Haine

4 octobre 2004 à 16:05

Pas facile de rester humain quand on se sent malheureux. J’ai toutes les peines du monde à garder de l’estime pour moi-même lorsque ma vie me fait horreur. Cependant, je pense que l’image que j’aurais de moi serait pire encore si je ne faisais pas d’efforts pour faire ressortir le meilleur de moi-même, y compris quand cela n’est pas nécessaire.

Après tout, quand il s’agit de survivre, peu importe à quel prix, n’est-ce pas ? Eh bien non, je m’acharne à essayer de bien faire les choses, bien traiter les gens. C’est aussi comme ça que je vais survivre, me semble-t-il parfois. Quand la période de crise sera passée, il faudra tout de même pouvoir affronter le regard de la femme dans le miroir. Ce n’est pas donné à tout le monde…

Pourtant il est des moments où la haine me submerge. Où toute atteinte à ma personne, mon intégrité, et le respect minimum qui, me semle-t-il, m’est dû, me met dans une colère noire et dévastatrice. Dans ces moments-là, je voudrais tuer, pire, blesser, profondément, et si possible mentalement. Je suis cruelle, et j’ai une certaine satisfaction à l’être. Je me repais de l’idée qu’on n’est pas meilleur avec moi et que donc je peux m’octroyer ce droit d’être infâme. La vie l’a bien été elle. Et il l’est bien, lui, lorsqu’il me menace de me mettre à la porte, tout en me rabaissant le plus possible. Et moi, je devrais rester calme, impassible, prendre sur moi et être patiente ? Parfois la patience devrait aller se faire foutre.

Je n’ai aucun mérite de savoir frapper où cela fait mal, et d’être réellement mauvaise. Tout le crédit en revient à mes parents. Ils me l’ont si bien appris, je ne fais que rendre justice à leur oeuvre. Pendant des années j’ai vécu des joutes verbales d’une profonde laideur et d’une cruauté sans nom, la règle implicite semblait être que celui qui se tient encore debout mentalement a gagné. J’ai eu une formation du tonnerre sur ce terrain. La haine, je sais la libérer, la laisser inonder mon esprit et prendre une force presque sanguinaire.

Parfois dans un accès de rage (souvent parce que, comme une bête, j’ai été blessée et que cela libère mes pires vilénies), je m’exclame « Tu veux être méprisant ? Tu veux être cruel ? Tu veux être méchant ? Vas-y, viens, c’est mon terrain, j’ai grandi là-dedans, je peux jouer à ça, je peux le faire et je te ferai mal moi aussi. Tu n’as même pas idée de ce que je peux faire. Entraîne-moi sur ce terrain, tu vas m’y trouver ».

Et à l’intérieur de moi-même une voix frissonne de peur, je ne sais pas si c’est une part de moi que j’effraye parce que je suis intimidante, ou parce que je hais ma haine, et que je la sens prête à me dévaster autant qu’à dévaster l’autre. Il y a tellement de violence en moi que je suis touchée la première. Voilà qui avant tout, blesse, l’image que j’ai de moi-même, une fois revenue au calme.

Mais aussi, est-ce ma faute ? Après tout, on a tous nos limites, et on ne peut décemment pas accepter que d’autres les franchissent impunément, en espérant que nous passerons l’éponge. Parfois c’est simplement trop. Et je me suis construite dans un univers où ce genre d’irrespect payait cher. Peut-être que si le monde arrêtait de me faire autant de mal, cette haine en moi s’étoufferait. Il me semble que c’est déjà arrivé temporairement, mais c’est vrai aussi que juste après, je me reprochais d’avoir baissé ma garde. Il faudrait ne jamais avoir à s’endurcir autant.

Cette haine que je ressens depuis ma plus tendre enfance s’est calmée, ou plutôt porte désormais sur autre chose. Je n’en veux plus tant à mon père : j’en veux à la vie. C’est elle qui l’a abimé et me l’a donné tout cassé, tout tordu, tout dysfonctionnant. Et fait de même avec moi, petit à petit.

Et des jours comme aujourd’hui, j’ai envie de me lever et de lui dire, à la vie : « vas-y, viens, essaye, je vais te buter, je vais te faire souffrir comme personne avant tu seras brisée, tu seras une loque ». Mais on lui fait pas ça, à la vie. Ca ne marche pas comme ça.

Et puis, finalement, ça marche comme ça avec personne. Le mal que je fais aux autres dans ces cas-là, il me revient : on fait monter les envies de vengeance, de haine, de colère, de blessure, d’affrontement. Et on ne s’en sort ni grandi, ni très en forme.

J’ai pourtant essayé, je le jure, d’être patiente. Compréhensive. Tolérante. De prendre sur moi et de me dire que ce n’était qu’une phase. Mais, quoi ? A un moment, laisser couler ce n’est rien d’autre qu’être faible. Pas question d’être faible. Ma vie va mal, c’est une chose. Que je me laisse piétiner en est une autre, et c’est hors de question.

En fait le dilemme est le suivant : libérer la haine qui heurte tout le monde y compris une part de mon âme, ou me laisser piétiner et à terme, n’être plus personne…?

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