant sa première demi-heure un petit bijou doux-amer, vous rappelant à votre propre vulnérabilité, à plus forte raison si vous avez eu des expériences similaires en milieu médical. Personne ne ressort de ce visionnage avec les joues sèches. PERSONNE.
Son ton ne doit rien au hasard : la série est l’adaptation d’un livre éponyme écrit par Mattia Torre, qui est également le scénariste de la série (on lui doit d’autres séries italiennes, comme Boris), et pour qui je soupçonne que le projet ait été grandement autobiographique. Je ne sais pas quel sera le sort de Luigi au terme de cette unique saison, mais je ne suggère pas de googler ce qui est arrivé à Torre en juillet 2019. C’est vicieux ce que je viens de faire là, j’en conviens.
Si vous avez besoin d’une catharsis en ce mois de décembre 2020, c’est ma recommandation du jour.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Tiadeets dit :

    Pas sûre que je sois prête pour le déluge de larmes, mais je suis contente de savoir que cette série existe.

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