Perte et fracas

5 mars 2021 à 22:27

L’air de rien, ça faisait un bout de temps que je n’avais pas ressenti un coup de cœur pour une série étasunienne récente. Les papillons que je ressens depuis que j’ai découvert le premier épisode de Debris sont venus changer ça.

Pourtant, je ne m’attendais pas à grand’chose en démarrant la série. Entre les comparaisons simplistes que j’avais pu voir passer sur Twitter (principalement avec The X-Files) et le pitch de la série en elle-même… il n’y avait pas de quoi être optimiste. Ces dernières années, les networks et en particulier NBC ont souvent dégainé des séries de genre chiantes comme la pluie, présentées comme des événements (…jurisprudence The Event) mais avec en fait assez peu de choses dans le ventre. J’avais l’impression que tout partait toujours de l’envie de créer du suspense en ne nous donnant rien de concret pour nous inciter à attendre les réponses aux questions. C’est la raison pour laquelle j’ai vite abandonné Manifest (dont j’ai besoin de croire qu’à un moment dans ses saisons ultérieures qu’elle a quand même délivré un peu plus que des « ohlala c’est inexplicable quand même »), notamment. Une part de moi partait du principe que Debris allait provoquer la chute d’objets célestes dans le pilote, sans vraiment nous dire de quoi il s’agissait. A charge pour les deux protagonistes centrales de comprendre ce qui se passe.

A ma grande surprise, Debris commence avec de brefs panneaux de texte à l’écran, qui nous informent du contraire, nous donnant d’ores et déjà une clé très importante sur le contexte. Ces débris, qui en fait ont commencé à s’abattre sur la Terre voilà 3 années déjà, proviennent de ce qui a été identifié comme un appareil extraterrestre. Depuis, une task force internationale a été chargée de mettre la main sur les objets qui nous tombent du ciel.
Le temps n’est donc plus à se demander ce qui se passe, mais à déterminer son… impact.

Cette nuance a fait toute la différence au début du premier épisode, pour moi. Il y a un facteur immersif certain à fournir d’entrée de jeu des éléments explicatifs, dont les héroïnes sont familières ; la task force américano-britannique de l’Orbital est abondamment financée, il y a déjà un savoir scientifique déployé autour des débris, et un vocabulaire qui dans les premières scènes nous est rapidement dévoilé (lesdits débris sont par exemple surnommés, à cause de leur forme je suppose, des « nachos » !). On comprend rapidement qu’il est acquis pour la série que les débris émettent quelque chose (l’Orbital est équipée pour faire des relevés dans une unité appelée le Laghari), qu’ils ne se ressemblent pas tous, qu’ils ont même des pouvoirs spécifiques. La mythologie de la série n’est clairement pas là pour nous faire mariner et nous forcer à nous interroger sur la façon dont fonctionne ce monde. C’est établi.
Ce qui évidemment ne signifie pas que tout est limpide dans Debris. Et il y a, effectivement, une dimension conspirationniste (qui explique en partie le rapport fait avec The X-Files, je suppose). Son « twist » de fin de pilote n’en est d’ailleurs pas totalement un : on en sait une partie depuis les premiers mots de la série, après tout. Non, vraiment, c’est la portée de ces facteurs qui nous est inconnue.

Et c’est là que vraiment s’est jouée la grande force du premier épisode de Debris pour moi. Parce que cette portée, elle est principalement émotionnelle. Elle touche à l’intime.
A ma grande surprise, Debris est une série sur la perte et le deuil, mais aussi, explicitement, intéressée par ce qui nous rapproche, nous connecte, fait de nous des humaines en somme. Il y a explicitement des dialogues entiers qui se désintéressent des complots, et même de l’aspect science-fiction, pour se concentrer uniquement sur le ressenti de Jones et Beneventi, les deux enquêtrices forcées de faire équipe sur le terrain. La série est construite comme si la Britannique et l’Américain devaient se surveiller mutuellement ; au début de l’épisode, leurs supérieures hiérarchiques respectives le leur rappellent explicitement, mais c’est trop tard ! En dépit de leur collaboration encore neuve, les deux héroïnes ont déjà noué des liens en partageant des choses personnelles, même si l’on en a sûrement à peine effleuré la surface.
Debris cherche à établir, notamment vers la fin de l’épisode, que Jones et Beneventi vont être tiraillées, mais finalement faire un choix (qui à mon sens est vite vu) sur qui a leur loyauté. Ma main à couper que cette loyauté va les pousser à se faire de plus en plus confiance, plutôt qu’à leur gouvernement cachottier.

Précisément, la deuxième moitié du pilote de Debris est focalisée sur ces expériences privées que les deux enquêtrices partagent plus ou moins. L’intrigue de l’épisode (qui a failli nous faire un The Whispers, puis évite élégamment l’obstacle) les met en présence de personnages secondaires qui doivent faire un deuil. Plus encore, les manifestations des débris les forcent à se confronter à ce qui les hante, à évoquer les deuils qu’elles ont dû faire elles-mêmes, et même à trouver une forme de catharsis. Peut-être pour commencer à guérir ? Je veux bien que pour Mulder et Scully, l’aventure conspirationniste ait eu (ou pris) une dimension personnelle, mais jamais à ce point en un seul épisode. Jamais de façon si intense.
Parce que Debris met vraiment ses protagonistes au défit émotionnellement, et ses spectatrices avec. A un moment je me suis même demandé : est-ce qu’on est devant une série de SF qui est aussi un tear jerker ? Est-ce que NBC (qui pour rappelle diffuse the mother of all tear jerkers, la série familiale high concept This is Us) a trouvé le moyen d’arrêter de vouloir nous donner des frissons par suspense ou curiosité, et décidé de faire de la fiction conspirationniste une fiction moins cérébrale ? Ce serait révolutionnaire à mes yeux.
Tout cela n’est pas accidentel, et n’est certainement pas un produit dérivé de ce que nous sommes supposées prendre pour l’intrigue « principale » du fil rouge de la série. Non, Debris est explicitement décidée à expérimenter sur ce terrain en premier lieu. Il y a tout un dialogue, à un moment, sur la façon dont c’est notre besoin de nous connecter aux autres, de partager notre ressenti, d’exposer nos vulnérabilités, qui nous enrichit. Qui fait de nous qui nous sommes. Qui définit notre humanité. Debris est très consciente de mettre tout cela sur la table d’entrée de jeu. La résolution de l’intrigue de l’épisode en dépend, et je n’ai pas beaucoup de doutes sur le fait que la résolution du fil rouge pourrait en dépendre aussi.

Quels que soient les tests que Debris va faire passer aux humaines, et ils semblent d’ores et déjà plus profonds que ceux de la moitié des séries en son genre, j’ai l’impression que sa thèse se loge précisément là. Dans ce que l’univers nous envoie pour nous révéler à nous-mêmes. Presque de façon religieuse ! C’est l’impact de ces débris sur nous qui va être le centre de l’attention de la série, semble dire cet épisode introductif.
Peut-être faut-il même y voir un sens nouveau à l’aspect conspirationniste. Les mensonges des gouvernements ne font pas que nous dissimuler des intentions sombres, c’est aussi ce qui ce dresse au travers de notre capacité à nous ouvrir, à faire confiance, à partager. J’y lis probablement un peu plus que ce qui a été dit, mais si Debris accomplit quelque chose de moitié moins original comme conclusion philosophique, ce sera déjà énorme.

Vous l’aurez compris, je suis plus que charmée : touchée. Je suis sortie de mon visionnage de Debris, me suis rendue sur les réseaux sociaux par habitude, et l’un de mes premiers réflexes a été de répondre quelque chose de sincère et vulnérable à quelqu’un dont je ne suis pas très proche pourtant, et qui avait dit quelque chose que j’aurais pu prendre à la plaisanterie si j’avais voulu. Mais mon instinct, sous l’influence de Debris et ses nachos de l’intime, a été au contraire de lui dire quelque chose de vrai sur mon état émotionnel. En voyant mon tweet envoyé, j’ai eu un mouvement de recul surpris. Je me suis adossée à ma chaise, ai froncé les sourcils, et me suis demandé pourquoi j’avais eu cette impulsion soudaine de dire à une vague connaissance quelque chose d’aussi personnel dans une situation où j’avais le choix d’esquiver ; c’était clairement Debris.
Ce premier épisode me hante depuis que je l’ai vu. Son approche émotionnelle m’a mise un peu à vif. J’admets bien volontiers être quelqu’un qui n’a pas de difficultés à parler de ma vie intérieure, mais cela me demande une énergie supplémentaire de juste plaisanter superficiellement. Comme si je ressentais des choses plus intensément, surtout lorsque je dois les partager.
Je n’arrive pas à m’ôter cette phrase de Jones de la tête : « I always find when I give a part of myself, I don’t know, I always get so much more back« . Une part de moi veut croire que c’est le genre d’échange que Debris veut avoir avec son public, je suppose.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

2 commentaires

  1. Tiadeets dit :

    J’ai lu l’article en écoutant cet artiste que je viens de découvrir (https://youtu.be/ulii4KAvjks) et les deux vont vraiment bien ensemble.
    Je comprends tout à fait ce que tu dis sur la facilité parfois à en dire plus, de plus intime plutôt que quelque chose de superficiel. C’est quelque chose que j’apprécie beaucoup dans tes avis et quelque chose que je me retrouve à écrire des avis sur des séries ou des livres (dernièrement plus sur des dramas et les plus de 1500 mots écrits sur deux dramas parce que j’avais besoin de partager autant sur la qualité du drama que sur mon ressenti et la façon dont mon expérience résonnait avec eux). Ce besoin de partager rejoint aussi le partage dont tu parles dans la série et qui nous rend plus humain.

    • ladyteruki dit :

      Merci pour ce lien, qui m’a donné l’occasion de tenter de revivre l’expérience de lecture que tu as pu avoir (et m’a fait remarquer quelques typos au passage…). Tu as raison, c’est le genre de musique parfaite pour ce genre de circonstances. Du coup on a partagé encore quelque chose d’autre aujourd’hui 🙂

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