Premier pas

30 janvier 2021 à 23:46

Hannah est nerveuse à l’approche de son premier jour à la middle school (l’équivalent australien du collège). Et c’est bien normal ! Quitter l’école primaire pour un nouveau monde, rencontrer de nouvelles camarades, essayer de s’y faire de nouvelles amies, cela impressionnerait n’importe qui.
C’est là le pitch de First Day, une série australienne pour la jeunesse proposée par ABC Me (la chaîne publique pour les enfants et pré-adolescents, anciennement ABC3) au printemps dernier. Enfin, non, pas exactement bien-sûr. Comme souvent, un pitch ne dit pas tout de l’originalité et l’intérêt d’une série.

Car ce que je ne vous ai pas dit, c’est que Hannah a décidé, pour la première fois de sa vie, de se présenter comme une élève féminine dans son nouvel établissement scolaire, et que cette petite fille trans a de nombreux défis bien spécifiques devant elle.

Trigger warning : transphobie.

Voilà des années que je vous dis et vous répète que la fiction pour la jeunesse australienne est l’une des meilleures au monde, et First Day ne fait que le confirmer. Le choix de s’adresser à son public en lui parlant de problèmes typiques de cette cible est futé : qui n’a pas ressenti un peu d’angoisse à l’idée de fréquenter une nouvelle école ? Qui n’a pas craint, au moins une fois, de ne pas savoir se faire d’amis dans un monde nouveau ? Qui ne s’est pas demandé s’il lui serait possible de trouver sa place dans un monde où les apparences sont souvent si importantes ? Cela fait partie des apprentissages de cette tranche d’âge, des hauts et des bas naturels de la vie d’une enfant.
Mais évidemment, ces apprentissages prennent un sens supplémentaire dans le cas d’une fillette trans, qui négocie non seulement ces passages rituels de l’enfance à l’adolescence, mais aussi la façon dont elle se présente au monde en général, en tant que fille.

Dans le cas de Hannah, le transfert dans une middle school s’est accompagné d’un choix important pour elle : en finir avec l’identité masculine qu’on lui a longtemps collée, et devenir pleinement elle-même. Elle a la chance d’être accompagnée par des parents et un grand-frère qui ne semblent jamais avoir remis en question son identité (et si cela s’est éventuellement produit par le passé, en tout cas la série fait le choix très net de ne pas du tout s’intéresser au coming out familial et ses potentielles répercussions), et qui s’inquiètent simplement pour les conséquences de ces choix. On sent que dans First Day, certes l’expérience appartient à Hannah, mais que toute la famille tâtonne un peu sans savoir quelle est la bonne décision à prendre. C’est une chose de vouloir accompagner la petite fille pendant une étape importante de sa vie, mais c’en est une autre que de savoir comment.
Et Hannah elle-même va, au cours des 4 épisodes de cette courte première saison, hésiter à plusieurs reprises sur la conduite à prendre. L’inquiétude est parfois trop grande, et toute la volonté qu’elle a d’être fidèle à sa décision ne suffit pas toujours à avoir de l’assurance. A nouveau, First Day va fusionner cela avec des passages-clés de la pré-adolescence : le premier jour de rentrée dans un nouvel établissement, le premier goûter d’anniversaire, les premières amitiés fusionnelles, les premières invitations à la piscine… et même, très légèrement, les premières histoires de cœur. Cela fait beaucoup pour n’importe quelle petite fille. C’est encore plus compliquée pour une petite fille qui a peur de n’être pas perçue comme une petite fille.

D’autant que dés le premier jour de cours, Hannah a découvert avec horreur qu’Isabella, qui à l’école primaire la terrorisait régulièrement, est inscrite dans la même middle school à présent. Or, on l’a dit, à l’époque Hannah utilisait son prénom masculin (il me semble d’ailleurs que c’est le seul cas de figure dans lequel une série peut se permettre d’utiliser le deadname d’un personnage trans : en montrant la blessure que son utilisation peut représenter), tentait d’adopter une présentation masculine, et n’avait absolument pas révélé au monde qu’elle était trans. Elle qui pensait que cette nouvelle école serait l’occasion d’un nouveau départ, elle a désormais une menace qui pèse au-dessus de sa tête.
Alors quoi ? Devra-t-elle révéler à ses nouvelles camarades qu’elle est trans ? Elle aurait souhaité l’éviter. Ce ne sera pas forcément possible, mais comment négocier cela, si vraiment il faut le faire ? Ce sont des décisions difficiles pour une petite fille.
Difficiles, mais importantes. Et First Day présente son intrigue sans jamais laisser à quiconque (et surtout pas ses jeunes spectatrices) le droit de douter du bienfondé des décisions prises par Hannah pour assumer qui elle est. Elle va d’ailleurs se découvrir des soutiens, quand bien même tout n’est pas facile, qui vont lui rendre la vie un peu plus douce : le personnel du collège, certaines camarades, en premier lieu Olivia. Les amies qu’on se fait au collège, ce sont des amies pour la vie, ou au moins c’est l’impression qu’on a à ce moment-là ; First Day montre avec tendresse comment ces amitiés se tissent et deviennent primordiales dans la façon dont on peut affronter le monde, en particulier le monde adolescent.

Il a quelques semaines, la communauté trans française réagissait à la diffusion du documentaire Petite fille par arte, suivant la jeune Sasha à un âge similaire. Je n’ai pas vu ce documentaire (en particulier à cause des réactions négatives de certaines personnes trans devant ce documentaire ; cette tribune sur Mediapart en est un bon exemple), mais j’ai l’impression que First Day parvient à faire certains meilleurs choix dans la façon de présenter un parcours similaire, c’est-à-dire une petite fille blanche au début de sa transition. Tous les choix ne sont pas parfaits, mais plusieurs le sont (il semblerait en outre que la créatrice de la série Julie Kalceff soit une femme cis, et que l’idée lui soit venue d’une membre de sa famille commençant sa transition dans l’enfance…).
Le simple fait de prendre Hannah comme héroïne, plutôt que son entourage, laisse la série explorer son intériorité. Ses émotions sont ce qui prime, et ce n’est qu’à travers elle que le regard de tiers prend de l’importance : la question n’est pas « comment la société perçoit une petite fille trans » mais « comment moi, petite fille trans, vais-je être perçue par ma camarade de classe, ma prof ou mon grand-frère », et il me semble (sans en être experte) que cet angle fait une grosse différence. Certains autres aspects laissent, sûrement, à désirer, et peut-être seront-ils corrigés lors de la deuxième saison qui a d’ores et déjà été commandée (même si COVID a, une fois de plus, fait un peu déraillé ses plans de production). Toutefois globalement, de mon point de vue cis en tout cas, et avec ce que je sais intellectuellement de cette expérience, First Day semble faire du bon travail, surtout lorsqu’on prend en compte à qui elle s’adresse (Petite fille n’est PAS un documentaire pour enfants).
Mais comme je peux très bien avoir totalement tort, j’ouvre volontiers mes colonnes à toute personne trans ayant vu la série qui souhaiterait proposer un point de vue différent sur First Day, il vous suffit de demander.

Je crois que ce qui fait de First Day un projet plutôt about en dépit de sa brièveté, c’est qu’avant d’être une série, il s’agissait d’un court-métrage proposé en 2017 (qui fait plus ou moins figure de pilote, même si le pilote n’est pas vraiment une pratique répandue en Australie et encore moins sur la télévision publique). L’idée a donc eu le temps de mûrir, et d’ailleurs on peut noter quelques différences entre les deux « versions » de cette même histoire.
Dans les deux cas cependant, le rôle principal de Hannah est interprété par la jeune Evie Macdonald, qui est ainsi devenue la première actrice trans à obtenir un rôle principal dans une série australienne. C’est aussi, à ma connaissance, la plus jeune actrice trans de toute la planète à tenir un rôle principal dans une série. La jeune adolescente est d’ailleurs très douée non seulement pour interpréter les mots des autres, mais aussi pour s’exprimer elle-même avec beaucoup d’aisance, et ses interviews en tant que militante trans sont pleines de finesse. Sa présence fait beaucoup de différence dans la façon dont First Day fonctionne, et je pense également que le souhait de la production de respecter les limites de cette enfant dans la façon dont les choses sont montrées (par exemple dans les scènes du dernier épisode, et les questions autour de la baignade) ont eu un impact non-négligeable sur le prisme par lequel son corps trans a été présenté dans la série.

De mon point de vue certes partiel, First Day réussit un pari difficile. Et le fait avec douceur, intelligence et légèreté. Il n’y a pas de lourdeur dans cette intrigue ou dans la façon dont elle est développée (peut-être n’y a-t-il pas le temps pour la lourdeur, aussi !). Pas de pathos exagéré. Pas de pédagogie lourdingue. En fait, surtout au regard d’une intrigue secondaire lancée dans le quatrième épisode, j’ai l’impression que First Day ambitionne parfois moins de parler aux enfants cis, que de parler aux enfants queer. Ce qui serait, mon Dieu, fantastique. Ce n’est évidemment pas toujours le cas, et certains clichés subsistent, mais ces premiers défis apparaissent comme remportés.
Il faut maintenant que la deuxième saison continue sur cette lancée, et je suis curieuse de voir quelles prochaines étapes de la vie adolescente de Hannah First Day va explorer.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

4 commentaires

  1. Iris KV dit :

    Ça m’a carrément donné envie de la voir, merci pour la future découverte !

  2. Tiadeets dit :

    Oh j’espère que la série viendra à être diffusée en France ! On en a bien besoin !

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