Effet boule de neige

31 octobre 2021 à 20:39

Historiquement, la télévision japonaise est produite au Japon pour le public japonais. Cela semble être une évidence, mais cela revêt quelques précisions : cette fiction se fait avec très, très peu d’ouverture sur les industries étrangères, dans quelque direction que ce soit. La télévision japonaise s’exporte peu (ce qui rend l’acquisition de Saka no Tochu no Ie par arte d’autant plus exceptionnelle). Elle essaie d’ailleurs très peu de le faire, préférant tout au plus vendre des formats de fictions, mais peu les fictions elles-mêmes (c’est par exemple le cas pour Mother, adaptée dans une poignée de pays dont la France le mois prochain, mais dont l’original est inaccessible pour des spectatrices étrangères). C’est également vrai dans l’autre sens, le Japon comptant parmi les industries télévisuelles où il existe le moins d’adaptations de séries étrangères (bien que cela se soit légèrement débloqué ces dernières années).
Occasionnellement, il peut y avoir des exceptions à cette production par et pour soi… quand les plateformes de streaming s’en mêlent, et encore. On a pu voir par exemple que Zenra Kantoku avait consenti un effort (quoique modéré) pour plaire aux utilisatrices de Netflix au-delà de l’Archipel… mais, à l’inverse, beaucoup d’originals japonais de Netflix, Hulu ou Amazon Prime ne sortent jamais de la confidentialité de leurs frontières. C’était le cas pour le sitcom Dareka ga, Miteiru par exemple, dont je vous défie d’avoir entendu parler ailleurs que dans ces colonnes.

Alors quand une série de la télévision linéaire nippone (en l’occurrence Fuji TV) essaie ostensiblement d’adopter des codes d’ordinaire plutôt caractéristiques de la fiction occidentale, je lève un sourcil intrigué, et tente le premier épisode. Ce, quand bien même il s’agit d’une série policière, genre que j’ai décidé d’écarter de la majorité de mes reviews.
Aujourd’hui, il est temps de faire une exception… et pour plus d’une raison. Il s’avère rapidement qu’AVALANCHE n’est pas une série policière comme les autres. C’est, pour commencer, une série policière avec un propos ouvertement politique… et ça, c’est extrêmement rare quel que soit le pays.

Pourtant, la série policière est un genre éminemment politique par nature, que ce soit de par son discours, son approche, ou son existence elle-même.
Dans Law & Order, la procédure révèle les lois : celles qui existent, qui sont parfois imparfaites ou insuffisantes, et même celles qui devraient être ; c’est politique. Dans CSI, on dépeint une police bien équipée et performante, utilisant un raisonnement logique rigoureux, une approche factuelle dénuée de tout biais, et des outils technologiques présentés comme infaillibles ; c’est politique aussi, bien que différemment. Même pas besoin de ne regarder que les grandes franchises américaines : la posture du flic seul contre tous de Section Zéro, les policiers violents qui se serrent les coudes parce qu’il y a pire dans Antidisturbios, et rien que la programmation omniprésence des poulets sur certaines chaînes pendant plusieurs décennies (on ne citera personne, TFHein), tout cela est politique.
Sauf que de toutes les séries profondément politiques, la série policière est certainement celle qui se présente le plus comme apolitique, et se réfugie derrière l’illusion du consensus. L’air de dire : « bien-sûr que dans notre série policière, les flics ont les meilleures intentions du monde et occupent leur rôle de façon héroïque… Quelle autre série policière voulez-vous que nous fassions ! De toute façon, personne n’aime le crime, n’est-ce pas ? ». Depuis plusieurs décennies, la télévision prétend qu’il n’y a qu’une façon de représenter le travail de la police, et que toute alternative résulte sur le chaos. Souvent sans même se demander si pour commencer il faut représenter le travail de la police.
AVALANCHE est une réponse indirecte à nombre de ces problématiques.

De quel genre de série policière parle-t-on ici ? Eh bien… d’une série policière sans la police, pour commencer.
AVALANCHE, c’est le nom de code d’un groupe de volontaires œuvrant dans l’ombre, un peu comme Anonymous. Certaines d’entre elles travaillent effectivement dans les forces de l’ordre, ou y ont travaillé ; pour d’autres, c’est plus complexe voire carrément pas explicité du tout dans le premier épisode de la série (lancée il y a quelques jours ; pour le moment seul le premier épisode a été sous-titré). Si le groupe semble avoir été constitué depuis quelques temps quand le premier épisode commence, en revanche il se prépare à conduire sa première véritable action, en enquêtant sur une disparition.
Pas n’importe laquelle : celle d’un entrepreneur, Michiaki Kazama, qui avait décroché l’un des plus grands projets de développement tokyoïte appelé « Tokyo Reverse Project 2030 ». Imaginer la capitale de demain de façon durable et juste était son objectif. L’homme d’affaires a disparu voilà deux semaines, et l’enquête semble piétiner… mais la relève à la tête du Tokyo Reverse Project 2030 est d’ores et déjà assurée par un autre entrepreneur, Yasujiro Muguruma, également une personnalité médiatique. Maintenant, Tokyo Reverse Project 2030 est présenté comme un projet avant tout économique, changeant de philosophie… Muguruma a-t-il une responsabilité dans cette disparition, qui en si peu de temps a tourné à son avantage ? C’est ce qu’AVALANCHE décide de vérifier, et pour cela, il leur faut retrouver Kazama.

…Sauf qu’AVALANCHE n’est pas qu’une enquête. La série décrit ouvertement les interventions de son groupe secret comme une alternative à une police corrompue. Pas individuellement (…comme le décrivait par exemple Antidisturbios), mais en tant qu’insitution dépendant du pouvoir.
Parce que si Muguruma a décroché en l’espace de quelques jours la direction du Tokyo Reverse Project 2030, c’est d’abord et avant tout parce qu’il est ami avec le Premier ministre japonais, ainsi qu’avec son secrétaire général adjoint, Mr Ooyama. Celui-ci apparaît dans de nombreuses scènes de ce premier épisode, tantôt sympathisant avec Muguruma, tantôt partageant quelques réflexions avec son assistante Mme Fukumoto. Ce qui conduira par exemple à cet échange :
– Devons-nous vraiment protéger un Premier ministre comme celui-ci ?
– Mme Fukumoto, c’est l’inverse. Nous devons le protéger parce qu’il est comme ça. S’il continue à être Premier ministre, c’est ce qui nous bénéficiera le plus.
Cette pauvre Fukumoto semble perdre son innocence sous nos yeux…

Mais AVALANCHE, par contre, ne se fait aucune illusion. Le discours de ses membres à un nouvel arrivant (Eisuke Saijou, qui a droit à une introduction « à la Carter » dans ER) est ouvertement opposé à la façon dont les élites s’arrangent entre elles. Et si même les services du Premier ministre sont corrompus, peut-on compter sur la police qui travaille sur ses ordres ? Non, évidemment. La police est une institution profondément politique ! D’où l’existence d’AVALANCHE, qui mène de façon indépendante cette enquête sur la disparition de Kazama en réalisant sans grande surprise que si l’investigation piétine, c’est parce qu’on le veut bien en haut lieu.
Alors une fois qu’on sait ce qui est arrivé à Kazama, à quoi ressemble l’objectif ? Il n’est évidemment pas question de référer les coupables aux autorités, et il n’est pas non plus question de se faire justice soi-même…
Eh bien AVALANCHE a trouvé une idée intéressante pour la fin de son épisode, qui nous offre une résolution intéressante, et promet que lorsque les actions du groupe qui porte son nom vont s’étendre à d’autres problématiques (et un fil rouge est d’ores et déjà lancé), il faudra compter sur un acteur de la démocratie nippone jusque là sous-estimé.

En réitérant, à la fois dans ses dialogues et dans sa structure, l’impossibilité de se fier à la police pour veiller sur la société, AVALANCHE est très différente de la plupart des séries japonaises. Evidemment, les personnages sont fictifs, mais peu importe : pour un drama nippon, ruer autant dans les brancards est quand même assez inédit, et le discours de méfiance envers la police est carrément nouveau. Par certains aspects, AVALANCHE tient plus de Mr. Robot que de n’importe quelle autre série au monde, mais cette parenté n’est que lointaine tant le dorama a des acteurs de la vie politique précis dans le collimateur.
Et surtout, cette singularité s’accompagne d’un effort visible sur la réalisation (d’ailleurs AVALANCHE est produite, fait encore rare au Japon qui est le pays de la production in-house, par une société indépendante), le jeu de la plupart des acteurs (à part Ayano Gou qui cabotine un peu plus que nécessaire), dans son matériel promotionnel (à plus forte raison parce que les séries japonaises n’ont jamais autant de posters différents), et même la présence d’un générique de début nettement imaginé pour un public international. AVALANCHE assume sa différence, la porte comme un badge de fierté, et la transforme en argument de vente. Or, s’il n’est pas rare de trouver des séries étasuniennes (ou canadiennes, ou à l’occasion britanniques) crées à dessein pour être digestibles à l’export, je n’avais jamais vu ça à un tel degré pour une série japonaise.
Je suis très curieuse de savoir si cela incitera des diffuseurs étrangers à mettre la main à la poche, en tout cas il ne fait aucun doute dans mon esprit que c’est une partie de l’objectif. Mais du coup, qu’une série policière japonaise clairement politique ambitionne d’être vue hors de son pays, c’est assez unique ; il est quand même assez rare qu’une production espère créer du soft power en critiquant son propre pays…

Franchement, ce premier épisode n’est pas parfait (il faut par exemple garder un oeil sur le fait que certaines de ses protagonistes appartiennent ou aient appartenu aux forces de l’ordre, et qu’il ne s’agisse pas d’individualiser les problématiques de corruption sur le long terme), mais j’ai rarement été aussi curieuse quant aux intentions d’une série policière créée au Japon. Et très franchement, même en général, ce n’est pas tous les jours qu’on entend ce discours… vraiment, si vous en avez l’occasion et le temps, je recommande de surveiller avec moi ce qu’AVALANCHE peut avoir à dire.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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