Engagé

3 août 2010 à 11:21

Picture it : Sicile, 1927.
Euh, non, pardon. Je vous ai dit que je finissais Les Craquantes ces derniers jours ?

Picture it : déjeuner dominical avec mes parents.
Dimanche, donc. Histoire de ne pas être obligée d’aller les voir chez eux, je les invite au restaurant japonais (c’est toujours marrant de regarder mon père demander une fourchette pour ses sushis pendant que je mange mon riz avec des baguettes). Et en plus, ça évite de faire la vaisselle.

Bref. En ce moment, lady est juste un peu occupée par : son nouveau boulot, ses nouveaux collègues, ses nouvelles attributions sur SeriesLive. Donc bien que lady essaye de parler de plein de choses, à un moment, c’était inévitable, lady commence à parler de séries du monde… difficile de déterminer si c’était le wasabi ou le sujet qui ont fait s’étouffer mon père.

Comme souvent lorsque je leur parle des séries que je regarde, je leur sers grosso-modo un résumé de ce que j’ai pu dire dans des posts récents : le fait de l’avoir posé noir sur blanc aide bien à définir les informations-clé qui seront intéressantes à ressortir dans une conversation avec quelqu’un qui n’a pas du tout suivi ce que j’en ai dit récemment. Donc j’évoque chaque pays déjà traversé (et celui de cette semaine, mais, ah ah, surprise ! je n’en dirai mot ici), et lorsque j’en viens à Israël, naturellement, je ressors mon couplet extatique sur la façon dont on ne peut dissocier la fiction israélienne de l’histoire d’Israël. On ne peut pas juste la regarder comme une fiction, c’est forcément une fiction d’Israël.

Et là, ma mère me dit : « oui, c’est une fiction engagée ». Hmmmmnon. C’est pas engagé, ya pas de message politique. C’est juste ancré dans la réalité du pays. « Oui, mais si : c’est engagé quoi ». Mmmmmais non. Non, là ça donne un côté revendication qui n’est pas exact. Engagée ? Ayrilik est engagée. Pas Mesudarim ou Srugim. Pourtant ces fictions ne sauraient être vues sans une vague conscience de leur origine ; il me semblerait difficile de faire passer ces séries pour américaines si elles venaient à être doublées par exemple (et, oh, oui, s’il-vous-plaît ! Doublez Mesudarim !).

Mais j’ai depuis repensé à la réaction de ma mère. Je crois qu’instinctivement, elle voulait qu’on puisse tirer un message de ces séries (et des autres dont j’ai parlé, oui nan mais j’ai vu ton sourire narquois quand j’ai parlé de Naznaczony, ça va hein). Qu’on en retienne quelque chose qui dépasse la série elle-même. Et ça me semble une approche erronée de la fiction, du moins si elle est appliquée de façon systématique.
C’est pour ainsi dire une lubie dans ma famille. Quand on regardait un documentaire, ou parfois un film, surtout si c’étaient mes parents qui l’avaient choisi (et c’était le cas à 99% jusqu’à ce qu’un jour, ma sœur et moi apprenions à faire du lobbying, plus ou moins avec succès), à la fin, mon père ne manquait pas de demander : « alors, qu’est-ce que tu en as retenu ? », et je retenais surtout ce que j’avais ressenti, et pas vraiment de grande leçon sur la vie, la morale ou la dangerosité du monde extérieur (parce que, quand on regarde des reportages sur la délinquance, la violence, la drogue ou le métier de flic quasiment chaque semaine, quand c’est pas le travail des enfants, on peut pas vraiment dire que le message soit super positif). Alors il s’énervait et à partir de là, la suite m’appartient.

Mais enfin globalement, ça me semblait étrange de toujours vouloir tirer une leçon de tout. Surtout en matière de fiction. C’est bien d’essayer de réfléchir un peu sur ce qu’on a vu, et je m’efforce de le faire (quoique je ne sois pas aussi capable qu’Adam de Blabla-Series d’en tirer un enseignement philosophique), mais le ressenti a toujours sa place, et parfois il faut admettre que certaines séries se prennent pour cela, pour le ressenti, sans chercher à vouloir élargir au-delà des personnages. C’est notamment vrai dans le cas des séries asiatiques, qui s’intéressent plus à l’exploration de leurs personnages qu’à une situation généralisable dont il faut tirer un enseignement moral quelconque (si on le prend comme ça, 1 Rittoru no Namida devient incroyablement gnangnan, forcément !).

C’est à rapprocher, pour moi, de ces gens qui voudraient absolument qu’une série soit « réaliste ». C’est ridicule. On ne demande pas United States of Tara d’être réaliste sur les personnalités multiples, ou à Nurse Jackie d’être réaliste sur le métier d’infirmière (des attentes d’ailleurs vite déçues). Pas plus qu’on ne demandait à Prison Break d’être réaliste sur la vie en prison, et ainsi de suite. Le principe de la fiction est de justement aller au-delà, d’explorer, par des extrapolations, des exagérations et des retournements de situation improbables, des thèmes intéressants, juste pour curiosité intellectuelle.
Les propos d’une bonne sœur que Jackie rapporte dans le pilote (« the people with the greatest capacity for good are the ones with the greatest capacity for evil »), montrent bien que la profession d’infirmière n’est qu’une excuse pour délivrer un personnage tout en nuances, effectivement capable de soigner, mais aussi capable de causer beaucoup de tort. C’est un combat intérieur entre le bien, le mal, et la zone de confort individuelle, que traite Nurse Jackie. Ce n’est pas une chronique hospitalière, pour ça, voir Urgences, et encore, il y aurait long à dire sur les quelques libertés prises avec le réel. Mais c’est le principe, et c’est tant mieux.

Et quand Eclair dit qu’il regrette que Huge n’aille pas plus loin dans son exploration des problématiques de l’obésité, je dis que ce que traite Huge, c’est indubitablement le ressenti d’un obèse, et pas la politique nutritionnelle des fast-foods. Si Huge passe autant par les regards et par le non-dit, c’est parce que son sujet, c’est l’obèse, pas l’obésité. Le regard des autres, et non un regard sur le sujet. En cela, Huge est une série extraordinairement puissante, mais voilà, si on voulait une série qui condamne les politiques publiques sur la gestion de l’obésité et de la nutrition aux États-Unis, il fallait regarder une autre série, pas Huge dont ce n’est pas le propos central. Peut-être Gigantic, dont je n’ai pas encore réussi à dégoter un épisode ?
De la même façon qu’on ne regardait pas Ally McBeal pour sa critique du système judiciaire. Évidemment, ce sujet peut être effleuré plus ou moins volontairement par la série en question, mais il est quand même préférable de regarder The Practice pour une approche plus précise de ces problématiques.

Une fiction engagée à tout prix. C’est un peu comme une série historique fidèle à la chronologie à tout prix. Ça n’a qu’une valeur vraiment moindre à mes yeux. Je n’attends pas d’une série qu’elle remplace la lecture de journaux, de livres, ou les expériences réelles. Juste qu’elle serve de complément, pour le ressenti et l’approche de sujets que je n’aurais pas abordés de moi-même (par exemple parce que je n’ai pas d’infirmière dans mon entourage).
Une série n’a pas besoin d’être engagée pour être bonne. Même si ce peut être un plus, ce n’est pas essentiel.

par

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2 commentaires

  1. Nakayomi dit :

    Donc les Anges du Bonheur pourrait être une série engagée, dont transpire un message et une morale, non ? (Enfin, remarque, je dis ça, mais j’ai jamais vraiment vu… Si, juste une fois un moment où j’ai dû tomber sur un passage avec Renée O’Connor dedans je crois… Bref).

    Hum… Moui. Nan, en fait j’avoue aussi que de vouloir tirer un message ou une morale, vouloir sur-interpréter les choses me laisse perplexe (c’est comme ça qu’on en arrive à des aberrations comme le fait que Buffy est une série raciste parce qu’elle tue des vampires… Pourtant, Buffy est une série où l’on peut voir beaucoup avec un effet qui était voulu, m’enfin là…).

    Ca, c’est un peu comme les études de texte en français, je n’ai jamais été un grand fan ni pour le faire ni même dans la démarche de décoder des machins et des choses à propos de trucs que l’auteur a hypothétiquement fait consciemment (ça me paraît plus justifié dans le cadre d’un poème ou de certaines chansons finalement).

    Je dis pas que certaines choses n’ont pas été pensées au moment de l’écriture, comme un scénariste de série a pu vouloir y glisser un message, mais oui, je suis d’accord avec toi, ça ne s’applique pas tout le temps. Mon dieu, si je devais chercher un message à Charmed, je serais dans la mouise (le pouvoir de la règle de 3 nous libérera ? o__O ).

  2. Eclair dit :

    J’aurai pas dit mieux. Je suis à 100 % d’accord avec toi. C’est particulièrement énervant de vouloir rechercher des messages là où il n’y en a pas, et d’occulter ainsi complètement l’émotion. Je suis le premier à défendre l’émotion dans les séries, quitte à passer pour naif, niais, ou que sais-je. J’y peux rien, pour moi le ressenti est primordial dans mon appréciation.

    Mais ce que je voulais dire dans mon article sur l’éducation par la télé, c’est que parfois, le sujet peut servir de message, et c’est justement pour ça que je trouve qu’Huge est une occasion manquée (c’est pas tous les jours qu’on parle des obèses dans un contexte « sain »). Ca ne retire rien à l’oeuvre, que j’apprécie beaucoup pour l’instant, c’est juste qu’en matière éducative, elle aurait pu atteindre des sommets. La télé reste LE moyen d’éducation des masses, que ce soit voulu, organisé ou pas, il y a un message qui passe. Sur le plan éducatif, quand on en a l’occasion, autant essayer de faire pour le mieux, sans jamais oublier la dimension émotionnelle propre à la fiction.
    Je me répète, mais comme tu le dis très bien, une fiction n’a pas besoin d’être engagée pour être réussie.

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