Mauvais sort

7 janvier 2022 à 19:28

Quand je vous dis que la plateforme pour laquelle je me verrais le plus souscrire à un abonnement (et ça vient de quelqu’un qui n’aime pas le streaming et son obsolescence incontrôlable) est Shahid, je ne plaisante même pas. Fort heureusement, en attendant d’avoir les moyens de faire ce genre de dépenses dans des loisirs, il y a internet, et internet a décidé qu’en 2021, on améliorait l’accès aux séries de Shahid. C’était déjà palpable l’an dernier, et ça m’a permis de parler de plusieurs de leurs séries (genre Bab Aljahim), mais ça se confirme déjà cette année !
Me voilà donc aujourd’hui à vous parler de Jinniyya, une série koweïtienne fantastique dont j’espère ne pas trop écorcher le nom, lancée par la plateforme panarabique en novembre dernier. Elle ne compte que 8 petits épisodes (moins de 40 minutes en moyenne), mis en ligne deux par deux chaque semaine ; mais on va se contenter de parler du premier épisode pour le moment.

Elevée par dans une famille où l’on est possédée par les jinns de mère en fille, Jinniyya porte le nom de sa grand’mère, à laquelle elle ressemble trait pour trait. Pour elle, cela ressemble à une malédiction : vivre la vie de son aïeule, alors qu’elle voudrait vivre la sienne. Mais, placée sous l’influence des jinns, et surtout de sa mère, elle semble incapable de se défaire du sort…

Ce n’est pas la première fois (et sûrement pas la dernière) que je me fais la réflexion que peu de séries me rappellent à autant d’humilité que les séries produites dans le MENA. Il y a souvent (pas toujours, et il faut le noter ; mais souvent) des séries dans cette région devant lesquelles j’ai l’impression de passer à côté de quelque chose. Ce quelque chose, je soupçonne que ce soit un code culturel et/ou de production avec lequel je ne suis pas ou pas assez familiarisée. A force de regarder plus de ces séries, cependant, j’espère en comprendre les spécificités et dépasser l’incompréhension initiale.
Au fil des expériences téléphagiques, j’ai réalisé qu’une partie de ce qui me bloquait, mais hélas une partie seulement, c’était que la fiction arabophone fonctionne en grande partie à l’opposé du « show, don’t tell » (montre, au lieu de dire). Les séries ont très souvent de nombreux dialogues, explicitant au maximum… eh bien, tout. De la personnalité des protagonistes à leurs motivations, en passant par les dynamiques interpersonnelles, ces séries, très souvent, font dire à leurs personnages tout ce que les spectatrices ont besoin de savoir. On compte très peu sur le langage non-verbal, sur l’exposition par l’action, ce genre de choses. Parfois je me dis que cette explication suffit à débloquer ma compréhension d’une série ; mais dans le cas de Jinniyya… ça n’est pas si simple.

Alors oui, les personnages parlent beaucoup dans cette introduction de Jinniyya. On y parle, qui plus est, par allusions, avant que finalement vers la fin de l’épisode on obtienne un peu plus de clarté, lors d’une discussion familiale explicitant certaines clés du problème qui ne nous avaient pas été dévoilées avant que l’action ne commence. A la place, on s’engueule beaucoup ; les scènes pendant lesquelles la mère et/ou le père de Jinniyya râlent, menacent, s’énerve, sont plutôt nombreuses… et surjouées, ce qui n’aide pas.
Mais ce n’est pas que cela. La dimension fantastique de la série est assez surprenante. La série démarre sur une incantation qui semble n’avoir aucune conséquence. Hors une scène tout au début de ce premier épisode, pendant laquelle les jinns qui accompagnent Jinniyya et sa jeune sœur Fakhriya les aident à régler leur compte à des hommes qui les ont sifflées et s’apprêtent vraisemblablement à les agresser, on ne voit pas vraiment de magie noire. Pire, la seule autre apparition d’un jinn est quasiment traitée sous l’angle de l’humour ; sa fonction est uniquement de renforcer le fait que Jinniyya fait peur (ce que l’accoutrement et le maquillage noirs, ainsi que les airs mystérieux adoptés par l’héroïne, établissaient déjà pas mal) même à des hommes adultes. Aucune mythologie, et quasiment pas de sorcellerie ou surnaturel, et quand il se produit, rien ne se passe ensuite.

Quelque chose dans tout cela semblait, disons, superficiel ; peut-être même, tout simplement, mauvais. Après avoir regardé ce premier épisode, je me suis adossée à ma chaise, les sourcils froncés. Est-ce que Jinniyya est tout simplement une mauvaise série ? Ce serait l’explication la plus simple : une série fantastique qui se perd dans tout ce qui n’est pas fantastique, qui bavasse pendant des dizaines de minutes au cours desquelles on nous répète que la vie de cette famille est étouffante; et qui… et… attendez une minute !
J’ai réalisé qu’il y avait une autre explication possible : Jinniyya n’est pas une série sur une jeune femme destinée à devenir sorcière. C’est une série sur la façon dont on peut grandir, se construire, et finalement prendre son envol, quand on a grandi dans une famille maltraitante. Le fantastique y sert simplement de métaphore. Comment j’ai pu louper ça ?

Quand je repense à ce premier épisode de Jinniyya sous cet angle, tout a beaucoup plus de sens. Même le ridicule consommé des parents, surjoués sans merci (le père est un bon à rien, la mère une odieuse bonne femme qui maltraite tout le monde), et qui en fait illustre si bien pourquoi la protagoniste est si bouleversée par son existence. La faiblesse de son père est également expliquée par la présence des jinns, que sa mère peut contrôler… d’où aussi l’insistance de l’épisode sur le fait que des hommes craignent ou devraient craindre une jeune femme comme Jinniyya, quand elle sort accompagnée d’un jinn.
Cela explique aussi l’importance du mariage dans l’intrigue, au moins en partie : Fakhriya lit les lignes de la main de Jinniyya, et découvre qu’il y est inscrit que la jeune femme va se marier. Je n’avais pas compris au départ pourquoi les deux sœurs paniquent, et finissent par se promettre de n’en parler à personne. Leur terreur m’était au départ apparue comme une question de magie (« une sorcière n’a pas le droit de se marier », quelque chose du genre), mais ça n’avait pas beaucoup de sens vu que leur mère, par définition, est mariée. Une fois qu’on considère qu’il s’agit plutôt de la promesse de pouvoir échapper à sa famille, ça s’explique en revanche beaucoup mieux.

Tout, absolument tout a beaucoup plus de sens comme cela. Et je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai mis autant de temps à envisager les choses sous ce jour. Est-ce les dialogues qui m’ont perdue en route ? La traduction des dialogues qui était imparfaite ? Le fait que je me focalisais sur l’aspect fantastique ? La possibilité qu’une autre série produite dans un pays que je connais mieux aurait traité la même intrigue tout-à-fait différemment ?
Sûrement un peu de tout cela, et quelques autres explications encore. Mais j’ai trouvé une clé de compréhension cette fois, et je soupçonne que la prochaine me viendra plus vite encore.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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