Le lycée est un champ de bataille

15 août 2021 à 23:14

Il s’est passé l’air de rien une petite révolution cette semaine dans le monde téléphagique, et la majorité des spectatrices ne l’ont même pas remarqué ! Pour la première fois dans l’histoire mondiale, une série jordanienne a été proposée au monde entier. Je veux bien-sûr parler de la série Madrasat al-Rawabi lil-Banat, mieux connue internationalement comme AlRawabi School for Girls, et qui a démarré il y a quelques jours sur Netflix.

En un sens, il n’est pas trop tôt : comme on a eu l’occasion de le dire précédemment, la plateforme s’est mise à investir assez tardivement dans la fiction originale de cette région, le coup d’envoi n’ayant été donné qu’en 2019 avec la série pan-arabique Jinn (certes produite par une compagnie jordanienne). Lui ont succédé quelques séries venues du Liban (Dollar) ou d’Egypte (Abla Fahita : Drama Queen, plus tôt cette année), ainsi que des productions établies, acquises dans divers pays arabophones pour les proposer en seconde intention et étoffer le catalogue, mais généralement sans la moindre forme de promotion auprès du public international (voir par exemple Ana Andi Nos).
On pourrait charitablement élargir ce calcul aux séries turques (Hakan: Muhafız remontant à fin 2018), mais il reste que, par rapport à d’autres régions du monde (hors Afrique noire), le monde arabe n’a suscité des investissements que très récents pour Netflix. Ces séries n’ont donc profité que très modérément de la banalisation netflixienne de la fiction internationale, qui a été favorable à tant d’autres. Pour tous les torts qu’elle peut avoir par ailleurs, et je ne manque pas de les soulever lorsque l’occasion s’en présente, la plateforme a aussi joué un rôle énorme (pour ne pas dire unique), non seulement dans la mise à disposition, mais aussi dans l’acceptation des séries « étrangères » par un grand public qui pendant longtemps les voyait comme des niches… quand il les voyait tout court. Et quand on sait que par ailleurs, la fiction arabophone est très peu importée par les diffuseurs historiques des pays européens et d’Amérique du Nord, on comprend que, même si cet élan arrive tard (et qu’il est numériquement inférieur à celui que connaissent d’autres régions sur la plateforme, par exemple l’Asie), il reste hautement symbolique.

Sauf que, comme toujours lorsqu’on parle de fiction internationale, il ne faut pas s’attendre nécessairement à ce que les codes propres à une fiction locale soit parfaitement transposables à un public international. Plus encore lorsque ces codes n’ont eu quasiment aucune occasion d’être proposés, consommés et digérés précédemment par les spectatrices !
Quelque chose de vital à comprendre sur la fiction arabe, à mon sens en tout cas, est que celle-ci est très bavarde ; ses séries comptent parmi quelques unes des plus lentes de la planète, et c’est en particulier vrai (et palpable) au moment de l’exposition. The beginning is a very delicate time, tout ça tout ça. On y aime plus que tout mettre en place des personnages et une intrigue en insistant sur le dialogue, en particulier lorsque la série a l’ambition d’être réaliste : pour les séries arabes, très souvent, le réalisme se manifeste par une suite de scènes de la vie ordinaire pendant laquelle les personnages parlent, parlent, et parlent encore. Ces discussions peuvent couvrir toutes sortes de tons et de sujets, des plus banales aux plus philosophiques, mais dans l’ensemble, c’est une culture télévisuelle qui repose sur les conversations pour établir ses protagonistes, leur situation et le point de départ de leur intrigue. Une série arabe nous dit généralement qui sont ses protagonistes en nous disant comment elles vivent, et la retranscription fidèle de leur quotidien passe par du dialogue (même pas nécessairement expositionnel, juste du dialogue). Comparativement, le show, don’t tell est un outil utilisé de façon plus marginale.
Comprenez bien qu’il ne s’agit pas en soi d’un défaut. Chaque région du monde (pour ne pas dire chaque pays) a une culture narrative spécifique, parce que les séries ne naissent pas dans les roses, et qu’il y a un héritage culturel (notamment du côté de la littérature, du théâtre, du cinéma) qui accompagne les préférences locales. C’est même absolument tout l’intérêt de regarder des séries venues du monde entier : découvrir la diversité de tons, d’outils et de structures, logée dans l’art télévisuel. Une richesse qui dépasse largement les exemples généralement étasuniens dont nous sommes plus familières depuis notre naissance.
Mais cela explique beaucoup de choses sur les réactions auxquelles j’assiste ici ou là depuis quelques jours au sujet de Madrasat al-Rawabi lil-Banat.

Oui, l’introduction de Madrasat al-Rawabi lil-Banat peut sembler longuette. Il s’avère que it’s a feature, not a bug.
L’épisode s’ouvre sur l’aggression d’une adolescente, posant ostensiblement la question de qui, et par là, de pourquoi : comment se fait-il que cette gamine soit si brutalement rouée de coups ? A partir de là, l’épisode opère un retour en arrière de 2 semaines, pour nous présenter correctement cette adolescente, Mariam. C’est là qu’on entre dans une phase particulièrement bavarde et lente, à plus forte raison parce qu’il apparaît très rapidement qu’il n’y a qu’une seule coupable possible pour l’aggression de notre héroïne, et que la séquence d’événements conduisant au passage à tabac est assez transparente au bout de quelques minutes, au moins dans les grandes lignes.
Sur la fin de cet épisode, toutefois, ces choix commencent à prendre du sens, et surtout de la valeur. Madrasat al-Rawabi lil-Banat n’a en réalité aucune intention d’essayer d’entretenir le suspense quant à cet acte de violence : la série s’intéresse plutôt aux mécanismes du harcèlement scolaire… et leur rétribution (en cela elle m’a plutôt évoqué la récente série québécoise Les petits rois). Le premier épisode de la série établit que le harcèlement est l’affaire de toutes. Son caractère ordinaire est le fruit à la fois de la violence de certains éléments, mais aussi, voire surtout, de l’inaction de celles qui y assistent, et de l’incapacité de toutes les actrices du système, à tous les niveaux (y compris administratif et parental). S’il n’y avait pas une telle omerta, considérée comme acquise par les tortionnaires, rien de tout cela ne se produirait.

…Et quoi de mieux pour dépeindre sur quoi on maintient le silence que montrer de quoi parlent les protagonistes ?


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

1 commentaire

  1. tiadeets dit :

    « …Et quoi de mieux pour dépeindre sur quoi on maintient le silence que montrer de quoi parlent les protagonistes ? » – J’aime la façon dont la culture télévisuelle d’un pays peut fonctionner très bien et être très appropriée pour certain histoires que l’on veut raconter.

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