For real, dough

7 mai 2021 à 10:00

Parfois il m’arrive de détester un pilote et de tout de même y penser encore pendant plusieurs jours, voire semaines. En l’occurrence, ça s’est produit pour Home Economics, qui me trottait dans la tête.
Ou plutôt son approche. Il y était tellement évident que ses créateurs (et probablement les exécutifs du network l’ayant commandée) tentaient de parler un language qui n’était pas le leur, et d’aborder des problématiques dont ils n’avaient qu’une compréhension partielle. Il y en a plein, des séries qui imitent une conscience sociale sans vraiment en avoir ; ou au moins sans savoir le communiquer authentiquement.

Mais alors, il doit bien y avoir des séries qui y parviennent ? Des séries qui parlent à un public engagé dans des idées plutôt situées à gauche, et qui n’échoueraient pas à discuter des choses qui fâchent ? Des séries qui emploieraient un langage dit « woke » comme autre chose qu’un gimmick ?
…Au moins en partie ? C’est alors que j’ai repensé à Superior Donuts.

Adaptation d’une pièce de théâtre originale (eh oui, ça existe encore), Superior Donuts était un peu passée sous les radars lors de son lancement en 2017, et n’avait connu que deux courtes saisons. A sa disparition des grilles de CBS, un peu plus d’un an après son lancement, le sitcom laissait derrière lui 34 épisodes seulement.
J’avais gardé toute la première saison dans mes archives, et j’ai donc décidé de la revoir. Grand bien m’a fait.

Attention ! Je ne suis pas en train de prétendre que Superior Donuts est parfaite. Elle est inégale aussi bien dans son humour que dans son approche de certaines des problématiques qu’elle met sur la table. Elle emploie certains personnages mieux que d’autres. Elle utilise un certain vocabulaire de façon plus ou moins caricaturale.
Mais son intention est nette, et c’est probablement l’héritage de la pièce de théâtre qui est à son origine qui en est la cause : elle parvient à parler de sujets sociaux d’actualité avec une lecture politisée, et elle le fait en donnant tout de même la parole à des points de vue différents. C’est exactement ce dont rêvent les séries en son genre.

Comme son nom l’indique, Superior Donuts se déroule dans un boulangerie ne servant que des donuts, tenue depuis des décennies par un vieux veuf juif du nom d’Arthur. Il est l’un des derniers bastions de son quartier, où les immeubles et les commerces sont lentement en train d’être rachetés et remplacés par des logements plus chers et des franchises commerciales tentaculaires, mais impersonnelles. Bref, il vit la gentrification de plein fouet. Quand commence la série, Arthur a (enfin) décidé de recruter un employé pour l’aider dans sa boutique, et se présente pour ce poste un jeune homme noir du nom de Franco. Les deux hommes n’ont rien en commun, mais l’énergie et l’enthousiasme de Franco, ainsi qu’un sens du bagout hors du commun, lui permettent de décrocher l’un des derniers emplois du quartier.
L’échoppe compte aussi plusieurs clientes régulières qui viennent compléter le tableau : Randy, une officière de police qui connaît Arthur depuis qu’elle était enfant, et qui a une difficulté notoire à s’entendre avec ses partenaires successifs ; James, son dernier partenaire en date et un nerd notoire qu’elle n’en finit pas de chambrer ; Tush, un ouvrier d’une usine du coin qui a été fermée, et qui survit maintenant de multiples petits boulots en freelance ; Maya, une jeune étudiante riche et blanche qui habite le quartier mais n’y appartient pas à plusieurs égards ; et enfin Fawz, un Iraquien ambitieux qui possède la moitié des commerces du quartier, dont le pressing partage un mur mitoyen avec la donuterie Superior Donuts.

Le pilote, qui est d’un rythme impeccable et sur lequel j’ai peine à croire que je n’ai jamais écrit une seule review (alors que), fait un excellent travail pour nous présenter tout ce petit monde. Le ton est assez voisin de beaucoup de comédies similaires, avec une influence Cheers assez prononcée en particulier, sauf qu’à la place de bière on partage un café : les discussions vont bon train, et on se confronte à des gens qu’on connaît depuis des lustres mais avec lesquels on n’est pas toujours d’accord. Dans tout ça, la série raconte aussi la relation d’Arthur et Franco, comme un léger fil rouge (quoique les épisodes n’aient pas été diffusés dans l’ordre de production) qui vont parfois se chamailler mais aussi développer une affection réelle. Ainsi, plusieurs épisodes s’intéressent à la façon dont Franco essaie d’implémenter de nouvelles idées à Superior Donuts, rencontre la résistance d’Arthur avant de finir par se faire entendre, tout recevant également des chances de mûrir lui-même.
C’est assez typique, mais ça fonctionne parce qu’en toile de fond de la plupart de ces échanges, il y a toujours le quartier. Ce quartier de Chicago (mais ça pourrait être beaucoup d’autres grandes métropoles qui lui ressemblent) qui évolue, mais sans ces protagonistes qui y vivent, s’apprêtant à les laisser derrière lui. La gentrification du quartier est une préoccupation omniprésente, aussi bien parce que la clientèle a changé et qu’Arthur ne la comprend pas, ce qui menace son commerce ; que parce que lentement les difficultés qu’éprouvent les gens du quartier à y vivre deviennent envahissantes. Certes, ce n’était pas l’endroit le plus joyeux à vivre, entre la pauvreté galopante et les gangs, mais être poussé lentement hors de cet endroit familier pour être remplacé par des classes sociales plus aisées rend tout ce petit monde anxieux face à l’avenir. Et à raison, la littérature sur le sujet est peu optimiste.

Mais parler de gentrification ne suffit pas ; encore faut-il bien en parler. C’était ce que je voulais revérifier pendant ce visionnage.

Superior Donuts réussit son coup en grande partie parce que son protagoniste central n’est pas vraiment Arthur (bien que celui-ci soit un personnage majeur, dont la parole n’est pas tournée en dérision), mais Franco. C’est un Noir qui a grandi dans un quartier difficile, qui n’a connu que des difficultés financières, et qui aujourd’hui vit (survit, plutôt) dans un endroit où personne ne veut de lui, même plus son propre quartier. Quand il débarque dans la boutique d’Arthur, il a échoué à trouver ou garder un boulot dans l’une des grandes enseignes des environs, et il se sent l’âme d’un artiste mais n’a jamais mobilisé suffisamment de son énergie pour se lancer complètement dans son art. Devenir l’employé d’Arthur n’est qu’une amélioration limitée de son parcours : il reste payé au salaire minimum, avec un emploi sans grande perspective d’évolution, et forcé de continuer de vivre en colocation avec son pote Sweatpants.
En prenant cette identité complexe pour la placer au centre de la série, Superior Donuts s’offre la possibilité de raconter plein de choses, d’un point de vue qui pour une fois n’est pas celui de l’homme blanc typique qui si souvent existe par défaut (il l’était dans Cheers, pour poursuivre la comparaison ; il ne l’était pas dans Sullivan & Son, son copycat). Franco est d’ordinaire « l’autre », dans la plupart des comédies, « la minorité » littéralement haute en couleur qui rend la vie du héros blanc un peu plus extravagante et imprévisible. Ici, il ne joue pas les seconds couteaux en apparaissant en arrière-plan du point de vue d’Arthur : il est le protagoniste et la writers’ room en est très consciente. Les débats sur les sujets de société tenus par la série doivent donc le prendre en compte, ainsi que les one liners sur son expérience en tant que jeune homme noir et pauvre… en particulier dans ses interactions avec Randy et James, les deux flics du quartier. C’est un impératif délibéré (le point focal de la pièce d’origine était d’ailleurs Arthur) qui permet d’éviter certains écueils.

Pas tous. Ce qui apparaît clairement c’est que, comme pour la plupart des séries qui lui ressemblent, Superior Donuts traite tous ses personnages secondaires comme uniquement des comic reliefs, et que du coup, le point de vue que ceux-ci exprime est plus facilement ridiculisé.
Ainsi, le personnage de Tush (ainsi surnommé parce qu’apparemment il a un très beau derrière) pourrait être l’occasion de parler des effets du libéralisme débridé. Tush survit de la « gig economy« , il n’a plus de patron ou d’emploi stable depuis la fermeture de l’usine et vivote donc en faisant des tâches temporaires, généralement ingrates et/ou sous-payées. Il est plutôt content d’être libre et à son compte, mais c’est bien le seul avantage. Ses interventions, toutefois, ne vont jamais plus loin que ce constat : ses répliques consistent pour l’essentiel à réagir à ce que disent les autres, évoquer quelque job totalement ahurissant (être cobaye dans une expérience médicale aux effets secondaires absurdes, par exemple), et se fondre à nouveau dans le décor. La série ne traite pas sa situation à la plaisanterie, mais ne l’approfondit pas non plus.
C’est la même chose pour James, un jeune officier de police noir travaillant dans une police extrêmement raciste, pardon pour la redondance. James est conscient de la place ambiguë qu’il occupe dans ce quartier et de façon symbolique (dans l’un des épisodes, une brève scène sur un banc avec Franco et Sweatpants rappellera qu’il n’est pas immunisé contre le racisme), mais la série n’a pas vraiment envie d’en évoquer les ramifications, comme ce peut être le cas pour Franco. A la place, il sert principalement de punching ball verbal à Randy, qui ne manque pas de l’asticoter pour son comportement de premier de la classe. Il aurait pu être intéressant pour Superior Donuts de mettre son vécu dos-à-dos avec celui de Franco, ou au moins d’insérer des répliques nous rappelant que sa respectabilité poussée à l’extrême est une condition de survie, mais non. James est là pour être moqué.
Le cas de Maya est l’un des plus grands échecs de la série. Cette étudiante blanche, blonde et riche est celle qui emploie le plus souvent le vocabulaire militant que Home Economics avait tant de mal à maîtriser. Son rôle dans les conversations est d’y introduire des concepts abstraits (les autres personnages vivent ce qu’elle nomme, en gros), comme « gentrification » par exemple, mais d’apparaître comme risible quand elle s’insurge contre ces phénomènes, parce qu’ils ne la touchent pas. C’est particulièrement palpable quand elle mentionne ses idées féministes, qui ne sont supportées par aucune autre cliente de la donuterie (pas même la seule autre femme de la série, Randy ; je ne suis même pas convaincue qu’elles aient une conversation ensemble pendant toute la saison, de toute façon). Dans ces brefs passages, Superior Donuts fait ce qu’à peu près toutes les autres séries de la création font : traiter le féminisme comme un extrémisme bourgeois sans grande valeur. Le présenter uniquement comme un féminisme blanc (il n’y a pas de femme racisée pendant cette première saison) permet en outre de totalement écarter les aspects les plus intersectionnels, qui pourraient s’entrecroiser avec l’expérience des autres personnages. En outre, elle n’aura pendant cette saison aucune intrigue en propre ; même le fait qu’elle montre un faible pour Franco en début de saison ne sera pas exploité du tout.
L’autre grand défaut de Superior Donuts tient dans son personnage de Fawz, qui, même s’il décroche quelques bons moments en cours de saison, est tout de même extrêmement limité. Fawz est un immigrant récent, et il n’est pire qu’un converti : il a embrassé le capitalisme et est bien décidé à faire fortune, ce qui d’ailleurs est déjà un peu le cas (dans Superior Donuts, la personnification de The Man est un homme racisé, du coup). Pour cela il ne ressent aucune hésitation à exproprier des gens, par exemple, ou racheter des petits commerces, provoquant de facto leur disparition (il insiste à plusieurs reprises au début de la série pour racheter Superior Donuts, d’ailleurs). Cette ambition carnassière est plusieurs fois mise en parallèle avec son identité iraquienne, blagues sur le terrorisme et/ou la guerre à l’avenant.

Fawz est un personnage qui possède plusieurs traits très courants à la télévision, en particulier en comédie : il est très « politiquement incorrect » et fier de l’être ; il sert à dire des choses racistes/sexistes/etc., se faire rabrouer par les autres, mais sans jamais comprendre que c’est inacceptable… et donc sans jamais arrêter de proférer ce type de paroles quand bien même l’entourage direct lui-même lui signifie (bien que mollement) qu’elles ne sont pas acceptables.
The Big Bang Theory a plusieurs personnages qui, tour-à-tour, occupent temporairement cette attribution : Sheldon, qui parce que dépeint comme peu capable d’empathie n’a que faire de la conséquence de ses propos, est l’un d’eux, mais souvent l’humour de Howard va aussi dans ce sens (n’hésitant pas à être très souvent raciste même avec son meilleur ami Raj). Mais la série a surtout un personnage dont c’est l’unique ressort humoristique : Mary Cooper, la mère de Sheldon. Parce qu’elle est une femme blanche très croyante et vivant au Texas, la série considère que c’est normal pour elle de tenir des propos racistes ou à l’occasion sexiste, en particulier lorsqu’il s’agit de la vie privée de Penny. Ce qui est intéressant c’est que son ignorance lui sert de laisser-passer, alors que Sheldon, qui est pourtant le contraire d’ignorant et qui est si fier de s’être extirpé de ce bagage culturel, peut quant à lui se réfugier derrière son intelligence pour dire tout et n’importe quoi… un personnage raciste a décidément toujours une bonne excuse pour déblatérer le pire du pire.
Récemment, United States of Al a aussi introduit un personnage similaire dans son premier épisode (je n’ai pas voulu regarder les autres, mais ai peu d’espoir qu’il évolue). Je vous dirais bien volontiers que c’est un hasard que toutes ces séries soient sur CBS, mais je n’aime pas vous mentir.
Ce qui dommage avec Fawz c’est qu’il a ses propres intrigues bien plus souvent que tous les autres personnages secondaires réunis (on pourrait éventuellement faire exception de Randy). On connait beaucoup plus de choses de son passé ou de son quotidien que pour d’autres protagonistes, et il a des interactions plus poussées avec Arthur et surtout Franco. On pourrait espérer un peu plus qu’un comic relief, et pourtant, sa fonction n’est que de dire des choses outrancières, se faire légèrement recadrer avant de repartir de plus belle. Le progrès, c’est quand les racistes qui regardent CBS se retrouvent dans des propos tenus par un Arabe, je suppose ?

Malgré ses défauts, Superior Donuts réussit pendant cette première saison plutôt bien sa mission. Parce que ses intrigues sont pour la plupart attachées à un propos social (comme par exemple le fait qu’Arthur ne puisse pas offrir une couverture médicale à Franco), parce que celui-ci est débattu mais toujours en donnant le fin mot à Franco (qui est de facto le personnage le moins privilégié de la série), parce que l’exploration de certains thèmes est rare (la mort d’un membre de gang donne lieu à une exploration des bienfaits apportés par cette influence majeure dans le quartier, et il était en fait très apprécié), parce que la série est très libérale dans son approche de la consommation de drogue (leur passion pour, disons, l’origan, est la seule chose que le jeune Franco et l’ex-soixante-huitard Arthur ont en commun), et parce que, bon gré mal gré, les profils de ses protagonistes sont rares à la télévision nord-américaine (ce n’est pas tous les jours qu’on voit un Arabe à la tête d’un empire commercial naissant, par exemple), où les classes populaires a fortiori urbaines sont très sous-représentées.
Soyons claires : aucune série ne peut faire un 100%. Non pas parce que les standards sont irréalisables, mais parce qu’une série, même bien écrite, même animée d’une forme de conscience politique, même bien intentionnée, ne sera jamais un travail militant, pour commencer. Plus j’avançais dans Superior Donuts, plus je me disais : il y a des choses qui me font tiquer, et sûrement qu’il y en a qui m’ont même échappé ; mais au moins il y a un effort. Ce n’est pas un lamentable effort de récupération à des fins d’audience. C’est un peu plus, et c’est déjà ça de pris.

J’hésite à tenter ou retenter (je ne me souviens plus si je l’ai regardée, mais le fait que je n’ai pas les épisodes en stock indique que je ne l’ai probablement pas vue) la seconde saison. Que je le fasse ou non, il reste que Superior Donuts est une comédie réussie qui, bien qu’inégale, accomplit bien mieux que beaucoup d’autres le but qu’elle s’est fixée.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. Tiadeets dit :

    Dommage que ça pêche un peu, mais contente que ça avance quand même au niveau des thèmes présentés. C’est toujours intéressant de voir ce qui se fait.

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