All packed up and nowhere to go

25 février 2022 à 19:28

Ainsi donc nous y revoilà. Quelque chose dans l’actualité qui fait peur, au point que notre écran lui-même se fige sur la litanie de mauvaises nouvelles plutôt que sur… Sur quoi, au juste ? Que vaudrait-il mieux regarder quand l’anxiété est à son paroxysme ?

Ces dernières années, je me la suis souvent posée, cette question. Ne sachant pas vraiment ce que j’ai envie de regarder (parce que l’envie est aux abonnées absentes), quand vient le moment de regarder quelque chose (qui est souvent mon activité instinctive quand tout va mal), je me demande ce qu’il est mieux de regarder, et ce qu’il est possible de regarder. Sachant qu’il ne s’agit pas forcément de la même chose.
Où s’échappe-t-on quand les échappatoires ne mènent plus nulle part ?

Personnellement, j’ai toujours tenu mes distances avec l’escapisme. Une fois de temps en temps, d’accord ; mais je préfère quand la fiction me pousse à exprimer mes émotions réelles, et à explorer des choses douloureuses même quand elles ne reflètent pas exactement mon vécu. La catharsis, ça, ça me parle. Catharsis des choses du passé, du présent, et peut-être aussi des Noëls à venir, une fois de temps en temps. Si je ressens quelque chose, alors que je le ressente à 712% et qu’ensuite je puisse le mettre derrière moi (…même si malheureusement ça ne marche pas aussi magiquement que ça ; il y a bien des miracles qu’une série peut accomplir, mais remplacer la thérapie n’en est pas un).
Je suis la personne qui, le soir du 11 Septembre, a enfin réussi à éteindre les infos pour décider de regarder… l’épisode « A proportional response » de The West Wing.

Cependant, je comprends totalement le mérite de l’escapisme, et il m’arrive de m’ennivrer, à mon tour, de l’oubli du monde pour quelques dizaines de minutes. Parfois je repense à cette réplique de Peter Dragon dans un épisode d’Action! :

Parfois, on veut juste oublier le bordel que foutent les gens qui en ont le pouvoir. Non seulement je le respecte, mais à l’occasion, je partage ce souhait.

Le problème c’est que ce n’est pas toujours possible, précisément. J’irais même jusqu’à dire que c’est plutôt facile de recourir à l’escapisme quand il nous en prend l’envie… beaucoup moins quand cette envie se transforme en besoin irrépressible que le monde ferme sa putain de gueule pendant 45 minutes, si c’est pas trop demander putain de merde qu’est-ce qu’il faut faire pour que le monde se taise, ah non, pardon, c’est pas juste le monde, c’est aussi dans ma tête que ça ne s’arrête pas.
Ahem.
A quoi ça ressemble d’essayer l’escapisme quand tout va mal ?

D’après mon expérience, ça ressemble à lancer un épisode d’une série totalement anodine et n’avoir aucune idée de ce qu’il s’y dit, parce que mon esprit revient, inlassablement, à la guerre, à la pandémie, à la maladie de mon chat, au fait que j’ai pas mangé depuis deux jours, aux factures que je ne vais pas pouvoir payer, ou à ce courrier avec AR que j’ai reçu pendant que l’ascenseur était en panne en janvier, qui est reparti sans que j’aie pu aller le retirer, et dont j’ignore même qui l’a envoyé. Je ne peux rien changer à aucune de ces préoccupations, et certainement pas à 3h du matin, et la série devant mes yeux n’a aucun rapport, mais rien à faire, mes pensées reviennent sur l’un, l’autre ou tous ces problèmes à la fois.
D’après mon expérience, ça ressemble à une étrange culpabilité, à l’idée qu’il y a tellement de monde qui en ce moment n’a même pas accès au répit (temporaire) de la fiction escapiste. Les Ukrainiennes qui se dirigent vers la frontière aussi vite que possible, vous pensez qu’elles ont pris le soin d’inclure leur disque dur de romcoms asiatiques dans le peu de bagages qu’elles transportent ? J’ai les yeux rivés sur la romcom asiatique que je regarde en ce moment, mais que je ne vois pas : je me sens tellement mal d’être là, inutile, à essayer d’avoir le luxe de penser à ce que d’autres n’ont pas l’occasion d’oublier.
D’après mon expérience, c’est songer qu’à quelques jours près, j’aurais pu mettre en ligne cette review de Polyot sur laquelle je bosse depuis quelques semaines. Une bonne chose que finalement j’aie décidé de la reporter le weekend dernier ! Soudain je suis submergée par le remords d’avoir voulu parler d’une série russe par les temps qui courent. Peut-être que je devrais parler d’une série ukrainienne pour compenser ? Mais dans ce cas n’est-ce pas de l’opportunisme ? Quelle nationalité ne serait pas la preuve éclatante que je cherche à récupérer les événements pour deux clics et demi de plus ? L’impression persistante d’avoir le monde entier à ma disposition, et nulle part où aller ; puis la honte d’avoir cette impression, vu les circonstances.
D’après mon expérience, c’est écarter l’idée de finir les reviews prévues ce weekend, parce qu’elles semblent si dérisoires. Ce qui avait l’air tellement important ou intéressant il y a à peine une semaine (quand le monde, pourtant, était déjà une poudrière… juste un peu moins) a totalement perdu de son intérêt. Peut-être que je publierai ma review de Severance la semaine prochaine… me dis-je sans conviction, parce qu’on sait toutes que rien n’ira mieux dans une semaine. Voilà deux ans qu’on a la sensation que le ciel nous tombe sur la tête collectivement chaque semaine, et individuellement plus longtemps que ça encore. Est-ce qu’il y a une façon de parler de séries en ce moment qui ne serait pas de mauvais goût ? Est-ce que ça a seulement du sens de parler de séries ?

Ah, nous y voilà. La phase de dépression « à quoi bon après tout ? ». Ce moment vers lequel je reviens cycliquement, et pendant lequel je n’ai pas le courage de regarder de série cathartique, mais où regarder quelque chose de léger est tout autant inconcevable… parce que le problème, c’est regarder une série. Comme si j’avais quelque chose de plus utile à faire, alors que personne n’est aussi inutile que moi dans la situation actuelle.
J’ai toujours dit que ce que je faisais dans ces colonnes était important à mes yeux, certes, mais ne guérirait jamais le cancer. Ce que je fais est futile et j’essaie, quand bien même je suis passionnée par ce que je fais, de le garder à l’esprit. Mais en ce genre de période, ce n’est même plus important à mes yeux. Ou disons que ça l’est mais pour toutes les mauvaises raisons. Je m’acharne à essayer de trouver une façon de trouver la paix dans mes rêves éveillés, et ça ne sert à rien. Même pas à vous, ma poignée de lectrices. Même pas à moi. C’est tellement dérisoire. Tout est dérisoire.

Alors désolée, je n’ai pas de recette magique, d’angle super inédit pour vous aider à trouver du plaisir dans l’escapisme, et encore moins de recommandation prête à vous aider à vous échapper.
Parfois il n’y a pas d’échappatoire. Le monde n’est pas exactement conçu pour nous en donner face à une pluie de mauvaises nouvelles. Et encore, pour beaucoup d’entre nous, ce ne sont que des nouvelles, distantes, qui arrivent à d’autres.
Je ne sais pas quoi vous dire. Il y a des jours où rien ne marche.

Hier je lisais un extrait d’une allocution du Président Zelensky, dans laquelle il essayait de dire au reste du monde que la prise de Tchernobyl ne concernait pas que l’Ukraine, mais toute l’Europe, toute la planète, même. J’ai lu ces quelques mots et, immédiatement, j’ai pensé à la mini-série Battlestar Galactica : j’ai lu cette citation avec les voix tordues de désespoir, venues des vaisseaux n’ayant pas la capacité à faire un bond PRL. Cette déclaration ressemblait aux suppliques de cette scène. Il n’y a pas de série qui combatte ce genre de pensées ; ça n’existe tout simplement pas. C’est insupportable et c’est tout, il faut faire avec.
Aucune fiction n’a le pouvoir de nous faire oublier les morts, même pendant quelques dizaines de minutes. Tant mieux, en un sens. C’est la moindre des choses que la réalité nous bouleverse et nous inquiète plus que la fiction. Et c’est un chouette problème à avoir, tout bien pesé.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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