Des fjörds et des séries : la télévision norvégienne pour les nuls

10 octobre 2010 à 19:30

Par crainte de sombrer dans l’oubli, la télévision norvégienne se donne du mal pour exister. Alors, ce serait bête de ne pas lui donner sa chance…


L
a télévision norvégienne n’a vu le jour que par peur de la concurrence culturelle des télévisions des autres pays. Et alors ? S’il fallait toujours une bonne raison pour tout… En tous cas aujourd’hui, plus d’un demi-siècle plus tard, elle en est toujours là, prise entre l’envie de regarder ce qui se fait ailleurs, et le besoin d’exister par elle-même.

La télévision norvégienne pour les nuls

– Sauvegarder son identité

On est en 1954 quand le gouvernement norvégien réalise que, bon, c’est pas tout ça, mais il faudrait peut-être s’y mettre. La cause de cette prise de conscience ? Depuis quelques années, les zones frontalières ont accès à la télévision suédoise, et même, tout au sud, à la télévision danoise. Dans un soucis de préservation de la culture et l’identité norvégiennes, le gouvernement se décide donc à lancer une chaîne. Ses programmes sont rapidement rendus réguliers, mais relèvent plus du test que d’autre chose sur un plan technique ; ils sont, en prime, accessibles seulement sur une petite partie du territoire. La naissance de NRK, la première chaîne norvégienne, est officiellement en 1960, date à partir de laquelle elle s’est mise à fonctionner de façon à peu près normale et générale.

Ce lancement a une conséquence dans les diverses provinces du pays : dans les régions où la télévision étrangère est accessible, les Norvégiens voient donc un peu moins l’intérêt d’acheter des antennes individuelles pour recevoir les émissions suédoises. Cela conduit certaines villes à se doter d’antennes « communautaires », partagées par plusieurs foyers reliés à la même antenne à longue distance. Ironiquement, ce qui semble alors être un recul de la télévision étrangère, au profit de la NRK, va poser les bases de la future existence du câble dans le pays… mais on n’y est pas encore. Avant cela, il se passe pas mal de choses, à commencer par l’arrivée de la couleur en 1972, la Norvège étant le tout dernier pays européen à s’en doter. Mais surtout, il y a le déploiement de NRK dans le pays, qui occupe une bonne partie des années 70. Et tant qu’à se développer, c’est l’occasion pour la chaîne publique de lancer, puisqu’elle a le champ libre grâce à une situation de monopole pendant plus de deux décennies, des chaînes régionales. Entre 1981 et 1992, le nombre de chaînes régionales va être porté à 24, qui font des décrochages quelques heures par jour, allégeant le travail de la chaîne NRK principale.

– Concurrence

C’est en 1992 que la première chaîne nationale privée, TV2, fait la demande d’une licence : ainsi sonne le glas pour NRK qui perd le dernier domaine dans lequel elle avait encore l’exclusivité. Qui voit-on alors repointer le nez sur les postes de télévision norvégiens ? Les systèmes communautaires : les bases étant posées pour que le câble naisse, il n’y a plus qu’à ! Les chaînes venues des pays voisins, la suédoise TV3 en premier (ne souhaitant pas se contenter de l’offre satellite), s’engouffrent dans cette brèche qui leur permet de gagner du terrain, après s’être si longtemps contentées des zones frontalières. A la suite de quoi, ce sont les transmissions satellites qui sont autorisées à entrer en fonction quatre ans plus tard ; il faudra attendre 1988 pour que la chaîne TVNorge voie le jour. Mais maintenant, les vannes sont ouvertes.

Lorsque sa licence lui est accordée, TV2 se voit soumise à plusieurs conditions : elle doit diffuser un journal télévisé au moins une fois par jour, elle doit respecter un quota de programmes produits en Norvège, et elle doit offrir une télévision partiellement de mission de service public, entre autres via des émissions culturelles ; l’idée est, une fois de plus, de préserver la langue et l’identité norvégiennes… Si lors de son lancement, TV2 rencontre quelques difficultés financières, elle finit néanmoins par s’imposer comme la 2e chaîne du pays. En 1996, elle parvient même à proposer 14h de programmes par jour, c’est-à-dire plus que la chaîne public NRK, décrochages locaux inclus. Cette année-là, NRK décide donc d’agir, et lance une petite sœur, NRK2 (comme c’est bien trouvé !), qui couvre un peu moins de territoire dans un premier temps. Cela donne l’occasion à NRK de se rebaptiser en un ingénieux NRK1.

Jusqu'où irez-vous pour capter la télévision ?
Jusqu’où irez-vous pour capter la télévision ?

– Border la couverture du territoire

L’une des questions essentielles pour la télévision norvégienne est la couverture de l’ensemble du pays : celui-ci, particulièrement étendu, présente de réelles difficultés géographiques que plusieurs décennies ont lentement résolues. Il faudra attendre par exemple 1967 pour que des antennes soient érigées en nombre suffisant pour atteindre toutes les régions. Aujourd’hui, si la majorité des habitants vivent dans le Sud du pays, ce qui permet à KRN1 de toucher 99,8% des Norvégiens, il reste une poignée d’irréductibles qui vivent dans les régions du Nord, là où la météo, la topographie et même l’astronomie jouent contre eux. Ils représentent la dernière relique de ce qui a si longtemps été la préoccupation numéro un pour le développement des chaînes : trop loin pour être à portée d’antenne, trop loin pour être câblés sur le réseau principal, ils sont même dans la zone d’ombre inaccessible pour les satellites. Du coup, on estime que 14 000 habitants (sur un pays qui en compte 4,6 millions) n’ont pas accès à la même télévision que le reste de leurs concitoyens.

Le problème s’est posé de façon encore plus vivace lorsque le numérique a fait son arrivée sur le marché. En 2007, le gouvernement décide de passer au tout numérique, mais il fixe une condition : la télévision hertzienne ne doit disparaitre qu’à la condition qu’au moins 95% des résidences principales, et 70% des habitations secondaires, soient desservies par l’offre numérique. Mission accomplie dans certaines régions dés le printemps 2008 ! Du coup, le signal hertzien commence à être interrompu à partir de cette date. A présent, après que tous les signaux analogiques aient été fermés en décembre 2009, la télévision numérique a dépassé les attentes du gouvernement : 98% des foyers, et 87% des maisons de campagne sont couverts, notamment parce que le prix maximal des décodeurs a été soigneusement encadré. Et pour les 14 000 Norvégiens encore plus ou moins coupés de la civilisation, KRN a mis en place une offre simplifiée qui donne accès à une partie seulement des chaînes disponibles dans le reste du pays.

Le paisible bâtiment de la NRK à Oslo
Le paisible bâtiment de la NRK à Oslo

– Les principales chaînes norvégiennes

Après toutes ces aventures, NRK1 a su conserver sa position de leader, avec environ 32% des parts de marché en moyenne. Elle est talonnée par TV2 (environ 22% des parts de marché) ; les autres chaînes sont loin derrière… et c’est normal, car le paysage télévisuel norvégien a de plus en plus tendance à se réfugier dans la spécialisation, de sorte qu’une télévision de niche s’est instaurée.

– NRK1 : première chaîne du pays aussi bien sur le plan historique que géographique, elle a aussi su conserver la première place au niveau des audiences : environ un tiers des Norvégiens regardent ses programmes.
– TV2 : apparue assez tard (en 1992), la chaîne a pourtant réussi à se positionner deuxième, bien que, comme toutes les chaînes généralistes, elle perde des parts de marché un peu plus chaque année.
– TVNorge : son arrivée en 1988 a introduit la publicité dans les foyers. Sa programmation série est essentiellement dominée par l’import, avec quelques rares comédies et encore plus rares séries dramatiques commandées ponctuellement.

– Premiers pas de la fiction

Du fait la présence quasi-permanente des chaînes étrangères (suédoises, danoises, mais aussi britanniques) et de l’import permanent de séries venue de ces mêmes pays, la fiction norvégienne semble souvent en retrait. L’offre en matière de séries existe, et a toujours existé, mais elle reste une minorité de programmes sur les chaînes commerciales, tandis que pour la chaîne publique KRN, les fonds manquent pour en produire de façon systématique.

L’un des premiers personnages récurrents de la télévision norvégienne est Televimsen, une marionnette qui s’avère être un virtuose au piano, mais qui ne pratique pas la… langue de bois. Apparu en 1963, il n’est pas vraiment un personnage de fiction à proprement parler : il n’apparait que pour occuper l’antenne lors d’un problème technique (et ils étaient alors nombreux). Mais le public s’y attache beaucoup, car il cumule à la fois des traits innocents par son amour de la musique, et une capacité à critiquer des personnages bien réels (Kroutchev en fera d’ailleurs l’expérience). Mais l’enthousiasme au sujet de Televimsen, qui dure jusqu’en 1968 quand il est retiré de l’antenne, a surtout pour avantage de faire prendre conscience à KRN de l’intérêt de personnages récurrents dans la vie des spectateurs.

L'inoubliable Televimsen
L’inoubliable Televimsen

Alors, pour la suite des opérations, la chaîne décide de prendre son inspiration, une fois de plus, à l’étranger. C’est le sitcom britannique Hancock’s Half Hour, né à la radio en 1956 puis adapté pour la télévision norvégienne, qui va fournir une piste, sous la houlette d’un auteur d’origine suédoise et norvégienne à la fois, et avec un casting comprenant également des acteurs suédois et danois : Fleksnes Fataliteter deviendra l’une des comédies les plus importantes de la télévision nationale. Lancée en 1974, elle durera 8 saisons, alors que seulement 6 épisodes étaient initialement prévus. Jusque là aucune série n’avait duré si longtemps, et surtout pas parce que le public en redemandait. Ici, c’est lui qui commande, et qui pousse les scénaristes à faire revenir la série ; ce sera d’ailleurs le cas en 1988, avec une nouvelle saison, puis encore une fois en 1995 et en 2002 avec un épisode spécial à chaque fois. Le dernier, célébrant les 30 ans de la comédie, a été regardé par un Norvégien sur quatre. Les expériences de la NRK poussent la chaîne à programmer des séries variées, et même de la science-fiction.

Mais en dépit de cette diversité, il y a un genre qui va réellement s’établir comme un incontournable : le policier. De l’enquête criminelle au thriller, en passant par toutes les variantes possibles, la télévision norvégienne trouve dans sa littérature une source inépuisable d’inspiration. Aujourd’hui, c’est essentiellement pour ce genre que ses séries sont connues internationalement, avec récemment des fictions comme Kodenavn Hunter ou Torpedo. Ces fictions policières s’exportent d’autant mieux que le genre est populaire, sur les étals des libraires comme sur les écrans de télévision, dans tous les pays scandinaves, et que les télévisions danoises et suédoises se les échangent en quasi-permanence. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a, actuellement, plus rien d’autre à la télévision norvégienne : on trouve encore pas mal de comédies, des séries dramatiques et, çà et là, des initiatives plus originales (comme Nissene på Låven, un Julekalender pastichant le principe des émissions de télé réalité), mais c’est bel et bien le genre dominant. Et après tout, si ça marche… pourquoi pas ?

Article également publié sur SeriesLive.com.

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