Halt and catch communism

10 octobre 2021 à 23:27

Les comparaisons simplistes, c’est le mal. Je l’ai toujours dit et je ne reviendrai pas dessus : comparer une série à une autre sur la base d’éléments superficiels (par exemple elles appartiennent au même genre, ou bien ont un trope en commun), c’est le meilleur moyen d’induire les gens en erreur… et passer pour une abrutie. Surtout si c’est pour toujours comparer les séries à une dizaine de références grand maximum.

Alors croyez-moi, je mesure vraiment mes paroles lorsque je vous annonce que la série dont il est question aujourd’hui n’est rien moins qu’un pendant chinois à Halt and Catch Fire.
Mais je ne vais pas juste vous l’annoncer ! Aujourd’hui, je vous explique ce qui fait l’intérêt de la série Qi Hang, proposée cet automne par la plateforme WeTV/Tencent… y compris, mais pas exclusivement, cette très alléchante parenté.

Qi Hang (ou Our Times de son titre anglophone) est une adaptation d’un roman éponyme retraçant les hauts et les bas des carrières de plusieurs entrepreneurs chinois, se lançant entre autres dans les télécommunications. A travers leur parcours, l’idée est de détailler une période charnière pour l’histoire chinoise, et notamment dans son économie. Cette période n’est pas la même que pour la série américaine : Halt and Catch Fire démarrait son intrigue en 1983, quand Qi Hang débute en 1991… mais j’ai bien précisé que l’une était un pendant de l’autre. Pas qu’il s’agissait d’une redite parfaite ou d’une adaptation !

Qi Hang a pour héros principaux deux jeunes hommes, étudiants de l’université de Pékin inscrits dans la filière Informatique et Technologies. Chuang Xiao, confiant en lui jusqu’à l’excès et débrouillard, et Qing Hua Pei, sage surdoué venu de la campagne, se sont rencontrés par hasard, tout simplement lorsque, à la rentrée, une chambre commune leur a été attribuée au sein de la résidence universitaire. Lorsque commence la série, le temps a passé depuis lors, et ils ont noué une véritable amitié. Avec trois autres de leurs amies étudiantes, ils ont même lancé un petit trafic de cartes-mères, qui grâce à l’audace de l’un et l’intelligence de l’autre, permettent d’utiliser des caractères chinois sur des ordinateurs fabriqués à l’étranger.
Le problème c’est que d’une part, c’est du marché noir, et d’autre part… eh bien euh, Chine communiste, quoi.

Sauf que. Sauf qu’il y a quelque chose dans l’air. Les temps sont en train de changer. Les années 90 sont le théâtre de réformes profondes, engagées pour relâcher un peu le monopole d’Etat. Les autorités organisent des rencontres avec des entrepreneurs, certains pôles universitaires s’allient à des entreprises privées… clairement, les lignes bougent.
Pendant ce temps, le premier épisode de la série suit les retombées du petit trafic des 5 amies (car des retombées ne vont pas tarder), mais aussi la ténacité du directeur de leur filière, le professeur Qi Zhang Tan. En effet, celui-ci veut absolument instaurer un partenariat public-privé avec une société étrangère d’informatique, afin de combler le retard chinois dans ce domaine, et ainsi booster la recherche en informatique. Il rencontre la résistance du président de l’université, qui est encore assez réfractaire à ce genre d’initiatives, à plus forte raison pour un secteur encore très jeune comme l’informatique. Naturellement, il finira par céder, sinon il n’y a plus de série !
Le timing de ces deux intrigues conduira Chuang et Qing Hua à se retrouver en première ligne des innovations informatiques de leur université et de leur pays.

C’est toujours avec joie que je découvre les premières images d’une série portant sur un sujet dont j’ignore tout. Et en l’occurrence, il faut bien le dire, l’Histoire chinoise ne fait pas exactement partie des priorités de notre éducation (et en 1991, pardon, mais j’étais bien trop petite pour comprendre ce qui a pu éventuellement s’en dire au journal télévisé). J’ai donc tout à apprendre de Qi Hang.
…Alors évidemment, c’est un enthousiasme qui se doit d’être modéré. On n’apprend pas d’une série comme on apprend de cours d’Histoire : la fiction rend, par définition, le travail de documentation imparfait. Qui plus est (et il est des pays d’origine qui suscitent la méfiance plus que d’autres…), une fiction n’est jamais apolitique, et il est souvent très difficile pour des spectatrices étrangères d’en déceler tous les biais, encore plus lorsqu’on connaît mal son sujet.
Mais force est de constater que je ne vais pas retourner sur les bancs de l’école de sitôt, même en imaginant que les programmes prennent en compte l’Histoire économique de la Chine dans les années 90 pendant plus de trois paragraphes, aussi Qi Hang est-elle une formidable découverte. Ce genre de séries explique mon appétit pour les fictions du monde entier. Et, vous le voyez, c’est là que s’arrêtent les comparaisons avec des séries comme Halt and Catch Fire : sur le principe, oui, il est question des débuts de l’informatique, mais ce qu’ont à raconter les deux séries est totalement différent. ¨Complémentaire, peut-être. En tout cas j’ai obtenu votre attention, et c’est, dans le fond, toujours un peu l’idée derrière les comparaisons simplistes.

En plus, la série est vraiment bien gaulée. Voilà qui ne gâche rien ! Elle fourmille de références (y compris cinématographiques), s’enorgueillit d’un travail musical impeccable, et son style visuel est entièrement dédié à retranscrire l’ambiance d’une époque (à cet égard, la séquence d’ouverture de la série est un travail d’orfèvre). Il y a un mélange d’excitation et de nostalgie dans Qi Hang, qui doit beaucoup au fait qu’on y laisse aussi une large place à l’amitié entre deux jeunes hommes qui ont toute leur vie devant eux. Chuang Xiao et Qing Hua Pei ne pourraient pas être plus différents, mais tous les deux sont, à leur façon, brillants. Quel meilleur moment pour être plein d’énergie et d’avenir qu’une période pendant laquelle le pays lui-même semble plein d’énergie et d’avenir ?
Toutefois, leur relation comme leur sort n’est pas nécessairement dépeint avec un optimisme forcené. Lorsqu’au cours de ce premier épisode, le président de l’université estime que le trafic de carte-mères nécessite des mesures draconiennes, et décide du renvoi pur et simple de Chuang et Qing Hua, leur avenir semble au contraire très compromis. Chuang s’aperçoit que le trafic ne lui a pas créé que des amis, et Qing Hua, qui vient d’une famille provinciale pauvre, n’a pas d’autre choix que d’accepter le premier emploi manuel venu. C’est sûrement la partie la plus désœuvrante de l’épisode, et quand bien même il est tombée sur une conseillère compréhensive, elle lui fait comprendre que ses aspirations personnelles n’ont aucune importance. Le cœur en miettes, il se prépare donc à accepter un destin qu’il ne pensait pas être le sien… mais bien-sûr ce n’est que le premier épisode. D’autant que la série ambitionne de retracer l’évolution de ces deux personnages sur pas moins de 3 décennies !

Dans une certaine mesure, Qi Hang semble parfois se montrer, sinon critique, au moins précautionneuse quant au communisme. La série embrasse avec ardeur les promesses du capitalisme, et ses personnages dans leur grande majorité ont peu de foi dans les principes politiques chinois d’alors. C’est cohérent avec leur domaine de prédilection, l’informatique, dont les possibilités semblent illimitées, mais il est assez rare qu’une série (même sur une plateforme comme celle de Tencent) fasse autant l’apologie de l’individualisme et l’enrichissement personnel, quitte à ce que ce soit au détriment de la collectivité. Seul le président de l’université, à ce stade, se montre résistant à l’attrait d’une économie libérale, mais il apparaît comme une figure dépassée par le potentiel réel de ce qui se passe dans sa propre université. Sa prudence semble aussi surtout reposer sur une méfiance envers les entreprises étrangères, qui sont (monopole d’Etat oblige) les options principales avec lesquelles lancer des partenariats publics-privés à ce moment-là. Et après tout, est-ce étonnant ? L’auteur du roman dont la série est tirée a, lui-même, été formé dans les universités publiques environ à la même époque, et fait partie des premiers entrepreneurs chinois dans le domaine des technologies… bien qu’avec un succès différent.

Dés ce premier épisode, qui pourtant a fort à faire en matière d’exposition (et encore, il y a des personnages qui ne sont pas encore arrivées), Qi Hang pose donc de passionnantes questions sur l’équilibre entre une ouverture commerciale d’un pays communiste sur un monde capitaliste, et ce que peut coûter la préservation à tout crin de la doctrine communiste. Son idéalisme n’est pas forcené, mais semble être le carburant des intrigues à venir.
Ce n’est pas franchement un sujet que les séries de tous les pays peuvent traiter !


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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