Longue vie au roi

24 octobre 2021 à 23:33

Nikkhil Advani a tout fait. Tout. En l’espace de quelques années seulement, il a créé des séries aussi bien pour la télévision linéaire (P.O.W. Bandi Yuddh Ke, adaptation de Hatufim pour Star Plus en 2016) que pour le streaming (la dramédie d’humour noir Hasmukh l’an dernier pour Netflix en 2020, et la série médicale historique Mumbai Diaries 26/11 pour Amazon Prime en septembre). Tout ça sans arrêter les longs métrages ! Et le pire c’est qu’il n’est pas près de s’arrêter, vu qu’il a aussi une série qui devrait apparaître prochainement sur SonyLIV, un biopic du nom de Rocket Boys sur deux scientifiques et leurs recherches, menées au moment de l’indépendance de l’Inde.
C’est sans aucun doute le réalisateur, scénariste et producteur indien le plus prisé du moment. Il doit bien y avoir une raison !

Trigger warning : violences sexuelles (adulte et implicitement enfant), mutilations dont sexuelles, torture.

Dans son emploi du temps chargé, Advani a même trouvé le temps de créer l’une des plus belles fictions historiques de ces dernières années, The Empire, pour Hotstar (…techniquement Disney+ Hotstar maintenant), sortie fin août.
C’est de cette mini-série qu’il va être question aujourd’hui. Vous ne le savez pas encore, mais il y a vraiment de quoi avoir hâte.

La première chose que je me dois de dire sur The Empire, c’est pour commencer qu’elle fait partie de ces séries portant sur un sujet dont, à la base, je ne savais rien. Attention : je ne dis pas que j’en connaissais les grandes lignes et que la série a approfondi mes connaissances, non ; je dis que je n’avais pas le quart d’un tiers de centième de dixième de moitié d’une idée de l’existence de l’empire mughal. Peut-être que vous êtes plus cultivée que moi, mais personnellement, je n’en avais jamais ne serait-ce qu’entendu parler ; il faut dire que les cours d’Histoire sur le sous-continent indien sont rares dans nos contrées, et portent encore moins souvent sur les périodes non coloniales. Or, The Empire commence avec le règne de Babur, né à la fin du 15e siècle et fondateur de l’empire mughal en question ; avant, bieeen avant la domination britannique. Au passage, j’en profite pour noter que je vais utiliser l’orthographe moderne prépondérante en Inde, contrairement à moghul, qui est l’orthographe coloniale anglophone ; ou moghol qui est l’orthographe française. Tant qu’à acquérir du vocabulaire nouveau, autant qu’il soit autant décolonialisé que possible dés le départ.
La série est l’adaptation directe d’une série de romans historiques écrits par « Alex Rutherford » (le nom de plume du couple formé par Diana Preston et Michael Preston, deux autrices britanniques), et The Empire fait d’ailleurs figurer, en ouverture de chacun de ses épisodes, un avertissement explicite qu’il s’agit là d’une adaptation se voulant fidèle, et non d’une reconstitution historique objective… et surtout pas qu’elle reflète les opinions de son créateur. Perchée !
…Ce qui ne l’a nullement empêchée de se prendre une volée de bois vert dés la sortie de son premier trailer, au point que sur Twitter, le hashtag #UninstallHotstar s’est retrouvé en tête des tendances cet été. The Empire était accusée de glorifier Babur, qui est considéré par certains un envahisseur de l’Inde (il a pendant ses campagnes décimé une large partie de la population hindoue et sikh à l’époque). Un envahisseur musulman qui plus est, ce qui ne passe pas auprès de certains groupes dans le climat anti-musulman qui règne actuellement en Inde. Une controverse que je ne vais certainement pas me permettre de juger, mais qu’il est important de souligner.

Alors qui est Babur ? Eh bien c’est, quand The Empire commence, un enfant (11 ans en réalité, mais l’acteur qui l’incarne fait plutôt 14/15 ans). Il est l’un des enfants du roi de Ferghana (aujourd’hui en Ouzbékistan), et de son épouse la reine Kutlugh ; de sang royal, il est le descendant direct d’autres souverains historiques, Timur et Genghis Khan. Babur a une sœur, Khanzada, ainsi qu’un demi-frère plus âgé que lui, Jibran, mais dont la mère fait partie du harem et n’est pas de lignée royale (c’est le seul autre enfant du roi qui soit mentionné dans la série, à des fins de simplification probablement).
Or, le roi meurt brutalement (une tour du palais s’effondre, l’accident con) et bien-sûr se pose la question de savoir qui va hériter du trône de Ferghana. Enfin, la question ne se pose que pour deux raisons : d’une part, Roxana, la mère de Jibran, fait du lobbying intensif pour son rejeton, dont elle espère que le droit d’aînesse lui permettra de porter la couronne… et surtout, il y a un nuage sombre qui approche du royaume. Shaybani Khan, un guerrier assoiffé de pouvoir, a en effet pris la ville de Samarcande, et Ferghana est la suivante sur sa liste. Or Shaybani Khan est un fin stratège, et il comprend rapidement que s’il veut s’emparer du trône, c’est le moment où jamais ; il entreprend donc de commanditer le meurtre du jeune Babur.

Ce n’est là que le point de départ de plusieurs décennies d’Histoire (certaines étant racontées en accéléré, voire par des ellipses). The Empire va cependant passer un temps non-négligeable sur le conflit opposant Babur et Shaybani Khan pendant la majeure partie de ses épisodes, suivant l’évolution de l’un et de l’autre pendant plusieurs années. Les deux hommes rivalisant autant par la force que par la stratégie, et, si l’accent est généralement mis plutôt sur les décisions politiques, les luttes de pouvoir (parfois proches de leurs trônes respectifs), et les intrigues dramatiques s’y rapportant, The Empire n’est pas dénuée de violence. En dépit du nombre de guerres menées par Babur au fil des années, il n’y aura toutefois qu’une seule scène de bataille, certes longue et détaillée, tardivement dans la série.

D’une façon générale, The Empire demande à son personnage central comment on devient un roi, et quel roi on choisit de devenir quand c’est le cas. Les intrigues de cour sont, à ce titre, autant une question d’essayer d’obtenir du pouvoir que de se demander quel genre de personnalité et de moralité est nécessaire pour exercer. Quelles seront les priorités de Babur ? Eh bien, parfois, ses priorités aboutiront à de mauvais choix, et la série est, contrairement à ce que j’imaginais, assez loquace sur le sujet. Par inexpérience, naïveté, ou parfois simplement par principe, Babur prend souvent des décisions dont les répercussions sont catastrophiques, offrant le flanc aussi bien aux critiques de ses proches (dont sa grand’mère, la Reine Mère) qu’à des attaques de ses ennemis (Shaybani Khan en tête). Souvent incapable de maîtriser ses émotions, victime de sa colère voire de ce qui ressemble à une tendance à la dépression, Babur va parfois perdre beaucoup. Alors bien-sûr, il finit par être le fondateur d’un empire, donc on ne peut pas prétendre que le portrait puisse être vraiment négatif, mais dans son désir de parler de qui a le pouvoir et de ce qu’il en fait, The Empire fait un plutôt bon travail pour témoigner des errances de l’homme, et pas juste des exploits du roi. Sur la fin de son règne, Babur devra également se poser la question de son propre héritage, après avoir fondé un empire, et le choix sera difficile entre deux de ses fils. Peut-être faut-il d’ailleurs y voir une réponse implicite aux tensions à l’origine de la controverse sur la série ?

Malgré les limites du genre (un biopic d’une personnalité royale a tendance à avoir des étoiles dans les yeux par rapport à la royauté, pour commencer), The Empire prend garde à détailler ses personnages, leur imposer des tiraillements de conscience, des contradiction internes, des pulsions incontrôlables. Un « gentil » n’est jamais parfait, quand bien même il est établi qu’ils est à sa place sur le trône… en fait, surtout si c’est le cas.
D’ailleurs, à l’inverse, quand bien même il a les dents qui rayent le parquet et un goût certain pour le sang, Shaybani Khan est également très nuancé, et n’apparaît pas uniquement comme un Vilain Méchant. Par contre je conçois que des spectateurs indiens aient un problème avec le peu de cas que la série fait de la partie sur la conquête du Hindustan, ne se donnant pas la peine d’humaniser les hindous contre lesquels Babur part en guerre, et présentant effectivement cette guerre comme une victoire.

The Empire a une autre qualité incroyable : le personnage de Khanzada. Elle est la sœur de Babur et, dés son introduction, elle nous est présentée comme une petite fille intelligente et compétente, y compris dans le domaine du maniement d’armes. Quasiment aucun personnage ne fait l’erreur de la considérer « seulement » comme une fille puis une femme, ou jamais longtemps ; son esprit fin, sa capacité à créer des stratégies et penser sur le long terme, en font même au fil de la série une protagoniste prenant une part active dans les affaires du royaume où elle se trouve, finissant par ouvertement endosser le rôle de conseillère royale vers la fin de la saison. Par de nombreux aspects, Khanzada est plus apte à régner ; elle possède une qualité qui fait cruellement défaut à Babur en cela qu’elle est capable de maîtriser ses émotions.
J’ai trouvé le personnage absolument admirable, et magnifiquement écrit comme incarné… ce qui n’est pas en dire peu quand on sait que la série a quelques autres beaux rôles féminins, en particulier celui de la Reine Mère, et, plus tard, celui de l’épouse de Babur, Maham. Il y a plein de femmes intelligentes dans cette série, c’est vraiment un bonheur.

La liste des compliments ne s’arrête pas là ! Car le moins qu’on puisse dire de The Empire c’est que visuellement, on ne se fout vraiment pas de notre gueule : la réalisation est tout simplement sublime.
Il y aurait beaucoup à dire de l’amour dévoué que la série porte aux contre-jours, par exemple. Mais surtout, je suis fascinée par ses mélanges entre couleurs chaudes et couleurs froides, avec des verts et des bleus vibrants, changeant les jaunes en brun, mutant les oranges en pastels, transformant les rouges en bordeaux. Une série de jade et d’ocre. Ce à quoi, évidemment, il faut ajouter quelques décors vraiment impressionnants.
Du coup, ça donne quelques morceaux de bravoure comme ceux-ci :

Il y a eu un moment pendant le visionnage de The Empire, pendant le générique du 3e épisode je crois, où soudain j’ai laissé échapper à la fois un soupir et une pensée : The Empire est le genre de série qui me fait aimer ce que je fais. Et qui me fait continuer de le faire.
Capable d’aller plus loin que les intrigues de palais classiques, explorant de réelles ambiguïtés morales, humanisant (…c’est peut-être une partie du problème) des figures historiques qui sur le papier pourraient ne se résumer qu’à des faits d’arme, et faisant tout cela avec élégance aussi bien sur la fond que la forme, The Empire est le genre de série qui fait aimer les séries, voilà tout.

Hélas, je ne suis pas convaincue que cette saison trouve un jour une suite. Elle est écrite comme telle (et son générique y fait lui-même allusion), sa première saison s’achève sur ce qui s’approche le plus d’un cliffhanger pour un biopic historique, et concrètement il y a de la matière (« Alex Rutherford » ayant écrit un total de 6 romans historiques sur la dynastie)… Cependant, vu la levée de boucliers, je doute que The Empire trouve un jour une suite. C’est infiniment dommage, elle a tout d’une grande. Vraiment, si toutes les séries historiques ressemblaient à ça, j’en reviewerais bien plus souvent.
…Et en attendant je me mets devant les épisodes de Hasmukh, que je l’admets je n’avais pas encore regardée. En matière de ton, c’est un tout autre univers ! Mais je suis trop curieuse de voir les autres séries de Nikkhil Advani pour m’arrêter à de pareilles considérations.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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