Miss Su’s Murder Mysteries

9 juillet 2022 à 21:59

Peu de choses me mettent autant en joie que de parler d’adaptations. Je sais qu’il est de bon ton de se plaindre des remakes (quoique les remakes d’un pays à l’autre soient, généralement, un peu moins décriés que deux versions produites dans le même pays à quelques années ou décennies d’écart), parce qu’on aime bien prétendre qu’une adaptation ne peut pas être une oeuvre originale, ou tout simplement parce qu’on répète à l’envi que l’originalité est une preuve de qualité. Rien à faire : moi, ça m’éclate.
La comparaison entre une série originale et une ou plusieurs de ses adaptations est, à mon sens, un exercice fascinant. J’ai pu par exemple vous parler des richesses insoupçonnées logées dans différentes adaptations de la série espagnole Gran Hotel, ou bien m’arrêter sur les nuances dévoilées par quelques unes des versions internationales du thriller israélien Kvodo (ces deux séries ont depuis eu d’autres versions encore, d’ailleurs). Il se niche toutes sortes d’informations formidables dans ces comparaisons, tout simplement parce qu’une adaptation, c’est une somme de choix. Or, ces choix sont infiniment parlants : ce qui est absent d’une adaptation, ou au contraire ce qui a été ajouté, en dit autant que ce qui nous est déjà familier.

Il y a deux ans, une série pour laquelle j’ai de l’affection a eu droit à une adaptation ; à l’époque, je n’avais pas trouvé de sous-titres, mais voilà que cette semaine, un miracle s’est produit. C’est donc l’occasion pour moi de vous proposer une review de Qi Pao Mei Tan (ou Miss S de son titre anglophone), une version chinoise de la série australienne Miss Fisher’s Murder Mysteries.

A priori, vous connaissez l’histoire (d’autant que Miss Fisher’s Murder Mysteries a été diffusée sous nos latitudes), mais dans le doute : dans les années 30, Su Wen Li revient à Shanghai après avoir vécu en France. Elle y retrouve une amie de longue date, la docteure Liu Ru Qing, qui l’accueille à son arrivée au port. D’emblée il semble clair que Wen Li n’est pas revenue au pays simplement pour ces retrouvailles, mais qu’elle a un but bien précis, en lien avec la disparition de sa sœur il y a de nombreuses années, avant que sa famille ne parte pour l’Europe. Toutefois, cet objectif très sérieux et cher à son cœur n’empêche nullement la jeune femme de mener une vie sociale décente, et la voilà qui renoue, le jour-même de son arrivée, avec une autre amie, Ma Min Lan. Celle-ci est une personne influente dans la haute société shanghaienne, mais voilà : ce matin-là, son époux l’homme d’affaires Hu Yun Liang a été retrouvé mort dans sa salle de bains. C’est triste et également incommode, vu que Min Lan est l’organisatrice d’un gala de charité qui doit se dérouler dans quelques heures. Wen Li fait son possible pour lui apporter son soutien…
…Sauf que Wen Li n’est pas une femme de la haute société comme les autres. Pour elle, apporter son soutien, cela signifie mener l’enquête, quand bien même la police est également sur l’affaire. Et quand bien même l’inspecteur Luo Qiu Heng tente de l’empêcher de mettre son nez dans l’enquête, Wen Li va lentement démêler le mystère qui entoure ce décès.

Les plus fidèles à Miss Fisher’s Murder Mysteries auront remarqué que l’intrigue de ce premier épisode de Qi Pao Mei Tan est exactement la même. En fait, une chose apparaît comme évidente en regardant ce premier épisode : on est là devant une adaptation assez rigoureuse. Certains dialogues se retrouvent quasiment à l’identique, par exemple ; c’est vrai même pour des phrases anodines et des répliques humoristiques, n’ayant aucune incidence directe sur l’intrigue plus policière ou même les relations entre les personnages. Plusieurs scènes se répètent ici avec pour seule différence les actrices, les décors et, dans une certaine mesure, les costumes.
…Du coup, ça donne envie de prêter encore plus attention à ce qui diffère de la série originale australienne. Alors évidemment, il y a les différences culturelles (par exemple l’avortement n’est apparemment pas illégal dans la Chine des années 30, or l’intrigue d’origine parle à un moment d’avortement clandestin ; donc il a fallu faire un petit tour de passe-passe narratif), sur lesquelles je ne vais pas m’apesantir. Une petite chose à laquelle je ne m’attendais pas, c’est que Qi Pao Mei Tan serait plus légère que Miss Fisher’s Murder Mysteries ! Cela se sent principalement dans la réalisation : l’image est plus lumineuse, et les plans un peu moins étouffants même pendant les passages les plus graves. Ce n’est pas plus drôle à proprement parler, mais c’est un cran au-dessus dans la décontraction. Mais cela reste assez mineur, surtout qu’on ne peut pas dire que ça trahisse l’esprit de la série originale.

L’une des différences majeures, qui a un impact sur beaucoup des autres nuances introduites par la série chinoise, est que Qi Pao Mei Tan a fait le choix délibéré d’opter pour un format différent. Là où les épisodes de Miss Fisher’s Murder Mysteries duraient environ une heure, et conduisaient à une enquête bouclée, ici le premier épisode dure environ trois quarts d’heure… et l’intrigue policière est étalée sur deux épisodes. Cette décision a une conséquence évidente : regarder le premier épisode, comme je l’ai fait, ne permet pas de connaître la conclusion de l’enquête (et d’ailleurs le rôle de l’employée de maison Tao Zi est encore assez anecdotique). Elle en a du coup une autre qui devrait également sembler logique : pour raconter en une heure trente ce qui précédemment prenait un peu moins d’une heure, il faut utiliser son temps autrement. Cela se traduit par des scènes généralement plus longues, donnant aux protagonistes plus d’occasions de se parler pour autre chose qu’échanger le strict minimum nécessaire pour faire avancer l’intrigue.
Le premier épisode de Qi Pao Mei Tan inclut en outre, vers le début, une longue scène complètement neuve servant d’introduction à plusieurs personnages. Ainsi, au lieu de juste débarquer du bateau et passer à la suite de l’intrigue, Wen Li va faire la démonstration de ses talents de déduction, mais aussi de sa culture générale et de sa personnalité malicieuse, en s’introduisant sur le lieu d’une autre enquête (relativement déconnectée de l’enquête principale… pour le moment) pour faire la leçon à la police, dont la plupart des membres manquent de finesse d’esprit pour comprendre une énigme. Cela permet en outre à l’héroïne de faire la rencontre de l’inspecteur Luo Qiu Heng (seul membre compétent de la police de Shanghai, et que la série traite comme un égal quand bien même lui a un petit complexe de supériorité), et de poser les bases de leur relation avant même que l’enquête pour meurtre ne commence et ne les pousse à se côtoyer. C’est un choix plutôt plaisant de la part de la série chinoise, qui s’en sert ainsi non seulement pour meubler, mais aussi pour approfondir le travail d’exposition. Cette scène en apparence sans importance dans l’intrigue principale nous démontre en fait, indirectement et préventivement, que Wen Li s’intéresse sincèrement à démêler des mystères même quand ils ne la touchent pas personnellement. De fait, cette addition s’avère plutôt futée ; il faudra voir comment elle se traduit dans les épisodes suivants, maintenant que les présentations ont été faites.

A l’époque de sa diffusion, Qi Pao Mei Tan n’avait pas vraiment fait de bruit hors de l’Asie. Initialement produite pour Tencent et Beijing TV, où elle est apparue en août 2020, la branche HBO Asia avait cependant mis quelques billes dans l’affaire aussi, lui permettant de montrer la série dans plusieurs pays asiatiques hors-Chine. On pensait que ça s’arrêterait là, mais cet été, HBO Max a décidé de l’ajouter à son catalogue (la qualifiant d’original), simplifiant son accès notamment auprès du public anglophone. D’où, enfin, l’existence de sous-titres anglais.
Il s’agit d’un sort pour le moment assez marginal, mais il faut noter que ce n’est pas la première fois qu’une série asiatique connaît ce genre de destinée : la série japonaise Miss Sherlock (cette fois co-produite avec Hulu au lieu de Tencent) était arrivée sur les écrans de HBO aux Etats-Unis quelques mois après sa diffusion originale. On notera qu’il y a une proximité thématique entre les deux productions, d’ailleurs, qui sont toutes deux des séries policières avec un lead féminin.
C’est assez intéressant parce que, traditionnellement, on n’attend pas franchement de HBO en Amérique du Nord qu’elle s’intéresse aux séries asiatiques même produites par sa propre filiale ; il faut croire que, lentement mais sûrement, elle s’y met à son tour quand même. Et franchement, si Qi Pao Mei Tan ne colle pas forcément à l’idée un peu élitiste qu’en Occident on se fait d’une série HBO, elle mérite amplement sa place sur la plateforme. Hâte de voir quelle autre production de HBO Asia lui emboitera le pas à l’avenir…


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

2 commentaires

  1. Mila dit :

    Je suis comme toi, fascinée par les adaptations et les remakes^^ Et c’est vrai que lorsqu’une série (pour les films c’est différent, j’ai l’impression, selon qui reprend) est adaptée d’un pays à l’autre, ça a l’air de provoquer moins de ressentiment (du moins globalement, et aussi selon quel pays reprend quoi, parce que quand les USA décident d’adapter un anime, par exemple, c’est un peu plus délicat, j’ai l’impression) (mais en série ça arrive quand même rarement, je n’ai que deux exemples qui me viennent en tête là-tout de suite). J’avais entendu parler de celle-là et vu que, comme tu sais, j’aime beaucoup la série originale, et que j’aime aussi les dramas chinois, je voulais y jeter un oeil mais c’est toujours pas fait ><

    Mais du coup c'était intéressant de te lire ! Et quand j'y pense, j'ai pas vu énormément de Cdramas policiers, mais ceux que j'ai vus, globalement, étendaient leurs enquêtes ponctuelles sur deux ou trois épisodes. Après, je manque d'expérience, alors c'est sans doute simplement que ce sont ceux sur lesquels je suis tombée, mais je ne crois pas avoir regardés de Cdramas avec vraiment des mystères contenus à un seul épisode. Et je me demandais si c'était dû aux différences de rythme de diffusion (genre ce drama-là diffusait un épisode tous les jours de la semaine, comparé par exemple aux Jdramas qui font beaucoup de "1 épisode/1 enquête" et qui diffusent un épisode par semaine) mais par exemple Love me if you dare faisait ça aussi et diffusait un seul épisode par semaine. Donc je sais pas, et puis encore une fois, si ça se trouve c'est juste une question de "ce sont les séries sur lesquelles je suis tombée".

    En tous les cas, ton article était intéressant à lire 🙂

  2. Toeman dit :

    Décidément, cette série connait son petit rayonnement international.
    Bon, j’avoue que pour moi Essie Davis faisait la série (et Ashleigh Cummings dans une moindre mesure). Je ne suis pas sûr que j’aurais regardé la série sans ça, donc j’ai dû mal à imaginer le personnage sous d’autres traits.
    Par contre, j’approuve le choix du format sur le papier. Je vieillis et malheureusement, ma capacité de concentration aussi, donc 45 mn c’est parfait. Si effectivement les 45 minutes supplémentaires permettent d’ajouter un peu d’épaisseur aux personnages et à leurs relations, alors je ne peux qu’approuver.
    C’est marrant, car les photos de ton articles montrent bien l’élégance et le glamour que la série original mettait en avant, mais il y a quelque chose d’autre, une sorte de pudeur un peu froide qui n’est pas sans intérêt.
    Je ne suis pas sûr de regarder un jour, mais ça a quand même bien piqué ma curiosité !

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